« Femmes solidaires pour la paix » au coeur des tensions
Bernard Bovigny, de l’Apic
Fribourg, 2 avril 2004 (Apic) Christine Noyer, vice-présidente du Conseil synodal de L’Eglise réformée du canton de Fribourg, a participé du 22 au 29 mars à une rencontre internationale de femmes engagées pour la paix à Abidjan en Côte d’Ivoire. Leur session a été interrompue au 3e jour en raison des violences entre manifestants de l’opposition et forces gouvernementales, qui ont fait entre 37 et 500 morts, selon les sources. Elle témoigne à son retour de la tension extrême qui a régné dans le pays, et qui a fortement marqué les quelque 40 participantes à la session.
En tant que responsable du dicastère « Mission et entraide » de l’Eglise réformée fribourgeoise, Christine Noyer, de Sugiez près de Morat, est souvent appelée dans des pays africains pour participer à des rencontres. Mais son expérience de Côte d’Ivoire est la première où la réalité a rejoint la fiction, pour illustrer la tension terrible que vivent de nombreuses Africaines qui ont connu des années de guerre.
C’est dans le cadre de la Cevaa (Communauté d’Eglises en mission) – regroupant 47 Eglises de 22 pays – dont elle est membre du comité exécutif, que Christine Noyer s’est rendue lundi 22 mars à Abidjan. Elle y rencontre 15 déléguées d’autres pays, d’Afrique et d’Europe, ainsi que près de 25 Ivoiriennes venues apporter leur contribution par leur réflexion ou leur témoignage. La rencontre s’inscrit dans le cadre de la décennie « vaincre la violence » décrétée par le COE.
« Dès mon arrivée dans le pays, la tension était nettement palpable », témoigne Christine Noyer. Les militaires étaient omniprésents à Abidjan, les contrôles et les fouilles sur les routes nombreuses, le ciel était régulièrement traversé par des bals d’hélicoptères et des escadrilles d’avions militaires. « Les Ivoiriennes présentes à la rencontre se voulaient rassurantes, mais nous avons bien senti qu’elles étaient apeurées ». Tous les habitants de la ville savaient que la marche de manifestation par l’opposition pour dénoncer le non-respect des accords de Marcoussis par le président Gbagbo, prévue le jeudi 25 mars, allait dégénérer en affrontement sanglant.
Rencontre avec des rebelles annulée
Mardi et mercredi, la session se déroule selon le programme, malgré l’escalade de tension dans la ville. « Nous nous sommes même rendues dans la paroisse de Yopouga, théâtre d’affrontements le lendemain. Au retour, les contrôles de la police étaient encore plus nerveux que la veille. Il était prévu de nous rendre jeudi dans le nord du pays, à Bouake, patrie des rebelles, pour rencontrer des femmes réfugiées de guerre et des militaires. Nous devions aborder avec eux la problématique de la paix. Nous avons vite compris que le programme était changé . », raconte Christine Noyer. De même, un rendez-vous avec le ministre de la paix, prévu le matin, avait été annulé sans explications.
La tension, le 24 au soir, était à son comble. Deux Ivoiriennes du groupe ont même acheté des provisions pour plusieurs jours, sachant pertinemment que les participantes à la session ne pourraient quitter leur hôtel pour une durée indéterminée. Plusieurs femmes, et notamment celles du pays, cachaient difficilement leur état d’angoisse. Le groupe décide le soir de passer un moment de prière en prévision des événements du lendemain.
Jeudi matin: silence total dans la rue. « C’était impressionnant. Même les oiseaux ne chantaient plus. Pas de voitures, personne dans les rues, les écoles et les commerces étaient tous fermés. On n’apercevait que quelques véhicules militaires. Le climat était étouffant, très inquiétant », affirme Christine Noyer.
Mises au courant des événements par une chaîne européenne
Durant la journée, les affrontements du centre ville vont rapidement s’étendre dans les autres quartiers, y compris celui de Cocody, où se déroulait la session. « Nous avons entendu des coups de feu et vu des hommes en fuite depuis notre fenêtre », témoigne la représentante suisse. La rencontre des femmes pour la paix a vécu les deux jours de violence en « stand-by ». « Les femmes provenant de pays qui ont connu la guerre, comme le Congo ou le Rwanda, ont été replongées dans une ambiance qu’elles connaissaient bien et ont partagé ce qu’elles ressentaient. Nous avons prié, chanté, lu des textes bibliques. Il n’était pas possible de faire autre chose », raconte Christine Noyer. Ni la radio, ni la TV nationale ne donnaient des informations complètes sur les affrontements qui se passaient dans la rue. Les participantes à la session ont dû attendre le soir, et le journal télévisé de TV5, puis de la télévision ivoirienne TVI, pour se faire une idée des événements.
Le lendemain, vendredi 26 mars, les Ivoiriennes du groupe apprennent que leurs proches ont été épargnés par la violence. Et c’est le soulagement parmi les participantes. Du moins pour celles qui sont restées. Car nombre d’entre elles ont dû rejoindre leur maison, qui pour protéger leurs enfants, qui afin de chercher de la nourriture pour leur famille. Samedi, certaines d’entre elles sont revenues, et le groupe a pu faire un tour dans les rues, avant de reprendre la session jusqu’à lundi.
Un tel événement, et notamment le huis-clos de deux jours, a créé une ambiance de solidarité très particulière dans le groupe. « Nous avons décidé de prier dorénavant chaque premier samedi du mois les unes pour les autres », affirme Christine Noyer. Par ailleurs, ce qui a été vécu et partagé lors de l’ensemble de la session fera l’objet d’un rapport détaillé sur le rôle de la femme dans le processus de paix. « Etre femme n’est pas forcément synonyme d’artisan de paix. Il y en avait aussi parmi les forces de l’ordre qui ont réprimé la manifestation », souligne encore la Fribourgeoise. BB
Encadré:
Bâtir une paix durable en Côte d’Ivoire
La session d’Abidjan était destinée à mettre en oeuvre, à travers les femmes, une paix durable en Côte d’Ivoire. Et bien entendu à chercher des modes d’application dans d’autres pays, d’Afrique, d’Europe et d’Océanie. La rencontre qui s’est déroulée la veille du « jeudi sanglant » a eu pour thème « Colère, amertume, violence, pardon et réconciliation selon la Bible et le Coran ». Tout un programme si l’on sait que bon nombre de membres de l’opposition viennent du nord du pays, qui connaît une forte présence musulmane. Selon Cissé Markoni, présidente des femmes musulmanes du quartier de Cocody, « le coran recommande aux musulmans de vivre en paix les uns avec les autres ». Elle rejette tout acte de terrorisme au nom de l’islam. Car « lorsque deux croyants s’arrêtent l’un en face de l’autre avec des armes, tous deux iront en enfer », affirme-t-elle dans le quotidien ivoirien « Fraternité Matin » du 29 mars.
Le dernier jour de la session, le professeur Urbain Amoa, de « l’Université des temps libres » (qui correspond en Suisse à l’université populaire), a présenté son étude sur « les alliances inter-ethniques, clé pour une culture de paix en Afrique ». L’héritage colonial a découpé la région sans tenir compte des ethnies. Certaines d’entre elles sont dispersées sur trois pays. Or, observer les codes de conduite entre elles et négocier avec les chefs coutumiers permet souvent de prévenir, désamorcer et dédramatiser les conflits, a assuré le conférencier. « Lorsque l’on sait que les tensions entre Burkinabés et Ivoiriens sont un élément déstabilisateur de la région, son intervention, après toutes ces tensions, nous a permis de rêver en une paix possible », affirme Christine Noyer. BB
Encadré:
Après les affrontements, la guerre des chiffres
37 morts en deux jours selon le gouvernement, entre 300 et 500 selon l’opposition, exactement 365 morts selon le journal « Le Patriote »: la guerre des chiffres, et la récupération politique de l’événement, a fait suite aux affrontements. Le président Laurent Gbagbo n’en démord pas: la manifestation a fait 25 morts le jeudi 25 mars et 12 lendemain. Et les rapports de police situent clairement le lieu où a été découvert chaque cadavre.
Attention, souligne l’opposition dans le journal « Nation » du 29 mars, il ne s’agit là que de la première phase des tueries. Si la marche elle- même a occasionné moins de trente morts, des miliciens ont opéré les 26 et 27 mars des descentes dans des domiciles et ont exécuté plus de 300 personnes. Une troisième vague de massacres s’est déroulée, selon « Nation », dans les commissariats, où des forces de l’ordre ont « passé des dizaines de détenus par les armes », pour venger la mort de deux policiers le 25 mars. Ce qui ferait en tout plus de 500 victimes, « selon des sources bien informées ».
Les participants à la session pour la paix sont formels: les cadavres ne jonchaient pas les rues d’Abidjan au lendemain des affrontements. Mais si les chiffres annoncés par le gouvernement sont jugés « crédibles » par Christine Noyer, une inconnue demeure quant au sort des prisonniers de la manifestation. Amnesty International a d’ailleurs immédiatement réagi, le 26 mars, pour exprimer son inquiétude face aux manifestants détenus en garde à vue qui « encourent des risques sérieux de torture et de mauvais traitement ». BB
Des photos de Christine Noyer sont à commander à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch
(apic/bb)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/fribourg-une-suissesse-a-vecu-en-direct-le-jeudi-sanglant-d-abidjan/