Apic Interview
Radical Orthodoxy débarque. Que disent-ils? Que veulent-ils?
Valérie Bory, agence Apic
Genève, 7 avril 2004 (Apic) C’est à Genève que se publient les textes d’un nouveau mouvement théologique d’origine anglo-saxonne, presque inconnu en Suisse romande, qui perce à peine en France. Né d’écrits de professeurs de théologie de l’Université de Cambridge, le mouvement Radical Orthodoxy fait très fort, par sa critique radicale d’un monde où la religion a fichu le camp. Rencontre avec Gregory Solari, fondateur des Editions Ad Solem et éditeur francophone du mouvement.
Radical Orthodoxy, mouvement théologique d’origine anglo-saxonne, commence à percer en France. Que dit-il, que veut-il? Une jeune maison d’édition, Ad Solem, publie en français les ouvrages de ce nouveau mouvement théologique anglican et catholique au départ qui, par son retour aux sources et par la solidité de ses analyses, attire de nombreux théologiens et intellectuels catholiques, mais également protestants. Encore presque inconnu en Suisse, le mouvement Radical Orthodoxy a déjà deux foyers de rayonnement, à Paris et à Toulouse. Inclassable en termes d’idéologie politique, il attire à la fois des théologiens conservateurs, comme des hommes et des femmes qui croient au christianisme social. Il ne veut rien avoir à faire avec l’intégrisme catholique.
Apic: Nous sommes face à un nouveau mouvement théologique, né en 1999, anglo-saxon, né à Cambridge. Comment est-il apparu, que veut-il?
Grégory Solari: Le mouvement, c’est d’abord John Milbank, fondateur et deux autres théoriciens. Milbank est un professeur de philosophie, qui enseigne en Angleterre et en Virginie, un homme relativement jeune, 45 ans, anglican tendance « high church » (Ndlr. tendance qui ne s’identifie ni avec le protestantisme ni avec l’Eglise catholique, mais veut perpétuer le catholicisme occidental avant l’avènement du romanisme).
Il a publié, en 1990 un livre énorme, « Theology and Social theory ». Il y faisait une critique radicale de la « modernité », de la société moderne. En 1998 paraît Radical Orthodoxy, de John Milbank, Catherine Pickstock et Graham Ward. Le livre a été cosigné par sept anglicans et cinq catholiques, anglais et américains. Il va connaître jusqu’en 1999 une réédition annuelle. Ce qui est étonnant, pour un « pavé » de philosophie théologique. Le phénomène éditorial selon moi prouve la pertinence de la pensée de Milbank, qui a tenu le coup face aussi à ses détracteurs.
Apic: Pourquoi Radical Orthodoxy?
Grégory Solari: Orthodoxy veut dire qu’ils sont des chrétiens d’obédience stricte à leur confession: anglicans et catholiques romains. Radical, parce que radix, en latin, c’est l’idée de racine. Pour retrouver l’être chrétien, il faut aller à la racine des choses et prendre le christianisme dans une vision globale, embrassant la cité, l’individu, le cosmos, l’histoire de l’homme.
Le troisième élément, c’est le christianisme social. On peut dire que le mouvement est plus de tendance gauche, mais chrétienne sociale. Le christianisme social est né en terre protestante, en France, et a très vite essaimé en Angleterre. Au sens de Radical Orthodoxy, le christianisme social est la seule véritable réponse aux critiques du marxisme et à la nécessité que les structures sociales soient en phase avec la Révélation. Il y a un côté eschatologique.
Apic: La critique de la modernité rend-elle le mouvement proche des antimondialistes?
Grégory Solari: D’un certain côté, certainement. Modernité dans l’industrie, dans la technique, dans les moyens de production, et qui rime aujourd’hui avec déshumanisation, perte des spécificités locales. Or le christianisme à sa racine est une communauté. Pour Radical Orthodoxy, l’individualisme moderne est l’aboutissement de la transformation des anciennes solidarités, de métiers, de classe, de famille, qui sont détruites. L’individu est devenu seul face aux structures de l’Etat. Le mouvement considère que la modernité pose un problème au chrétien.
Pour les tenants du mouvement, le désir de l’homme est fait pour la transcendance, la grandeur, la beauté, et fait pour Dieu. L’homme est un désir, comme le dit saint-Augustin. Or, la société de consommation a réussi à étioler ce désir foncier pour le remplacer par un autre, purement commercial. A une société de communion a succédé une société de consommation.
Si on peut rapprocher leurs critiques de celles des antimondialistes, c’est toujours avec cette distinction irréductible: dans la mesure où le combat devient combat pour lui-même et pour des structures terrestres, politiques, on tombe dans le socialisme pur. Et de ça, ils n’en veulent pas non plus.
Apic: Remontant à la société divisée en ordres et même à la tradition patristique du Moyen-âge, le mouvement Radical Orthodoxy est-il réactionnaire?
Grégory Solari: Ce n’est pas un mouvement réactionnaire. Evidemment il se positionne par rapport à une société donnée et il en prend le contre-pied. Mais il y a quelque chose de plus constructif. Radical Orthodoxy voit le problème que pose la société moderne, mais dit que ce n’est pas pour autant qu’il faut revenir à des formes passées de société. Il ne veut pas être assimilé à un mouvement intégriste catholique. Leur pensée est tellement forte, qu’elle fait éclater les autres cadres: Progressisme, conservatisme, gauche, droite.
Apic: Ces « radicalistes » veulent-ils réinsuffler du religieux dans la société?
Grégory Solari: Les tenants du mouvement sont chrétiens, mais ils ne sont pas pour autant des nouveaux talibans chrétiens. Le christianisme n’a jamais connu la fusion du séculier et du religieux. L’idée de séparation de l’Eglise et de l’Etat a existé depuis les débuts. Chacun sa sphère. Mais qui dit séparation ne dit pas forcément juxtaposition, sur pied d’égalité. La société doit être ouverte sur une dimension transcendante. Comment, disent-ils, faire la rencontre de Dieu dans une société telle que la nôtre, où il n’y a plus aucun « signe », aucune forme à quoi se rattacher? Même dans les Eglises, les signes sont exténués.
Apic: Quelle est cette perte des « signes »?
Grégory Solari: Dans le fond c’est la perte de la notion que l’homme est un artisan de signes. C’est l’idée qui dit: les habitudes sont à la fois les pères et les mères de ceux qui les pratiquent. La culture pour l’homme, c’est ça. Son milieu ambiant. Radical Orthodoxy s’appuie aussi sur des études d’anthropologues. L’homme est un artisan de signes, l’homme est un faiseur de signes, l’homme est « rituel ». Pas forcément de signes religieux. Il est « naturellement » un artiste, un artisan.
Apic: Quelle est la filiation de ce renouveau théologique?
Grégory Solari: Dans Radical Orthodoxy, il y a un mouvement intellectuel qui s’attelle à la philosophie théologique et un mouvement d’action sociale, qui se rapprocherait de l’agir humain. Du point de vue intellectuel, sa filiation, c’est un mouvement français, la « Nouvelle théologie », avec des gens comme Henri de Lubac. « Surnaturel », son livre, qui se base sur Thomas d’Aquin, a marqué le retour du théologique. Et d’autres, comme le théologien catholique suisse alémanique Hans Urs von Balthasar, décédé deux jours avant son cardinalat, qui a réintroduit la place de la beauté dans la théologie, et encore Louis Bouyer, Gaston Fessard.
Apic: Radical Orthodoxy est-il proche d’autres mouvements de pensée catholiques?
Grégory Solari: Du point de vue social, le plus proche mouvement, c’est « Communion et Libération ». Ce qui le rapproche, ce sont les deux mots, communion et libération. L’homme individuel n’existe pas. Il est toujours homme avec d’autres hommes, parce que chrétien. Et libération, c’est un peu aussi l’idéal du christianisme social. Malgré toute entrave, et pour le bien commun. Mais le mouvement ne vise pas un paradis des ouvriers, même des ouvriers chrétiens, sur terre!
Apic: Comment le mouvement est-il perçu chez les lecteurs?
Grégory Solari: D’après ce que j’ai vu au récent Salon du livre à Paris, où « Radical Orthodoxy – Pour une révolution théologique » était sur nos rayons, vous avez à la fois des gens qui achètent tout ce qui traite des problèmes de la modernité, du point de vue politique, philosophique, théologique. Vous avez ceux qui sont insatisfaits des impasses théologiques. Vous avez des gens qui aiment la théologie du Moyen âge, comme Thomas d’Aquin, revendiqué par Radical Orthodoxy. Et tous ceux qui ne m’ont pas dit pourquoi ils achetaient le livre. Beaucoup de jeunes.
Du point de vue théologique, le doyen de la Faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris, qui est un partisan enthousiaste du mouvement, est un théologien catholique libéral, ouvert. En contrepoint, vous avez des théologiens de la Faculté de théologie dominicaine de Toulouse, plutôt conservateurs, qui se sentent proches du mouvement.
Apic: Le mouvement attire-t-il des gens de différentes confessions? Et en Suisse?
Grégory Solari: Oui. C’est assez symptomatique que des chrétiens de toutes confessions se retrouvent dans ce mouvement. Orthodoxes, protestants, et chez les protestants, des évangéliques, des presbytériens, des baptistes, des luthériens, des anglicans, des calvinistes. Je n’ai pas encore de données sur l’intérêt pour le mouvement en Suisse, mais je pense que c’est le protestantisme suisse qui se retrouvera le mieux dans certains idées. Pour les catholiques, ici en Suisse romande, c’est trop tôt pour le dire. En France, ça prend, parce qu’il y a encore de grandes universités théologiques, de grandes écoles, où ont lieu des débats théologiques.
Apic: Ce mouvement, qui fait retour aux sources chrétiennes du Moyen-âge, se méfie-t-il de la démocratie?
Grégory Solari: Ah non! La démocratie comme système politique n’est pas remise en cause par le mouvement. Les Anglo-saxons ont un culte sacro saint du parlementarisme et de la responsabilité personnelle. Et par rapport à la place de la femme dans la société, les anglicans de Radical Orthodoxy vont très loin. D’ailleurs l’une des têtes pensantes du mouvement est une femme, Catherine Pickstock. VB
Note: « Radical Orthodoxy, Pour une révolution théologique », Adrian Pabst, Olivier Thomas Venard, Préface de Catherine Pickstock, 2004, Ad Solem, Genève.
A paraître cet automne, deux nouveaux livres de John Milbank, « Christologie poétique », ainsi qu’une étude sur la question du surnaturel dans l’oeuvre de Henri de Lubac. VB
Encadré
Un éditeur polyvalent, qui édite aussi l’auteur du Seigneur des Anneaux, Tolkien
L’éditeur Grégory Solari a un dada: Le Seigneur des Anneaux. Il a publié deux livres sur l’auteur, Tolkien, et sur son oeuvre, avec des inédits. Il éditera chaque deux ans un cahier d’études sur l’oeuvre de l’auteur du Seigneur des Anneaux. Des textes qui « essaieront de rendre compte des deux lumières auxquelles Tolkien a puisé: la foi chrétienne et la mythologie nordique », précise l’éditeur, qui ajoute: « Quand on tombe dans Tolkien, c’est comme Obélix dans la potion magique. J’ai découvert en même temps l’homme: c’était un père de famille comme on n’en fait pas, qui a écrit des lettres magnifiques à ses fils, pendant la seconde guerre mondiale notamment, un grand chercheur, spécialiste de la mythologie nordique. Il a construit Le Seigneur des Anneaux et toute la série pour réévangéliser l’imagination. Il voulait compenser la non prise en compte de l’imaginaire dans notre appréhension de la foi chrétienne, pour lui beaucoup trop rationnelle ».
Aujourd’hui, 50 ans après sa création, Grégory Solari pense que Le Seigneur des Anneaux est un livre toujours plus d’actualité. « Pour Tolkien, dans le fond, il n’y avait pas que les idées fausses qui empêcheraient un jour de découvrir la vérité, mais aussi les images fausses. Tout cet écran que le monde de la technique place dans l’imagination de la jeunesse, à son insu. Il a simplement porté son regard sur les choses autour de nous, qui n’avaient plus de magie, plus de profondeur ».
Paradoxe, les films tirés de l’oeuvre sont devenus un phénomène commercial. « Tolkien n’a jamais voulu cela. Avant la sortie du film, il y avait déjà 50 millions de lecteurs. C’était le livre le plus vendu au monde depuis 50 ans, après la Bible! » Partout où les enfants ont cru découvrir le film dans le livre, ajoute-t-il, « ils ont été déçus. La densité du livre est telle.Il y a deux approches de Tolkien: ceux qui se contentent du film pour percevoir quelque chose – c’est vrai que quelque chose transparaît -, ceux qui ont connu le livre et le film et ceux, hyperpuristes, dont je ne suis pas, qui disent: non, je ne verrai jamais le film ». VB
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