Irak: Rencontre avec le diacre Noël F. Hermiz, rédacteur en chef de « La Pensée chrétienne »
En Irak, il n’y a plus grand monde pour applaudir les Américains
Jacques Berset, agence Apic
Budapest/Bagdad, 1er avril 2004 (Apic) Alors que les Irakiens entrent dans la deuxième année de l’occupation militaire de leur pays, le désenchantement, voire la haine, croissent dans de larges secteurs de la population. « Aujourd’hui, il n’y a plus grand monde pour applaudir les Américains, ils ont trop fait d’erreurs. », lance Noël Farman Hermiz, rédacteur en chef de « Al Fikr al-Masihi », (La Pensée chrétienne).
Diacre de l’Eglise chaldéenne, père de famille, Noël F. Hermiz dirige « La Pensée chrétienne », une revue irakienne tenue par les Dominicains de Bagdad. Dans un français parfait, le journaliste catholique brosse pour l’Apic un tableau de la situation de son pays à la fois sombre et optimiste. Il participait au récent Conseil de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP) qui s’est tenu à la mi mars à Budapest.
Apic: Un an après l’invasion américano-britannique, la sécurité n’est pas rétablie, et les gens craignent de sortir dans la rue. Que reste-t-il de l’ »euphorie » des débuts ?
Noël F. Hermiz: Il n’y a plus grand monde pour applaudir les Américains aujourd’hui. Ils savent eux-mêmes qu’ils ont fait beaucoup d’erreurs, notamment en n’assurant pas la sécurité quotidienne des gens. Ils ont renvoyé des milliers de fonctionnaires qui travaillaient dans les ministères. Ils ont dissout les services à la population, et cela a été considéré par les gens comme un complot visant à semer le chaos. A côté de cela, ils ont toléré les pillages de façon totalement scandaleuse, sauf pour le Ministère du Pétrole!
Les Américains ont laissé faire. D’abord pour permettre le défoulement des gens, mais les habitants de Bagdad croient qu’ils ont aussi encouragé des Koweïtiens venus piller pour se venger de l’occupation irakienne. On pense qu’ils ont voulu mettre le pays à genoux, et profiter du chaos pour rester le plus longtemps possible. Cette perspective a échoué, car les Irakiens ne veulent en aucun cas une occupation durable, même ceux qui ont toléré l’invasion et salué le renversement du régime oppressif de Saddam.
Désormais, les Américains veulent se retirer, car chaque jour il y a plusieurs dizaines d’attentats contre eux. A mes yeux, la plupart de ces attaques sont réalisées par des activistes étrangers, surtout des Arabes musulmans fondamentalistes, ou des Irakiens qui ont subi un lavage de cerveau. Pour la population, les attentats ont une certaine légitimité quand ils visent des objectifs militaires, mais tous les Irakiens dénoncent les bombes qui tuent les civils. Quand on assiste à des attentats suicide qui visent des mosquées ou des rassemblements civils, les gens estiment que cela vient de groupes étrangers.
Apic: Les troupes d’occupation ont peur, car la population « libérée » est devenue très hostile dans de nombreux endroits .
Noël F. Hermiz: Les Américains se sont fait haïr par la population en raison de leurs méthodes: ils ont humilié les gens, en les fouillant de certaines façons, en les arrêtant, en commettant de graves bavures. Concernant les milliers de victimes civiles des bombardements américains, les gens n’ont pas réagi de la même façon, considérant qu’il s’agissait des conséquences de la guerre. Ils ont fait la distinction, mais maintenant les circonstances ont changé: finis les applaudissements du début.
Apic: Finalement, que veulent les Irakiens ?
Noël F. Hermiz: La plupart des gens ne font pas de politique, ils veulent tout simplement vivre, travailler, élever leur famille dans la sécurité. Quand ils se sont retrouvés dans une insécurité totale, certains ont commencé à regretter le régime de Saddam, parce que leur vie personnelle est menacée. Il y a beaucoup d’enlèvements, notamment d’enfants de familles aisées. On vise aussi des familles musulmanes, quand les ravisseurs sentent qu’elles sont isolées de leur clan. Il s’agit d’éviter vengeances et représailles contre son propre clan.
Grâce à l’anarchie régnante, les ravisseurs voient qu’ils peuvent gagner des tas de dollars en quelques jours. Cette insécurité fait partie des raisons qui poussent les gens à réclamer le départ des forces d’occupation. Les Américains n’ont pas l’air de se préoccuper de la sécurité. D’autant plus qu’ils ont licencié les anciens militaires en masse. Les nouvelles recrues de la police et de l’armée ne sont pas toutes sûres: certaines sont pro Saddam, d’autres encore proviennent de la pègre. Des kidnappings ont été opérés par des policiers!
Les Irakiens veulent récupérer leur souveraineté le plus rapidement possible, car c’est un peuple fier, qui a sa dignité et qui est capable de se gouverner lui-même. Quand les étrangers seront partis, on ne pourra plus parler de résistance à l’occupation, et si la violence continue dans une situation où ce sont les Irakiens qui sont pleinement aux commandes, ce sera alors pour tout le monde le fait de simples criminels.
Apic: Au début, les chrétiens n’étaient-ils pas plutôt favorables au régime du parti Baas, qui défendait une certaine laïcité dans un pays très majoritairement musulman ?
Noël F. Hermiz: Dans les premières années, le régime était neutre. D’autre part, quand j’ai vu pour la première fois Saddam priant dans une mosquée, en 1980, c’était émouvant pour moi, en tant que croyant, de voir que notre président avait la foi. C’était un tournant, le début où Saddam a tenté de se forger une image de croyant et de s’attirer les faveurs des musulmans. On a découvert que le régime ne se basait plus sur l’idéologie socialiste panarabe du parti Baas, mais sur les pensée d’un seul homme, Saddam, prêt à gouverner coûte que coûte dans n’importe quelles conditions, à s’accrocher au pouvoir de façon opportuniste, moyennant une idéologie élastique.
C’est au début des années 1990, après la première Guerre du Golfe et l’imposition de l’embargo, qu’il a lancé une campagne en direction des musulmans. Son fils aîné Oudaï, dans son journal « Babel », a commencé à parler de questions religieuses et à encourager l’enseignement de l’islam. Les chrétiens ont alors essayé d’en tirer profit pour eux-mêmes, en présentant notamment des projets de catéchèse pour les enfants, les prisonniers. Il s’agissait pour nous de marquer notre territoire, mais nous n’avons pas eu de grand succès.
Apic: Les chrétiens irakiens n’étaient-ils pas des « protégés » du régime Baas ?
Noël F. Hermiz: Les chrétiens avaient cette réputation à l’étranger, mais dans la réalité, ce n’était pas vraiment le cas. Il est normal que les minorités essayent de défendre une ligne nationale, de fidèles citoyens. C’était le cas des chrétiens, des mandéens/sabéens ou des yézidis, minorités religieuses reconnues par le régime. Les chrétiens ont su d’emblée qu’ils n’avaient pas avantage à faire de la politique.
Ceux qui se sont engagés n’ont habituellement pas réussi à avoir la première place, et s’ils sont finalement parvenus au sommet, comme le vice- Premier ministre Tarek Aziz, ils ne se sont pas distingués comme défenseurs de leur religion. S’il n’a pas persécuté les chrétiens, Aziz ne les a certainement pas soutenus. De toute façon, les chrétiens ne se sont pas reconnus en lui, même s’ils admettaient qu’il était assez intelligent et plutôt équilibré.
Quand les chrétiens ont vu qu’ils n’allaient pas faire carrière en politique, ils ont cherché la réussite au niveau professionnel, dans la science: la proportion de médecins, d’architectes ou d’ingénieurs chrétiens à Bagdad est très élevée. Ils ont été appréciés sous tous les régimes. Il est ainsi faux de dire que les chrétiens étaient les chéris de Saddam.
Apic: Ces dernières années, le régime de Saddam s’était, semble-t-il, éloigné d’une certaine neutralité confessionnelle.
Noël F. Hermiz: A la fin, il a même utilisé les côtés de l’islam pouvant encourager un certain fanatisme contre les non musulmans, pour chauffer la ferveur des combattants pour les causes de son régime. Si l’on ne peut pas dire qu’il était anti-chrétien, il faut avouer que tout ce qu’il faisait pour les chrétiens était d’abord dans le but d’embellir son image.
En finançant des églises chaldéennes à l’étranger, il voulait certes aider les Irakiens, mais c’était pour la façade du régime. Il ne pouvait pas financer une mosquée pour les musulmans sans subventionner la construction d’un « mandé » (temple) pour les mandéens ou une église pour les chrétiens. Il a également défendu les traditions des yézidis, en faisant respecter leurs fêtes religieuses, leur permettant de garder barbe traditionnelle et longs cheveux à l’armée.
Grâce à cela, beaucoup de monde, dont de nombreux chrétiens, au début, a adhéré au parti Baas. Ce parti socialiste panarabe n’était pas contre la foi: il n’était ni athée ni fondamentaliste. Mais les chrétiens ont été désenchantés, parce qu’ils n’ont pu obtenir aucun poste élevé, sauf exceptions. Dans ce cas, ils n’ont pas été considérés comme des représentants chrétiens. Avec les années, le Baas s’est de plus en plus inspiré de l’islam, et a fini par utiliser le Coran comme arme de mobilisation populaire contre l’Occident.
Apic: Des cadres du parti Baas se font désormais assassiner dans la rue.
Noël F. Hermiz: Il y a toujours des assassinats ciblés contre des anciens membres du parti Baas. Ce sont souvent des revanches personnelles contre ceux qui ont commis des crimes. Les familiers des victimes n’ont souvent pas la patience d’attendre que la justice suive son cours; ils les tuent sommairement. L’idéologie baasiste reste cependant enracinée, et certains réclament la légalisation d’un parti de type baasiste, et de toute façon panarabe. Le panarabisme n’a pas encore perdu son attrait dans une partie de la population irakienne, même si les gens s’aperçoivent que Saddam avait détourné l’aspiration socialiste panarabe à des fins personnelles, familiales et claniques.
Apic: Les chrétiens irakiens n’ont-ils pas peur de la majorité chiite ?
Noël F. Hermiz: L’on parle maintenant de sunnites et de chiites; avant, on ne faisait pas cette distinction. Il était incorrect de demander l’appartenance religieuse des gens. D’autre part, les sunnites n’ont pas tous été favorisés par le régime, certains ont aussi été opprimés. Le parti Baas a recruté par ailleurs de nombreux cadres parmi les chiites, tandis qu’une ville comme Samara, pourtant sunnite, était défavorisée. C’est seulement à partir du 9 avril – quand tombe à Bagdad la statue monumentale de Saddam Hussein, marquant symboliquement la chute du régime – que l’on commence à voir les choses plus clairement concernant les chiites. On découvre un certain côté positif du chiisme, de l’islam du « dawa » (appel à la conversion – sorte d’ »évangélisation » musulmane). Avant, le régime de Saddam nous le présentait comme le diable, soutenu en sous-main par l’Iran. On nous avait d’une certaine façon fait subir un lavage de cerveau.
Maintenant, avec la liberté de pensée, on peut faire la distinction entre le régime iranien et les chiites d’Irak, qui jouent pour le moment le jeu démocratique. C’est trop facile de dire que les chiites irakiens sont les pions des Iraniens. Pour nous, les chiites irakiens sont les anciens combattants de la « dawa » qui luttaient contre le régime de Saddam, qu’ils considéraient comme mauvais pour les Irakiens. On trouve beaucoup d’éléments laïcs, démocrates ou communistes chez les chiites. Ils font partie de l’entité irakienne nationale, et veulent construire l’Irak avec les Kurdes et les sunnites.
Apic: Les Américains ne craignent-ils l’instauration d’un régime dominé sans partage par une majorité chiite radicale ?
Noël F. Hermiz: D’abord l’ayatollah Ali al-Husseini as-Sistani, chef spirituel et politique des chiites, s’est avéré être un homme sérieux et pondéré. Nous avons longtemps eu la crainte que l’on s’acheminait vers une majorité automatique et que les chiites allaient prendre le pouvoir et contrôler le pays en tant que chiites.
Or, d’après ce qui s’est passé lors des pourparlers entre les divers courants politiques, les Irakiens se sont mis d’accord sur une législation qui respecte la spécificité religieuse, linguistique, idéologique et ethnique des uns et des autres. Les Kurdes ont ainsi accepté ce qu’ils ne voulaient pas au début, à savoir une orientation fédéraliste à base géographique et non ethnique.
Même les chrétiens sont représentés dans le Conseil de gouvernement irakien – l’autorité transitoire – par un unique représentant, Yonadam Kanna. Ce chrétien assyrien nestorien originaire de la région de Dohouk (Kurdistan), au nord de l’Irak, tire sa légitimité de son appartenance au parti assyrien qui luttait contre le régime de Saddam, le Mouvement Démocratique Assyrien.
Malheureusement, certains leaders d’Eglises chrétiennes ne sont pas à la hauteur des défis de l’heure, et pêchent par confessionnalisme en disant qu’ils ne sont pas représentés au gouvernement. Avant, les Eglises étaient unies par la chape de plomb du régime et se montraient oecuméniques. Maintenant qu’existe la totale liberté d’expression, elles ne l’utilisent pas toujours à bon escient, et se divisent. Mais aujourd’hui, elles resserrent les rangs: des groupements évangéliques américains, voire britanniques, cherchent à s’infiltrer dans les communautés chrétiennes et à y recruter des fidèles. Leur propagande voyante et leur prosélytisme irritent également les musulmans, qui, heureusement, font en général la distinction entre chrétiens locaux et prédicateurs étrangers. Mais cette intrusion risque tout de même de fragiliser notre communauté. JB
Encadré
« Al Fikr al-Masihi » a été fondé il y a 40 ans: un record de longévité médiatique en Irak
Diacre de l’Eglise chaldéenne catholique – la plus importante communauté chrétienne d’Irak – Noël Farman Hermiz vit à Bagdad avec son épouse et ses trois enfants. Il est rédacteur en chef de la revue irakienne « Al Fikr al- Masihi » (La Pensée chrétienne), fondée par les Prêtres du Christ-Roi à Mossoul en 1964 et reprise par les Dominicains en 1995. La presse locale irakienne a salué récemment la longévité de ce magazine fondé il y a 40 ans.
« Avant le 9 avril 2003, date de la chute de Bagdad, on tirait officiellement à 5’000 exemplaires, mais dans les faits à 8’000, alors qu’aujourd’hui on tire à 10’000 exemplaires », témoigne le rédacteur en chef de la revue. Même avant l’invasion américaine, il n’y avait pas de censure préalable, « mais on pratiquait l’autocensure de manière très stricte. »
La rédaction avait tout de même créé un certain espace de liberté pour éviter le culte de la personnalité cher au dictateur déchu, qui cumulait les fonctions de président de la République, Premier ministre, secrétaire du Baas, chef des armées et président du Conseil de Commandement de la Révolution.
« On trouvait mille astuces pour ne pas faire l’éloge de Saddam Hussein et de son régime, poursuit Noël Hermiz. A la chute du régime, nous avons pu effectuer une transition en douceur, au contraire des médias qui flattaient le « raïs ». Bien sûr, nous soutenions le point de vue national: au sujet de l’embargo, nous saisissions toutes les occasions pour condamner cette mesure qui frappait injustement tous les Irakiens sans distinctions. Nous avons publié les positions de l’Eglise et du Vatican en faveur de la levée de l’embargo américain et contre la guerre. »
C’est grâce à son indépendance et à son esprit resté tout de même libre que « La Pensée chrétienne » a pu redresser la situation et publier à la chute de Saddam un important numéro donnant son point de vue sur la guerre et les problèmes du pays. Il a été traduit par de nombreuses ambassades étrangères. JB
Des photos de Noël F. Hermiz sont disponibles à l’Apic Tél. 026 426 48 11, Fax 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)
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