Enfin la liberté de la presse dans le monde arabe?

Istanbul: Table ronde sur les médias au 11ème World Editors Forum

Laurette Heim, pour l’Apic, de retour d’Istanbul

Istanbul, 16 juin 2004 (Apic) La liberté de la presse dans les pays arabes varie suivant les régimes. Certains intervenants de la table ronde du 11ème World Editors Forum, qui s’est déroulé du 30 mai au 2 juin à Istanbul, ont souligné les espoirs suscités par la diffusion via le réseau internet et ont analysé la situation inextricable en Iran, et en Iraq où le musellement exercé par Saddam Hussein a fait place à la pression des extrémistes favorisée par les Etats-Unis.

La table ronde annuelle du 11ème World Editors Forum consacrée à la liberté de l’information a réuni à Istanbul, autour de Saïd Essoulami, directeur du Centre pour la liberté des médias au Moyen-Orient et en Afrique du nord, Walid Al-Saqqaf, éditeur et rédacteur en chef du « Yemen Times », Daoud Kuttab, directeur de « AmmanNet » en Jordanie, Hasem Saghieh, penseur libanais qui écrit dans « El Hayat » à Londres, Mashallah Shamsolvaezin ancien rédacteur en chef en Iran de quatre quotidiens réformistes, Faheem Dashty, rédacteur en chef du « Kaboul Weekly » et Saad Albazzaz, éditeur et rédacteur en chef du « Azzaman Daily Newspaper » d’Iraq.

Si tous ont admis que la liberté de la presse était parfois assez large lorsqu’on parle des pays voisins, Walid Al-Saqqaf a indiqué qu’au Yémen, il n’est même pas possible d’écrire sur les autres pays. Les relations internationales sont des sujets tabous. Ce journaliste, diplômé en Turquie, a parlé avant tout de l’importance de la formation des journalistes ainsi que de celle de la population qui n’a pas l’habitude d’un vrai journalisme. Le métier jouit de très peu de liberté en raison d’une loi stipulant qu’il faut éviter de dire toute chose qui puisse créer un (malaise( dans le pays! Le dernier jour du Forum, le conférencier yéménite a toutefois annoncé que le président Ali Abdallah Salih venait d’abolir toutes les sentences infligées contre les journalistes au Yémen.

Changement perceptible malgré le contrôle étatique

Daoud Kuttab, journaliste né en Palestine, dirige la 1ère radio jordanienne, « AmmanNet », diffusée par internet. A quelques exceptions près, dans les 23 pays arabes, la presse est contrôlée par le gouvernement. Le ministère jordanien de l’information, de la (désinformation( comme tout le monde l’appelle, gère et contrôle directement le câble et la télécommunication et nomme le personnel. Un seul syndicat est autorisé, et il est impossible, sous peine de sanctions, de ne pas y adhérer pour travailler. Les livres et les journaux sont passés au crible de la censure et les rédacteurs ne peuvent s’écarter de la ligne gouvernementale. Ce qui exclut les reportages ou les rapports sur son propre pays.

Daoud Kuttab explique que l’interdiction d’un journal peut être rapidement contrecarrée par une diffusion par internet. L’ère du satellite a permis l’érosion des interdits. La Jordanie est en train de remanier sa législation, les radios et TV privées sont autorisées ,mais les licences sont encore très chères. Quant au Liban, pays dans lequel la presse est très libre, le problème provient du syndicat, (club de vieux messieurs(, dit-il, et également du prix des licences.

Résoudre la question palestinienne afin de s’ouvrir au monde

Pour le penseur libanais établi à Londres, Hasem Saghieh, il faudrait résoudre la question palestinienne car elle cache un manque de curiosité envers le reste du monde, ce qui ne contribue pas à évoluer dans le sens d’un changement démocratique au Moyen-Orient. En effet, selon lui, l’idéologie populaire dans la société civile est souvent plus radicale ou extrémiste que les gouvernements en place. Il cite par exemple des manifestations de journalistes et d’avocats contre leur gouvernement qui ne fait assez contre les Etats-Unis. Etre contre la guerre en Irak n’est pas forcément une attitude pacifique comme en Europe, dit-il, mais peut simplement refléter un désir d’opposition contre un système.

En Iran, l’espoir passe par la jeune génération

En 2001, à la suite de la fermeture, par l’Ayatollah Ali Khamenei, dirigeant suprême de la République islamique d’Iran, de quatre quotidiens réformistes iraniens, l’ancien rédacteur en chef d’ »Asr-e Azadegan », « Jame- eh », « Tous » et « Neshat », Mashallah Shamsolvaezin a passé 19 mois en prison. Il est aujourd’hui porte-parole du Comité iranien pour la défense de la liberté de la presse et consultant auprès de plusieurs organisations internationales pour la même cause ainsi que la défense des droits de l’homme. Il explique l’histoire des différentes évolutions et régressions concernant la presse en Iran.

Dès 1905, la 1ère Constitution votée par un parlement au Moyen-Orient a permis un développement de la presse comme 4ème pilier de la démocratie. Lors du coup d’Etat en 1921 par Reza Khan (pour contrer une tentative de la Grande-Bretagne d’instaurer un protectorat et mettre fin à l’anarchie dans certaines provinces, selon J-C Victor du Laboratoire d’Etudes Politiques et d’Analyses Cartographiques), la répression contre la presse et les journalistes s’installe. En 1941, après la victoire des Alliés contre les Nazis, on compte 300 mensuels et quotidiens pour 12 millions d’habitants. Des groupes de presse voient le jour mais tout se termine avec le coup d’Etat organisé par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis en représailles à la nationalisation du pétrole par le 1er ministre Mohammad Mossadegh. Les restrictions se prolongeront jusqu’à la révolution islamique de 1979.

A ce moment là, explique Mashallah Shamsolvaezin, la presse redevient petit à petit indépendante et, selon les statistiques officielles, atteint les 3’000 titres. Puis, à nouveau, la presse libre subit des vagues de fermeture. En 1997, il reste 750 publications et en 1998, 128 journaux sont interdits. En 1999, censure et répression sont le lot des journalistes qui sont poursuivis et jugés dans des tribunaux à huis clos sans jurés. Les autorités judiciaires utilisent des justifications religieuses pour museler la presse. Malgré tout, le conférencier croit à l’amélioration de la situation grâce à la jeune génération (300 journalistes diplômés chaque année), à la multiplication d’associations professionnelles pour la liberté de la presse, pour les femmes journalistes et pour les jeunes, et au développement d’internet. Il pense que la presse (triomphera contre la terreur(.

Construire une base solide pour l’avenir de la presse

Faheem Dashty, 32 ans, auparavant documentaliste, était présent le jour de l’attentat mortel contre Ahmad Shah Massoud, le commandant des Forces de l’Alliance du Nord en Afghanistan. Il s’apprêtait à filmer l’entretien avec les faux journalistes et a été grièvement blessé par l’explosion. Il est l’un des deux survivants de l’attaque, l’autre étant l’ambassadeur afghan en Inde, Massoud Khalili.

En janvier 2002, il crée le « Kaboul Weekly », premier journal indépendant de son pays après la chute des talibans. Je fais partie, dit-il, d’une génération de journalistes nés dans la guerre. Il explique d’abord toutes les difficultés techniques: pas d’ordinateurs, d’imprimerie, d’accès à Internet ou aux agences de presse internationales, ni aux agences photographiques, pour des raisons financières. Ensuite: absence de formation journalistique: Certaines ONG en proposent mais sur des bases vieilles de 50 ans et d’une durée d’un mois, voire d’une semaine. (Que peut- on apprendre ainsi après 30 ans de guerre(?

D’autre part, le marché est trop petit, les revenus publicitaires n’existent pas, 15% de la population seulement est lettrée et le prix d’un journal correspond au prix d’un pain. Finalement, explique Faheem Dashty, la censure (légale(, basée soi-disant sur un texte du Coran, mais plus encore l’autocensure, bien plus grave, provenant des menaces sécuritaires dans le pays complètent la problématique. La presse afghane, selon lui, a besoin d’investissements ou de subventions. Mais pas comme celle de l’ambassade des Etats-Unis, précise-t-il, qui, dès la première critique, l’a retirée.

Formation journalistique en Iraq: bluff et gaspillage

Saad Albazzaz a quitté l’Irak en 1992 et a fondé une société de presse en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, il est éditeur et rédacteur en chef du quotidien « Azzaman Daily Newspaper », un des journaux les plus lus en Iraq. Selon lui, la formation journalistique en Iraq est un bluff, un gaspillage d’argent et de temps car les stagiaires sont emmenés dans des pays voisins (pour mener des jours heureux( mais n’apprennent et n’écrivent rien. D’autre part, les Etats-Unis ont supprimé le syndicat de la presse, héritage de l’ancien régime selon eux, et ont fait venir un expert de Hollande pour injecter des capitaux. L’argent a été dépensé en soirées, et l’expert est rentré chez lui.

Sous le régime de Saddam Hussein, il n’y avait pas d’information et il était difficile de savoir s’il existait une opposition. C’est pourquoi, lorsque les Américains sont arrivés, les Irakiens les ont accueillis pacifiquement. Puis, le sentiment anti-américain s’est installé après la libération de 650 prisonniers irakiens, l’augmentation du chômage et la détérioration du climat. (Pour aider un pays, il faut l’aimer( dit Saad Albazzaz.

L’incompréhension du soutien à certains extrémistes

Un autre problème, que personne ne comprend, est la place donnée aux groupes religieux extrémistes dans la presse par les Etats-Unis. Saad Albazzaz précise d’abord que l’Iraq n’a rien à voir avec l’Iran ou l’Arabie Saoudite. Déjà dans les années 30, les femmes pouvaient renoncer au hidjab sans rompre avec l’islam. Aujourd’hui, des groupes dangereux, armés et soutenus par l’Iran font pression dans les médias sous les yeux des Etats- Unis. De plus, certains soutiens sont discriminatoires. Il cite (un mauvais journal(, qui avait l’habitude, sous Saddam Hussein, d’insulter les artistes, et se fait maintenant aider financièrement.

Si à Bassorah son journal subit les influences de ces groupes religieux qui n’acceptent pas les femmes sans leur voile sur les photos, à Bagdad par contre, il précise qu’il n’a pas baissé les bras. (Nous essayons d’ailleurs de mettre en place un Centre d’Etude pour la liberté des femmes qui rassemble les universitaires et les érudites( car, explique-t-il, dans une société séculière et laïque, le but est que tous aient les mêmes droits, la sécurité, l’unité et un avenir serein. Une presse réellement indépendante est pour l’instant un dilemme car l’avenir n’est pas clair après le 30 juin. Dépité, il parle même d(un non-avenir(.

Description irakienne semblable à la situation marocaine

Lors d’une interview après la conférence, Nadia Salah, rédactrice en chef du journal marocain « The Economist », indépendant du gouvernement, s’est dite atterrée par le récit de Saad Albazzaz. Elle a expliqué que le soutien des Etats-Unis aux extrémistes lui rappelait sa situation vécue au Maroc en 1996. A cette époque, l’attachée de presse des Etats-Unis est venue plusieurs fois lui demander qu’elle parle de Cheik Yassine dans son journal et qu’elle amplifie son influence. Ce qu’elle a toujours refusé jusqu’au jour où, finalement excédée, elle l’a mise à la porte. Elle pensait que, bien qu’ayant des intérêts particuliers, les Etats-Unis avaient tout de même une idée humanitaire pour changer le régime irakien. (Comme ils l’ont eue pour l’Europe lors de la 2ème guerre mondiale( a-t-elle conclu. (apic/lh/bb)

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