Toujours plus de difficultés à faire venir les Africains

Fribourg: L’Ecole de la Foi en situation de fragilité

Par Bernard Bovigny, de l’Apic

Fribourg, 12 avril 2004 (Apic) L’Ecole de la Foi, à Fribourg vit une période difficile. Depuis trois ans, son déficit se monte à près de 100’000 francs. Résultat des courses: les taxes des étudiants seront sérieusement revues à la hausse dès cet automne. Autre problème: le robinet se ferme, du côté de la police, pour obtenir des visas pour les Africains.

« Si la police durcit encore ses conditions d’obtention des visas, elle peut nous étrangler », déclare Claude Ducarroz, directeur de l’Ecole de la Foi depuis 2001. L’Ecole compte actuellement 53 « disciples », et il en faudrait 65 pour tourner financièrement. Et ceci, pour autant que les taxes d’étudiants passent de 13’000 à 17’000 francs, et que les donateurs suivent le mouvement. Le point avec Claude Ducarroz.

Apic: Votre bulletin 2004 dresse un tableau assez noir de la situation. L’Ecole de la Foi est-elle en situation de danger?

Claude Ducarroz: Je dirais que nous sommes en face de trois fragilités. D’une part, nous assistons depuis plusieurs années à une nette baisse des étudiants occidentaux. Ils ne sont actuellement que neuf sur 53. Cela signifie qu’il y a un certain déséquilibre dans les groupes de vie, formés en majorité d’Africains (28).

La deuxième fragilité est financière. Les 13’000 francs de taxe annuelle d’inscription ne permettent plus à l’Ecole de vivre décemment. Sur ce montant, 3’500 frs sont destinés à la formation (enseignants, administration, loyer de la maison, .), 3’200 frs sont dépensés en assurances pour les étudiants, 5’400 frs pour les frais de la vie quotidienne et 900 frs pour les autres frais, dont un pèlerinage à Rome.

Ces chiffres sont trop serrés. Nos étudiants vivent par exemple avec 200 frs par mois pour la nourriture, soit à peine 7 francs par jour pour se nourrir. C’est moins que le minimum accordé aux SDF à Fribourg. Le salaire des animateurs, jusqu’à maintenant 1’825 frs par mois logement compris, doit également être revu à la hausse. C’est pour cette raison que la taxe d’inscription passera cet automne à 17’000 frs.

La troisième fragilité, ce sont les conditions toujours plus drastiques pour obtenir les autorisations de séjour de nos étudiants d’Afrique. La Suisse est actuellement obsédée par le « non-retour », dès que des problèmes politiques se présentent dans certains pays. Or ce sont de ces pays que proviennent la majorité de nos étudiants.

Apic: Et quelles conditions doivent-ils remplir pour être admis en Suisse?

C.D: Actuellement, la police n’accorde aucun visa aux laïcs célibataires de certains pays. Il n’y a entrée en matière que pour les prêtres, religieuses et religieux, ainsi que pour les personnes mariées, pour autant que leur conjoint ne vienne pas en même temps qu’elles. Et pas question de faire venir les enfants évidemment.

Apic: Cette peur que vos étudiants restent en Suisse au terme de leur parcours est-elle fondée?

C.D: J’ai regardé de près la question et j’ai enquêté sur ce que sont devenus nos étudiants africains ces deux dernières années, depuis que je suis directeur. Il s’avère que sur les 36 qui ont terminé leur parcours, 24 sont retournés en Afrique, 5 ont rejoint un autre pays européen dans leur congrégation, leur famille ou pour d’autres études, trois sont restés provisoirement en Suisse pour des motifs médicaux reconnus par les autorités, un est étudiant à l’Université, une s’est mariée en Suisse avec un Africain. Il n’y en a que deux dont je n’ai pas retrouvé la trace. Deux cas peu clairs sur 36. Et aucun de nos étudiants n’a déposé une demande d’asile en Suisse. Ce résultat infirme clairement les peurs de la police.

Apic: Et si cette politique restrictive en matière de visas s’accentue encore .

C.D: La police peut alors nous étrangler. Il faut 65 disciples pour tourner financièrement, et comme la majorité proviennent des pays d’Afrique, une sérieuse baisse d’effectifs nous mettrait en danger.

Apic: Mais 79% de vos étudiants, selon votre bulletin annuel, ne peuvent payer la taxe et bénéficient d’une bourse d’études, que vous leur fournissez d’ailleurs .

C.D: C’est exact. Nous avons un réseau de donateurs, congrégations religieuses, institutions, associations des amis de l’Ecole ou particuliers, qui versent une part ou l’entier d’une taxe d’inscription de ces étudiants, pour un montant total de 559’000 frs l’an dernier. Nous les avons maintenant sollicités pour augmenter leur contribution en proportion de la nouvelle taxe.

D’autres dons (quêtes, prestations, subsides) nous sont versés pour le fonctionnement de l’Ecole, pour un montant annuel variant entre 75’000 et 110’000 frs.

Apic: En attendant, vous avez connu durant plusieurs années un déficit de plus ou moins 100’000 frs. L’existence de l’Ecole de la Foi est-elle menacée financièrement?

C.D: Non, mais elle reste fragile. Nous avons dû puiser plusieurs années dans la réserve. Et c’est pour éviter de nouveaux déficits que notre taxe passe de 13’000 à 17’000 frs.

Apic: Les autorités du diocèse insistent sur la synergie entre les lieux de formation spirituelle, pastorale et théologique à Fribourg. Etablir un seul lieu de formation est-il envisageable?

C.D: Une même maison pour dispenser les cours et les formations, c’est possible. Mais les filières sont très différentes. Depuis deux ans, nous partageons des mêmes cours et des mêmes sessions avec l’Institut de Formation aux ministères pastoraux et avec les futurs diacres. L’expérience est très positive. Mais il ne sera pas possible de faire coïncider totalement les parcours de formation. Nous ne sommes pas une école de formation en vue d’un ministère pastoral précis.

Apic: A quoi attribuez-vous la baisse du nombre d’étudiants occidentaux?

C.D: Je vois essentiellement deux raisons. D’une part des lieux de formation similaires au nôtre se sont établis en France, en Belgique et au Canada. Même si aucun d’entre eux n’a adopté le modèle complet de notre fondateur, le Père Loew, (ils n’ont pas gardé la vie en équipes multiculturelles), cela a pu inciter des candidats potentiels à rester dans leur pays. D’autre part, nous subissons comme d’autres lieux de formation les conséquences de la crise des vocations en Eglise, qu’elles soient religieuses, sacerdotales ou laïques.

Apic: Et qu’est-ce qui attire les étudiants africains à Fribourg?

C.D: Ils ont besoin de formation et n’ont souvent pas les infrastructures nécessaires dans leur pays. Et d’autre part, la perspective d’obtenir une bourse facilite leur venue.

Apic: Vous projetez d’ouvrir une Ecole de la Foi en Côte d’Ivoire. Un moyen de dispenser une formation pour les Africains en Afrique?

C.D: Oui, c’est le but. Le Père Jacques Loew avait déjà cette idée et il a laissé un montant pour sa réalisation.

Apic: Mais le budget de construction se monte à 8,2 millions de francs. Vous n’arriverez jamais à l’assumer .

C.D: Nous avons déjà versé 250’000 francs, tirés du fonds pour l’Afrique du Père Loew, pour les travaux d’aménagement du terrain, adduction d’eau, clôture, . . Le reste du fonds servira au fonctionnement de l’école, qui s’appellera « Foi et développement ». La construction devra être financée par d’autres sources, que les initiateurs, dont Sr Marie-Gabrielle Bérard, ancienne directrice de l’Ecole de la Foi, doivent encore trouver. Les responsables sur place estiment que l’école pourra être inaugurée en 2006.

Apic: L’ouverture d’une « succursale » de l’Ecole de la Foi à Yamoussoukro en Côte d’Ivoire va déséquilibrer complètement l’Ecole de Fribourg. Pourrez- vous encore exister sans les Africains?

C.D: Aucune institution d’Eglise n’a la garantie de la vie éternelle. Nous continuerons à exister aussi longtemps que possible, et tant que nous répondrons à un besoin, puis nous verrons. Cela dit, j’espère que même avec l’ouverture de l’école à Yamoussoukro, des Africains continueront de venir à Fribourg pour que nos communautés de l’Ecole de la Foi restent multiculturelles. BB

Encadré:

Les trois axes de formation de l’Ecole de la Foi

L’Ecole de la Foi a été fondée à Fribourg en 1969 par le Père Jacques Loew. Figure marquante du mouvement des prêtres ouvriers en France, le « docker de Dieu » est décédé en février 1999 à l’âge de 90 ans .

L’Ecole offre à ses disciples une formation théologique de deux ans centrée sur trois axes:

– la Parole de Dieu est méditée et étudiée à travers des cours et des sessions,

– la Parole de Dieu est célébrée et priée,

– la Parole de Dieu est vécue au quotidien dans des équipes multiculturelles partageant la vie commune en appartement.

Cette école internationale a formé jusqu’à maintenant 1’861 étudiants provenant de 75 pays. Sur les 53 disciples qui la fréquentent en 2004, 28 proviennent d’Afrique, dont 6 de République démocratique du Congo. Neuf sont Asiatiques, sept latinos-américains et neuf Européens, dont huit Français. Les religieuses et religieux sont au nombre de 25, les prêtres (diocésains et religieux) six, les laïques célibataires 19 et les laïques mariés trois. La moyenne d’âge des disciples est de 41 ans. (apic/bb)

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