Paris: Le Prix des écrivains croyants à Colette Kessler pour»L’éclair de la rencontre»

Une femme totalement engagée dans le dialogue judéo-chrétien

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris

Paris, 17 juin 2004 (Apic) Le Prix des écrivains croyants est remis le 17 juin à Colette Kessler pour son livre « L’éclair de la rencontre », paru aux éditions « Parole et Silence » (1). Elle a consacré sa vie à l’étude et à l’enseignement du judaïsme. Elle s’est aussi totalement donnée au dialogue et au rapprochement judéo-chrétien, notamment au sein de l’Amitié judéo- chrétienne de France (AJCF), dont elle est vice-présidente depuis 1977.

Qu’en est-il du nouvel intérêt des chrétiens pour les sources juives du christianisme? Comment dissiper les malentendus qui ont longtemps opposé les deux communautés religieuses? Qu’est-ce qui distingue le mouvement juif libéral auquel elle est rattachée? Quelle est sa position sur le conflit israélo-palestinien? Les réponses de Colette Kessler à l’Apic.

Apic: On assiste aujourd’hui à un regain d’actes antisémites en France. Comment réagissez-vous?

Colette Kessler: N’étant ni sociologue ni politicienne, je ne souhaite pas commenter l’actualité à chaud mais simplement rappeler que c’est par la connaissance et la reconnaissance de l’autre que l’on évitera de tels actes. Quand on ne connaît rien de son vis-à-vis juif, on a vite fait de le diaboliser. C’est pourquoi le dialogue interreligieux est si essentiel. Mais celui-ci – et notamment le dialogue judéo-chrétien qui s’est beaucoup développé – ne doit pas seulement permettre aux juifs de trouver des alliés contre l’antisémitisme.

Apic: Quel est alors, in fine, ce but?

Colette Kessler: C’est la pleine reconnaissance de la mission que Dieu a donnée à Israël. Peuple élu il est, et il le reste, c’est-à-dire un peuple mis à part par Dieu pour être son porte-parole et un exemple pour toutes les nations. « Vous êtes le plus petit des peuples de la Terre mais je vous ai choisi », est-il dit dans le Deutéronome.

Pendant des siècles, l’Eglise a occulté le judaïsme au prétexte que la Nouvelle Alliance (en Jésus-Christ) rendait caduque l’Alliance du Sinaï (ou Première Alliance). Après la Shoah et grâce à Vatican II, les responsables d’Eglises ont admis que la Deuxième Alliance n’effaçait pas la Première. Ils ont compris qu’il leur fallait redécouvrir leurs propres racines en redécouvrant la judéité de Jésus et les sources juives du christianisme. Et pour ce faire, qu’il fallait écouter les juifs parler de la Bible et de leurs propres textes fondateurs tels qu’il les ont lus et étudiés, chercher à comprendre comment ils reçoivent la Parole de Dieu. Comme l’a dit le pape Jean Paul II: « Vous êtes nos frères aînés dans la foi ». Si l’on adhère vraiment à cette phrase, il devient difficile d’être antisémite. L’autre enjeu pour les chrétiens, c’est de réaliser que, outre que le judaïsme n’était pas décadent au temps de Jésus, il n’a jamais cessé d’être vivant.

Apic: De leur côté, quels efforts doivent faire les juifs?

Colette Kessler: Ils ont à comprendre et admettre que les chrétiens sont entrés à leur tour dans le plan de Dieu dans la mesure où, en se fondant sur le judaïsme, ils sont venus annoncer le monothéisme dans le monde. Les juifs sont appelés à un effort de découverte et de compréhension de Jésus. Ce juif-là, d’une envergure tout à fait exceptionnelle, ne peut les laisser indifférents, quand bien même est sorti de lui le non-judaïsme.

Pour nous, Jésus n’est ni le Messie ni le Fils de Dieu au sens chrétien du terme. En revanche, c’est un maître, un rabbi, et, par-delà, un héritier direct des Prophètes d’Israël. « Un juif central » disait Martin Buber. Puisse-t-il être un trait d’union entre ceux qui l’ont reconnu comme Fils de Dieu et ceux qui ne l’ont pas reconnu afin de rester fidèles à leur perception de Dieu.

De même, les juifs sont conviés à s’intéresser au Nouveau Testament car, « si pour nous il n’est pas écriture sainte au sens canonique du terme, il est néanmoins un témoignage autorisé de la foi juive où beaucoup d’éléments du patrimoine spirituel d’Israël se trouvent conservés et admis », comme l’écrit Schalom Ben Chorin dans « Mon frère Jésus ». Aujourd’hui il nous faut passer du respect à la connaissance réciproque. Et, pour mieux comprendre l’autre, arriver à l’appréhender de l’intérieur. Dans cette perspective, nous ne pouvons pas oublier que les chrétiens ont en commun avec nous la Bible hébraïque. Et comment pourrions-nous éviter de nous pencher sur leur propre Ecriture pour comprendre comment ils se perçoivent eux-mêmes ?

Apic: Vous évoquez l’asymétrie du dialogue judéo-chrétien. Qu’est-ce à dire?

Colette Kessler: Les chrétiens rencontrent nécessairement le judaïsme par le simple fait que le Nouveau Testament fut écrit par des juifs dans le seul langage disponible alors: celui de la Bible. De leur côté, les juifs ne rencontrent pas de suite le christianisme. Ils peuvent, dans l’étude de leurs Ecritures, en faire l’économie. Mais, comme l’a dit Abraham Heschel, « aucune religion n’est une île ». Si les chrétiens nous interrogent sur nos racines et cherchent à nous connaître, comment pourrait-on ne pas leur répondre? A l’image d’une relation entre deux amis, je peux me laisser interroger par la parole de l’autre pour mieux me comprendre moi-même.

Apic: Quels sont les divers courants qui traversent le judaïsme?

Colette Kessler: On en distingue trois dans le judaïsme religieux: le courant orthodoxe, le courant conservatif et le courant libéral ou réformé. Ils sont nés après l’émancipation des juifs. En gros, après la Révolution française, quand les juifs ont obtenu l’égalité des droits comme citoyens et le libre accès à toutes les professions.

Dès lors, certains se sont dit: à quoi bon rester fidèle au judaïsme? Et ils se sont « déjudaïsés ». Ceux qui ont voulu malgré tout rester fidèles au judaïsme ont eu des réactions diverses. Certains ont voulu se protéger et réaffirmer leur identité en s’enfermant volontairement dans un ghetto. D’autres ont choisi de garder le judaïsme dans ce qu’il a d’essentiel, quitte à changer certaines de leurs pratiques, et cela a donné naissance au courant libéral.

Apic: Que représente ce courant auquel vous appartenez?

Colette Kessler: Créé en Allemagne en 1840, il est majoritaire en Amérique et minoritaire en Europe. Spécialement en France, où il s’est implanté en 1907, avec la création de l’Union libérale israélite de France (synagogue de la rue Copernic, à Paris). Une deuxième communauté est née en 1977, sous le titre de « Mouvement juif libéral de France », auquel je suis moi-même rattachée et dont dépendent deux synagogues, dans les 11° et 15° arrondissement de Paris. Il existe encore une autre synagogue libérale à Paris (celle du rabbin Pauline Bebe), ainsi que des petits groupes en province.

En Suisse, la communauté libérale de Genève devient majoritaire. François Garaï, rabbin de Genève, dit du judaïsme libéral que c’est un judaïsme traditionnel dans la mesure où il est ancré dans la tradition, dans la Révélation.

Celle-ci n’est pas perçue par nous comme figée dans le temps mais, au contraire, comme devant être constamment réinterprétée, génération après génération, en fonction des données et besoins du moment.

Le terme Halakha (l’ensemble des sections juridiques du Talmud) ne signifie-t-il pas: « loi en en mouvement »? Mais, si le judaïsme dans son ensemble se caractérise par une grande liberté de pensée, due à l’injonction faite par nos pères dans la foi de renouveler inlassablement l’étude et l’interprétation de nos textes saints, la pratique juive des rites est, par contre, moins libre. Ce qui fait dire à certains que le judaïsme est une « orthopraxie ». De fait, aux 15° et 16 ° siècles, pour se protéger contre la conversion que les chrétiens voulaient leur imposer, les juifs ont, selon l’expression consacrée, « renforcé la haie autour de la Torah (2) ». Leur interprétation de la loi juive a dès lors été beaucoup plus frileuse.

Le judaïsme libéral est celui qui a le plus renoué avec la liberté, non seulement dans l’exégèse mais aussi dans la pratique. Le Shabbath, par exemple, est pratiqué avec plus de souplesse. Par ailleurs, les femmes ont des droits équivalents à ceux des hommes. Elles peuvent par exemple devenir rabbin, ce qui n’est pas possible dans le courant orthodoxe et guère envisageable dans le courant conservateur. En France, il n’y a jusqu’à ce jour qu’une seule femme rabbin, mais aux Etats-Unis on en compte plusieurs dizaines. Enfin le judaïsme libéral se distingue par une plus grande ouverture interreligieuse.

Apic: Y compris avec l’islam?

Colette Kessler: Oui, même si ce dialogue est plus difficile que le dialogue judéo-chrétien. La montée de l’intégrisme islamiste et la situation au Proche-Orient nous invitent, plus que jamais, à faire découvrir aux musulmans non seulement la Shoah et son immense impact sur le peuple juif, mais aussi le judaïsme dans sa diversité. Et à leur faire comprendre que tous les juifs n’ont pas la même la position sur le conflit israélo-palestinien.

Apic: Quelle est la vôtre?

Colette Kessler: Comme je l’explique dans mon livre, je suis avec ceux qui, en Israël, ont su dépasser un nationalisme étroit et le fétichisme de la terre pour placer au premier rang les véritables valeurs du judaïsme: la sainteté de la vie, le respect du droit d’autrui (« ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse »), la primauté absolue de la justice. Je soutiens donc les mouvements israéliens, malheureusement minoritaires, qui militent pour la paix. Que ce soit « Le Bloc de la paix », « La paix maintenant », et bien d’autres. C’est grâce à eux, qu’ils soient religieux ou laïques, que je garde intacte, dans ma foi, mon indéfectible espérance en l’avenir du peuple juif, en Israël comme en diaspora. Comme le dit le prophète Zacharie (9, 12): « Ne sommes pas prisonniers de l’espérance ? ». C’est tout le sens de mon engagement interreligieux. JCN

(1) Créé en 1979, le prix des écrivains croyants récompense des ouvrages susceptibles d’éveiller chez nos contemporains le sens du mystère et de la transcendance. Cette année, il est décerné conjointement à Colette Kessler pour « L’éclair de la rencontre »(Parole et Silence), à Vladimir Volkoff (christianisme orthodoxe) pour « l’Hôte du pape » (Le Rocher), à Malek Chebel (islam) pour « Manifeste pour un islam des lumières » (Hachette).

(2) le mot Torah désigne le Pentateuque, c’est-à-dire les cinq premiers livres de la Bible. Par extension, il inclut l’ensemble de la Bible et même de la tradition orale. (apic/jcn/bb)

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