Lausanne: Le sociologue Jörg Stolz analyse les nouveaux rassemblements religieux

Apic Interview

Les jeunes ont besoin d’émotions fortes en matière de foi

Valérie Bory, Agence Apic

Lausanne, 9 mai 2004 (Apic) En marge de la rencontre du pape avec les jeunes catholiques, à Berne, le sociologue Jörg Stolz, directeur de l’Observatoire des religions (Université de Lausanne), se penche sur les grands rassemblements de jeunes chrétiens. Moins de culture religieuse traditionnelle et besoin accru d’expériences fortes, tel est le cocktail qui fait le succès des mega rassemblements.

Pour le sociologue Jörg Stolz, directeur de l’Observatoire des religions (Université de Lausanne), les jeunes ne reçoivent plus de nourriture religieuse par leur famille. D’où une baisse générale du religieux. Ceux qui ont reçu un minimum de culture religieuse sont davantage tentés par les nouvelles expériences en matière de foi. A ses yeux, les jeunes recherchent des expériences fortes, axées sur l’émotion, sur les sens. C’est à eux que s’adressent les mouvements ou groupes religieux qui offrent une approche de Dieu ciblée de manière très professionnelle, sur une tranche d’âge qui ne se reconnaît pas dans la manière dont les Eglises traditionnelles parlent aujourd’hui de Dieu. La 1e Rencontre des Jeunes catholiques de Suisse, les 5 et 6 juin, à Berne, obéit- elle aussi à la recherche du festif et de l’émotion, au sein d’un mega rassemblement comme les aiment les jeunes ? Jörg Stolz répond à l’Apic.

Apic: Les religions traditionnelles sont en recul. Quelle est la photographie des jeunes en matière de croyance religieuse?

Jörg Stol: Pour approcher le phénomène, il faut mettre en relation les jeunes et la «religiosité» en général. Si on regarde la religiosité chrétienne, celle qui concerne les gens qui vont régulièrement à l’église, qui pensent grosso modo que Dieu existe et s’est fait connaître à travers Jésus Christ, là il y a moins de religiosité chez les jeunes que chez les plus âgés.

Si les jeunes sont beaucoup moins «religieux» que les adultes d’âge mûr, c’est à cause de la socialisation religieuse. Les plus vieux ont vécu dans une époque où leurs parents leur ont donné beaucoup de culture religieuse, dans la famille surtout. Au contraire, les jeunes d’aujourd’hui ont reçu très peu de socialisation religieuse par leur famille, et dans une moindre mesure par l’école. Or, cette socialisation est le facteur le plus important qui explique la baisse de «religiosité» chez les jeunes.

Apic: En ce qui concerne les croyances des jeunes. peut-on faire une différence entre les pratiquants et les non-pratiquants?

Jörg Stolz: Oui. Parmi les gens entre 16 et 30 qui ne vont jamais aux services religieux, il y a quand même 22% qui pensent que Dieu existe. Un Dieu qui a envoyé pour cela son fils Jésus Christ . Parmi les 16-30 qui disent aller quelques fois par année à l’église, on atteint 53%. La religiosité individuelle et la fréquentation des cultes ou des messes sont très liées. On dit parfois que croire et appartenir à une Eglise est aujourd’hui complètement dissocié. Ce n’est pas exact. Il y a au contraire un très fort lien entre croyance et pratique religieuse.

Apic: Les jeunes s’approvisionnent beaucoup en foi, ailleurs que chez les Eglises traditionnelles, dites-vous.

Jörg Stolz: Oui, c’est tout le spectre de la religiosité parallèle. Celle- ci attire les gens qui croient aux porte-bonheurs, aux voyants, à l’astrologie, à la magie, au parapsychologique. On constate que les jeunes y croient beaucoup plus que les plus âgés. Dans ce sens on peut parler d’un retour du religieux, mais surtout, d’une autre forme de religiosité. Par contre, il est faux de penser – et c’est une erreur fréquente, aussi en sociologie des religions – qu’il y a toujours le même niveau de religiosité, en général. Comme le croient ceux qui pensent que l’homme étant par nature religieux, si une sorte de religion disparaît, une autre ressurgit. Non. Ce que l’on voit, me semble-t-il, c’est que globalement, le religieux est en décroissance.

Apic: Comment expliquez-vous cela?

Jörg Stolz: Parce qu’ils sont de moins en moins socialisés à la religion, on voit les gens remplacer ce qu’apportait la religion par des prestations non religieuses. Pour se confesser par exemple, on va chez le psychanalyste. Au lieu de faire partie d’une paroissiale de jeunes, on va dans un club de foot. Au lieu d’assister à un service religieux, on va faire une balade.

Apic: Mais il n’y aucun lien entre la balade, le foot et une activité religieuse. Cela veut-il dire que le monde des loisirs a supplanté les moments consacrés à des activités religieuses?

Jörg Stolz: Dans un certain sens, oui. La psychanalyse, quand il s’agit de donner un sens à la vie, cela peut être considéré comme un substitut du religieux. De même, pratiquer des activités de «wellness» aujourd’hui, s’occuper de son corps, se détendre, trouver une nouvelle énergie, pour l’homme moderne, cela remplit presque des fonctions religieuses.

Apic: S’il y a un recul du religieux, y a-t-il augmentation du nombre d’athées déclarés?

Jörg Stolz: Entre un sondage fait en 1989 et un autre en 1999 on constate effectivement un léger recul. C’est le reflet de la sécularisation qui domine maintenant partout. Combien disent je suis sûr qu’il n’y a pas de Dieu ? En 99, il y avait 5% des 16-30 qui affirmaient que Dieu n’existe pas. C’est très peu ! Cela montre que la grande majorité des jeunes adultes se trouvent dans un flou. «Oui, peut-être que Dieu existe, ou quelque chose de supérieur, mais je ne sais pas». Toutefois, le nombre des athées a tendance à augmenter dans les dernières enquêtes.

Apic: Que ce soit cette première Rencontre nationale des jeunes catholiques à Berne les 5 et 6 juin ou les rencontres de Taizé ou encore les Journées Mondiales de la Jeunesse, ces grands rassemblements internationaux initiés par le pape, depuis 1984, on est là devant un phénomène religieux de masse?

Jörg Stolz: Nous sommes dans une société où l’individualisation est très grande, mais aussi où les individus peuvent faire davantage de choix. Ils cherchent de plus en plus des expériences fortes. Corporelles, entre autres. Les corps se libèrent aussi. Le livre de Gerhard Schulze, un sociologue allemand, «La société de l’expérience», explique bien cela. C’est le succès du sport extrême, du saut à l’élastique, d’une sexualité toujours plus libre, des émissions de téléréalité style «Le Loft» ou «Star Academy». On cherche partout les limites. Et la même chose se retrouve dans le religieux. Là aussi, on constate que les gens cherchent des expériences. Et comment leur donner cela ? Là les différents groupes ou mouvances religieuses ont chacun leur stratégie.

Une des possibilités d’offrir aux jeunes ce besoin d’expériences fortes, c’est le grand rassemblement. Il y a tellement de personnes réunies ensemble, partageant la même foi, qu’on va forcément se trouver devant des moments forts. Et avec la venue du pape, évidemment, cela donnera encore plus de vigueur à ce grand mouvement.

Apic: Et chez les protestants, les rassemblements religieux destinés aux jeunes sont-ils particulièrement dynamiques?

Jörg Stolz: Oui. La même chose se passe avec les évangéliques, où on voit que de fortes expériences sont proposées et que les sens sont très sollicités: musique hip hop, rap., contact physique – on peut danser, sentir son émotion -. Les mouvements charismatiques sont très forts dans ce domaine.

Apic: Pourquoi les jeunes semblent-ils être plus intéressés par des grands rassemblements que par la paroisse?

Jörg Stolz: Tout groupe religieux voit cette caractéristique en son sein, à savoir dans la société moderne, les groupes d’âge se différencient. Donc ce que les jeunes trouvent bien et amusant devient de plus en plus différent de ce que les vieux trouvent intéressant ou beau. Les Eglises essaient d’être quand même là pour tout le monde, d’intégrer à la fois les jeunes et les vieux, mais ça marche de moins en moins. Le style de vêtement, de musique, de langage, tout cela est différent. Les groupes ou mouvements religieux qui ciblent une tranche d’âge ont plus de succès.

L’exemple de ICF (International Christian Fellowship), lancé par le pasteur Léo Bigger à Zurich est caractéristique de cela. Dans ce nouveau mouvement évangélique, on se veut plus «fun» et branché sur la jeunesse. Ce sont des stratèges en marketing. Quel est le produit qui va plaire aux jeunes? se demandent-ils. Vous entrez dans une très grande salle, il y a un concert rock sur scène, très bon, avec de grands écrans vidéos, et après vous avez le pasteur Bigger ou un membre de son équipe qui vient. Ils sont très «cool», ils utilisent un langage «jeune», tout est hyper et relax. Ils sont très détendus, mais les textes qu’ils lisent, tirés des Evangiles, sont étroitement fondamentalistes, disons. Ils incitent à la conversion.

Apic: Revenons à la rencontre de Berne. Pourquoi le pape attire-t-il les jeunes malgré son grand âge et sa maladie?

Jörg Stolz: D’abord, il faut dire qu’il ne plaît pas à tous les jeunes chrétiens. Il y a des jeunes catholiques qui sont très critiques à l’égard du pape. Mais malgré tout, cela peut surprendre de voir d’un côté ce grand rassemblement avec un programme moderne et attirant et de l’autre côté ce pape vieux, malade, très conservateur. Comment est-ce que cela va ensemble?

D’abord le pape a un charisme de par sa fonction. Tout pape a ce charisme. Justement parce qu’il est unique. Et puis il a un pouvoir, il représente un pouvoir immense. Or, ce pape a, en plus, un charisme spécifique, qui a changé au cours des années. Plus jeune, il était très énergique, il voyageait partout et le plus loin possible à la rencontre de la catholicité. Et maintenant il est vieux, malade et quand même, il continue. Normalement dans notre monde moderne, quelqu’un qui ne peut plus remplir son rôle dans une société fonctionnaliste doit s’en aller. Mais là, c’est différent, le pape continue. Malgré tout. Nous avons là quelqu’un qui fait quelque chose de complètement différent, et cela donne encore plus de charisme. En plus, le pape qui souffre, c’est aussi d’un point de vue chrétien quelque chose de fort. Cela impressionne les gens.

Apic: Vous distinguez la religiosité diffuse de la religiosité parallèle.

Jörg Stolz: La religiosité diffuse, très souvent, on la trouve chez des gens qui ont peu de culture religieuse, même s’ils ont suivi le catéchisme dans leur enfance. Ils ont des idées un peu vagues sur le religieux. Tandis que la religiosité parallèle, le «cultic milieu», comme nous disons dans notre jargon, concerne des gens qui fréquentent des foires ésotériques, qui essaient différentes choses. C’est syncrétiste, parce qu’on rencontre le tarot, l’astrologie, les médecines parallèles, la parapsychologie, les voies spirituelles exotiques, l’intérêt pour l’étrange. Cette religiosité alternative attire des gens qui se sont déjà intéressés à d’autres religions ou ont une connaissance de base chrétienne. C’est un phénomène formé de groupes éphémères: on essaie un peu de cette thérapie, puis on passe à autre chose. Un nouveau «cult» chasse l’autre. (Ndlr: cult n’est pas entendu au sens de culte mais au sens anglais de groupe social en marge, par rapport à la tradition religieuse dominante

Des photos de Jörg Stolz peuvent être commandées à l’Agence Apic. (apic/vb)

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