La chasse aux votes des catholiques américains ne passe pas forcément par le Vatican

Apic éclairage

G. Bush au Vatican le 4 juin: les divergences foisonnent

Pierre Rottet, de l’Agence Apic

Rome/Fribourg, 17 mai 2004 (Apic) A la veille de s’envoler pour la Suisse, pour participer à la première Rencontre nationale des jeunes catholiques qui se tiendra les 5 et 6 juin à Berne, le pape rencontrera G. W. Bush le 4 juin à Rome. Un rendez-vous que Jean Paul II et la diplomatie vaticane, en total désaccord avec Washington sur le dossier irakien, notamment, mettront à profit pour dire un certain nombre de vérités au pensionnaire de la Maison Blanche. Mais la raison de cette visite pourrait être ailleurs: en 2000, 63% des catholiques qui assurent aller à la messe plus d’une fois par semaine avaient voté Bush, contre 30% pour Al Gore.

Un constat: cette visite ne s’inscrit pas sous les meilleurs auspices pour le président Bush, empêtré dans le bourbier irakien. Un fiasco programmé, prédit par le pape et de hauts responsables de la curie romaine. Et que dira Jean Paul II au président des Etats-Unis, le 4 juin à Rome? Que «la politique américaine en Irak et au Proche-Orient est une erreur», anticipait il y a peu le cardinal Pio Laghi, ancien nonce apostolique aux Etats-Unis.

Depuis le début des hostilités, contre lesquelles le Vatican s’est toujours clairement prononcé, à l’instar d’autres pays comme la France, l’Allemagne ou la Russie, le pape a multiplié les interventions en faveur de la paix, pour dire que ni les armes ni le terrorisme ne résoudront jamais rien. Une évidence: il n’a jamais manqué de lier le conflit israélo- palestinien et l’Irak dans ces nombreux discours. Le Saint-Siège, avait d’ailleurs un jour précisé le cardinal Jean-Louis Tauran, alors «ministre des Affaires étrangères» du pape, est convaincu que la crise israélo- palestinienne non résolue est la «mère» de toutes les crises au Moyen- Orient. Un langage et une certitude maintes fois affichés à Rome.

Le discours du Saint-Siège a toujours été ferme en la matière pour condamner la politique de Washington, allant même jusqu’à détonner dans le concert diplomatique, souvent dominé par les intérêts particuliers. Ou les silences. Comme il a été fort pour dénoncer l’illégalité de cette guerre et demander que soit restitué à l’ONU son rôle central. Le Vatican estimant à ce propos que les forces armées en Irak devaient passer sous mandat onusien. Dans un article paru le 17 mai, «La Civiltà Cattolica», la revue des jésuites italiens, relue et corrigée par la secrétairerie d’Etat du Vatican, appelait à «l’urgence» du rétablissement de la légalité internationale, en particulier en soignant «la victime la plus illustre de cette guerre: l’ONU».

Le forcing de Washington

Washington ne s’y est pas trompé, en dépêchant à Rome quelques uns de ses ténors: le secrétaire d’Etat Colin Powell en juin 2003; le vice- président Richard Cheney en janvier dernier; le président Bush en personne le 4 juin. Cela, dans le but d’expliquer et de justifier «sa» guerre en Irak. Fait significatif: Bush qui avait initialement demandé audience pour le 5 juin s’est vu dans l’obligation d’avancer sa visite d’un jour. La faute à la Suisse, et à ses jeunes, avec leur rendez-vous bernois. «Je crois qu’il (réd.: Bush) a demandé deux fois, puis modifié son agenda pour rendre cette rencontre possible», confie le cardinal Laghi, préfet émérite de la Congrégation pour l’éducation catholique. Le forcing du président Bush a sans doute pour but de récupérer le plus grand nombre d’électeurs catholiques pour les présidentielles. Lors des dernières, en 2000, 50% des catholiques ont voté Gore et 46% Bush, mais parmi ceux qui vont à la messe plus d’une fois par semaine, 63% ont voté Bush et seulement 30% pour Gore. On compte environ 60,4 millions de catholiques, sur une population d’environ 274 millions de personnes.

Des convergences, pour combien de divergences?

Dire que Washington et le Vatican sont à des années-lumière sur les questions de l’Irak et du Proche-Orient relève de l’euphémisme. Certes, sur des sujets comme l’avortement, la défense de la vie, le mariage des homosexuels et le clonage humain, le Vatican n’a aucun mal à rejoindre la politique défendue par l’administration Bush. On est en revanche loin du compte pour quantité d’autres dossiers, dans des domaines aussi divers que ceux des armes et de leur commerce, des mines antipersonnel, des embargos décrétés unilatéralement par Washington, de la peine de mort, mais aussi en matière de politique environnementale, de médicaments à destination du Sud. Des sujets vitaux sur lesquels le Saint-Siège prend position depuis des années, bien que cela soit systématiquement passé sous silence par les grands médias. Contrairement au discours du Vatican sur la contraception, par exemple.

Ces divergences, ces fossés plutôt, ont pourtant été balayés par l’ambassadeur des Etats-Unis auprès du Saint-Siège, Jim Nicholson, lors de la présentation de son livre – «USA e Santa Sede. La lunga strada» -. Le Saint-Siège, avait alors avancé en substance l’ambassadeur Nicholson, est considéré par les Etats-Unis comme le meilleur partenaire international dans le combat en faveur de la dignité humaine. Il s’était en revanche évertué, aux dires des observateurs, à minimiser par des raccourcis saisissants les «divergences» entre Washington et le Saint-Siège dans la guerre contre l’Irak. Un procédé cher à Colin Powell, qui écrit dans la préface du livre de l’ambassadeur: «Une force guide aujourd’hui l’engagement de l’Amérique au niveau international. C’est notre désir de nous battre pour la dignité à laquelle le genre humain aspire. Dans ce combat, nous n’avons pas de meilleur partenaire international que le Saint- Siège».

Vision réductrice

L’ambassadeur américain avait encore stigmatisé «la volonté démontrée par les médias de camper les Etats-Unis et le Saint-Siège sur des positions diamétralement opposées dans le débat sur la guerre en Irak». A ses yeux, aussi bien le président Bush que Jean Paul II étaient convaincus que la guerre devrait être le dernier recours». «La seule différence d’approche, selon lui, tenait essentiellement à la question de savoir si toutes les voies diplomatiques pour obtenir le désarmement irakien avaient été utilisées».

Une vision réductrice, assurément, pour ne pas dire trompeuse. Les discours du pape, puis les diverses interventions du Vatican auprès de Bush pour éviter la guerre en Irak, les condamnations de Jean Paul II de l’embargo de Washington imposé à ce même Irak – sans parler de Cuba – montrent que dans ces cas précis, Washington et le Vatican n’ont guère parlé le même langage, en dépit des affirmations de l’ambassadeur auprès du Saint-Siège. Ceci explique peut-être cela: Jim Nicholson a été un des grands artisans de la victoire de Bush aux élections présidentielles de 2000. Aucun mot non plus ne viendra de l’ambassadeur sur les mines antipersonnel, à propos desquelles les Etats-Unis ont récemment refusé de signer le traité d’interdiction. Un dossier brûlant, parmi d’autres, en faveur duquel le Saint-Siège a toujours plaidé. Sans ambiguïté aucune.

La réponse du berger à la bergère

Sans ambiguïté? En début d’année, dans son discours sur l’Etat de l’Union, le président américain avait une nouvelle fois justifié la guerre «préventive» déclenchée contre l’Irak. Quelques heures plus tard, Jean Paul II lançait en guise de réponse: «Le monde aspire ardemment à la paix, a besoin de paix, aujourd’hui comme hier, mais souvent il la cherche par des moyens impropres, parfois même en ayant recours à la force ou à l’équilibre de puissances en opposition entre elles». Le pape mettait encore en garde les dirigeants du monde entier contre «une paix obtenue par le recours à la force».

En d’autres termes, aux yeux du Vatican, les Etats-Unis ont tout faux dans leur guerre en Irak. La déclaration faite à ce sujet fin avril par l’ancien nonce apostolique aux Etats-Unis, le cardinal Pio Laghi, est révélatrice. Le prélat sait de quoi il parle. C’est lui qui avait été mandaté le 5 mars 2003 par Jean Paul II pour faire entendre raison à Bush quelques jours avant les premières bombes. «On ne peut pas aider l’Irak sous le drapeau américain, comme c’est le cas aujourd’hui où les armées d’autres pays donnent l’impression d’être des forces collatérales de celles des Américains».

Dans une interview accordée à la revue économique catholique «Consulting Re», le haut prélat mettait les point sur les «i» en déclarant: «Les Etats-Unis doivent comprendre qu’ils ne peuvent pas se servir des Nations Unies quand cela les arrange et les écarter quand cela ne leur convient pas». Le cardinal Laghi révélait enfin qu’il avait il y a un an mis en garde le président George W. Bush contre «les actes illégaux et injustifiés que le gouvernement des Etats-Unis était en train d’entreprendre.». «Au lieu de construire des ponts, avait-il asséné, vous les détruisez». Bombarder les mosquées, entrer dans les villes saintes, mettre des femmes soldats en contact avec des hommes nus, confiait-il récemment, «sont des actes qui marquent une incompréhension du monde musulman». PR

Encadré

En raccourci et en quelques phrases.

Les phrases suivantes ont été prononcées ou écrites par des prélats ou des instances officielles du Vatican:

«A Washington, ils n’ont pas encore compris qu’ils ne seront jamais les bienvenus et que la population irakienne ne tolère pas l’occupation»; «Les Américains ne sont plus maîtres de la situation en Irak»: Mgr Fernando Filoni, nonce apostolique en Irak, dans «Il Giornale» du 15 avril 2004;

Mgr Renato Martino, président du Conseil pontifical Justice et Paix, lors d’un colloque tenu le 30 avril à Rome: «Vouloir introduire de force la démocratie dans un pays sans qu’il soit invité à ce processus est une lourde erreur. A ceux qui organisent des croisades de démocratie, je redis aujourd’hui que toute prétention à vouloir se situer en libérateur, toute tentative de vouloir exporter ou transporter la démocratie, sont d’avance vouées à l’échec»;

«La Civiltà Cattolica», en date du 7 février 2004, s’interroge à propos des retombées et du côté «pervers» de l’action menée dans ce pays. Elle donne «l’impression que l’Occident a assumé une position anti- islamique et a l’intention de refaire, dans une certaine mesure et avec des méthodes nouvelles, ce qu’il avait fait au XIXe et au XXe siècle: Une nouvelle colonisation des pays islamiques avec l’objectif de prendre le contrôle de leur pétrole, avec l’excuse de vouloir apporter la démocratie dans les pays à majorité islamique. Cette impression pourrait faire croître l’aversion des peuples islamiques envers l’Occident».

«L’Osservatore Romano» du 8 avril 2004: «On ne peut laisser seulement la parole aux armes pour résoudre la crise irakienne». Les soldats italiens de Nassiriya sont devenus, depuis la bataille du 6 avril, «des instruments de mort et pas seulement des ouvriers de la paix». Le quotidien du Vatican s’opposait ainsi ouvertement à la politique irakienne du gouvernement italien.

Mgr Giovanni Lajolo, «ministre des Affaires étrangères»: «L’aversion et la haine pour l’Occident de la plupart des gens dans les pays arabes ne fait que croître.». Une crainte également émise sous forme de constat à Radio Vatican. (apic/pr)

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