Lausanne: Les journalistes catholiques de Suisse romande rencontrent Tariq Ramadan

Parmi les cent personnes les plus influentes, selon le « Time »

Bernard Bovigny, agence Apic

Lausanne, 21 avril 2004 (Apic) Il ne faut pas confondre sécularisation et ignorance religieuse. C’est ce qu’a affirmé le professeur de civilisation islamique et philosophe Tariq Ramadan devant les journalistes catholiques de Suisse romande. Cet intellectuel musulman, cité par le quotidien « Time » parmi les 100 personnes les plus influentes de la planète, a analysé le 21 avril au Centre universitaire catholique à Lausanne les relations entre islam et société occidentale.

Seuls deux autres Suisses partagent ce « privilège » accordé par le quotidien anglais: Sepp Blatter, président de la Fédération internationales de football et d’athlétisme, et Daniel Vasella, patron de la firme pharmaceutique Novartis basée à Bâle. La controverse sur le port du voile islamique, en France, a projeté Tariq Ramadan sur de devant de la scène ou sous le feu des caméras, notamment lors d’un mémorable face à face l’an dernier avec le ministre Nicolas Sarkozy sur la lapidation et sur le port du foulard à l’école. Partisan d’une politique de tolérance religieuse, et opposant farouche à une laïcité qui pousserait la sécularisation à l’extrême, le professeur de civilisation islamique s’en est expliqué devant une poignée de journalistes catholiques romands.

L’islam est-il compatible avec la culture occidentale? Cela ne fait aucun doute pour Tariq Ramadan. « Il n’y a aucune loi civile, en Europe, qui soit contraire aux principes essentiels de l’islam », lance-t-il, en insistant sur l’inculturation des communautés musulmanes dans la société. « Certes, il y a une solidarité religieuse entre musulmans à travers le monde, mais ces derniers sont avant tout ressortissants d’un pays ou d’une région, où ils exercent leurs devoirs de citoyens ». Et la pratique religieuse connaît de fortes différences à travers le monde. « De même qu’il y a un islam de culture arabe, il y a également un islam de culture indonésienne, britannique, française, etc . ».

En Suisse, tout comme en France, les principes d’égalité de traitement entre les religions et de liberté de conscience et de culte devraient permettre de respecter la croyance des citoyens. Ainsi, Tariq Ramadan prône le dialogue entre les autorités civiles avec les communautés islamiques sur la question des cimetières, afin d’arriver avec elles à certains compromis. « Il faut permettre aux gens d’être enterrés selon leurs principes. La société devrait respecter les rites autant dans la mort que durant la vie ». Cela ne signifie pas forcément dresser des barrières entre les religions à l’intérieur du cimetière. Un alignement vers La Mecque et une concession de plus longue durée constitueraient des mesures suffisantes pour être enterré selon les principes musulmans, comme c’est le cas actuellement à Neuchâtel.

Tout est permis, sauf ce qui est interdit

La distinction du politique et du religieux échappe souvent aux musulmans, du fait qu’il n’y a pas d’Eglise dans l’islam, mais uniquement un corps de principes, avec des traditions culturelles. En clair, l’islam comprend cinq piliers, qui ne se discutent pas, et qui sont du ressort du dogme: la confession de foi, l’aumône, la prière, le Ramadan et le pèlerinage à La Mecque. Il s’agit là d’un principe énoncé par Dieu et qui « échappe à la rationalité », selon le conférencier. Mais l’islam comprend également une sphère sociale, dont le principe est: tout est permis, sauf ce qui est interdit. Donc cette religion peut s’installer dans n’importe quelle société, car tout ce qui ne s’oppose pas aux principes islamiques est immédiatement intégré, explique le professeur Ramadan. Selon l’islam, il appartient à l’Etat de gérer tout ce qui ressort du rationnel, et non du dogmatique. Mais cette distinction des ordres ne doit pas amener à un « divorce » intérieur pour le croyant. Une lecture « laïcarde » de la société peut pousser la sécularisation à l’extrême, au point que le musulman ne se sente plus respecté dans sa croyance.

Le monde musulman connaît des traditions diverses, non seulement en fonction des pays d’implantation, mais également de ses courants idéologiques. Il est confortable pour la société, déplore Tariq Ramadan, de distinguer un islam « radical » et un islam « progressiste ». La réalité est plus complexe, selon lui. Ainsi, alors que certains lisent le Coran à la lettre, comme les salafistes, d’autres ne voient que la portée politique de l’islam. Certains partisans purs et durs, comme Oussama Ben Laden, font un cocktail explosif avec les deux. Enfin, le monde musulman est actuellement traversé par un important courant réformiste rationaliste et un courant réformiste salafiste, dans lequel se reconnaît Tariq Ramadan, et qui prône un retour aux premiers temps de l’islam afin de retrouver ses énergies créatrices originelles. Un courant soufi, enfin, propose une lecture religieuse ésotérique.

Cette diversité religieuse, pour autant qu’elle ne débouche pas sur des attitudes extrémistes, est bien admise dans la communauté musulmane. « Je connais une communauté salafiste, en Suisse, qui n’accepte ni musique ni représentation artistique. Cela ne me dérange absolument pas, tant qu’elle ne m’impose pas ses vues », commente Tariq Ramadan. Le conférencier se montre par contre très dur face aux courants extrémistes. « Tuer un chrétien, un juif, un Américain ou tout autre être humain au nom de ses convictions religieuses est tout seulement hors de l’islam. Le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam ». D’ailleurs, il est reconnu que les auteurs d’attentats participent en général très peu à la vie de leur communauté religieuse.

Guerre « cynique » contre le terrorisme en Israël

Il ne faut cependant pas mettre sur un même pied les attaques terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ou ceux, plus récents, commis en Espagne, avec les attentats-suicide des Palestiniens. Ces derniers actes sont condamnables en soi, mais explicables en raison de la dégradation de la situation au Moyen-Orient, des humiliations subies par les Palestiniens et de l’utilisation « cynique » de la guerre contre le terrorisme par Ariel Sharon. Et tout cela avec la complicité des Etats-Unis et le silence de la communauté internationale, dénonce Tariq Ramadan.

L’actualité récente, en France, est marquée par des dérapages manifestes lors de prédications dans des mosquées: appel à la guerre sainte, justification de la lapidation ou de la violence face à la femme, appel au divorce des musulmans mariés à une chrétienne. Les messages de certains imams ont amené, à Vénisieux près de Lyon, à l’expulsion de l’imam algérien Abdelkader Bouziane, et dans les Hauts-de-Seine, à Clamart, à la fermeture de deux lieux de prière.

Comment ces dérapages, incompatibles avec les principes sociaux occidentaux, ont pu apparaître dans ces mosquées? « Nous vivons une situation de transition », explique Tariq Ramadan. « L’idéal serait de former des imams là où vit la communauté dans laquelle ils sont envoyés. Mais il n’y a pas de telles institutions en France. Des imams souvent peu formés viennent de l’étranger « . Et de dénoncer, sur ce point, l’hypocrisie du gouvernement français, qui accepte de faire financer la reconstruction de la Mosquée de Paris par l’Arabie Saoudite, ou qui, au nom de la laïcité, impose certains imams « qui proviennent de l’étranger et ne parlent parfois même pas français ».

Pour un moratoire contre les châtiments corporels

Amené à commenter les châtiments corporels, comme la flagellation ou le fait de couper la main d’un voleur, Tariq Ramadan reconnaît que cette pratique est citée dans le Coran, alors que la lapidation se trouve dans la tradition islamique. Mais leur condition d’utilisation est tellement restreinte, qu’ils ne sont presque pas applicables, admettent tous les savants musulmans. Or, le terme « presque » a parfois été compris comme « possible ». Tariq Ramadan parcourt le monde depuis plusieurs années pour faire adopter un moratoire, dans le monde musulman, sur les châtiments corporels. « Avec l’idée d’aboutir à leur abolition totale », commente-t-il. L’application de ces châtiments et de la lapidation est considérée dans certains pays comme le symbole de l’opposition à la civilisation occidentale, comme dans les Etats du Nord au Nigeria. Mais dans ce pays, la pression internationale a permis d’éviter l’application de la lapidation, malgré huit récentes condamnations à mort. « Ces peines sont toujours appliquées contre les femmes ou contre les plus pauvres », déplore le conférencier, qui dénonce le silence international contre les violations humaines en Arabie Saoudite, dictée par des raisons d’intérêt purement financier. BB

Les illustrations de cette rencontre sont à commander à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch

(apic/bb)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/lausanne-les-journalistes-catholiques-de-suisse-romande-rencontrent-tariq-ramadan/