Médiums pour présidentiables

Elections en Indonésie: Les candidats se sont donnés les moyens pour y croire

Jakarta, 5 juillet 2004 (Apic) Les bureaux de vote ont ouvert lundi en Indonésie, premier pays musulman au monde. Quelque 153 millions d’électeurs sont appelés à désigner pour cinq ans un président – parmi cinq candidats – et son vice-président, lors de ce scrutin pour l’immense archipel de 212 millions d’habitants, considéré comme la 4ème démocratie de la planète. Ce qui n’empêche pas les candidats d’avoir recours aux médiums. Avant d’affronter les électeurs.

Pour certains candidats, tout a été bon pour augmenter leurs chances lors de la présidentielle du 5 juillet 2004. Tous les candidats – ou presque – ont recours à des médiums. Lorsqu’à Java-Est, le mont Bromo, un des volcans les plus actifs et les plus spectaculaires du pays, est entré en éruption au début du mois de juin dernier, coïncidant presque exactement avec la mort à Solo d’un des deux derniers rois javanais, rapporte Eglises d’Asie, certains y ont vu un signe. Le signe que «l’élu», «celui qui a été choisi» pour mener le pays et le sortir de la misère, allait bientôt arriver. D’autres ont interprété ces événements comme l’approbation – ou la désapprobation, c’est selon – de la nature face à l’ascension apparemment irrésistible dans les sondages de Susilo Bambang Yudhoyono, 54 ans, candidat à la présidence originaire de Java-Est, six ans après la chute du dictateur Suharto.

En Indonésie, il n’est pas rare d’entendre dire que les phénomènes naturels entretiennent un lien avec la politique. Dans ce pays de 220 millions d’habitants, le premier pays musulman de la planète par le nombre de fidèles, des récits colportent l’affirmation selon laquelle certains responsables sont prédestinés dès avant leur naissance à diriger la nation. Rares sont les hommes politiques à admettre en public que de telles croyances jouent réellement un rôle dans leur vie et leurs actes.

Chercher l’»illumination spirituelle»

L’élection présidentielle du 5 juillet ne fait pas exception. Et force est de constater que les visites rendues par les candidats sur les tombes des grands hommes du pays ou la consultation de médiums et autres devins avant de prendre une décision politique importante ne sont pas rares et nullement cachées.

Le pèlerinage sur la tombe de Sukarno, «père fondateur de la nation», ou sur celle de grandes figures de l’islam en Indonésie est quasi obligé. «Les gens viennent prier sur la tombe du grand homme pour absorber l’énergie ou le charisme censé émaner du lieu», explique Sunarto, président de l’Association des consultants spirituels qui précise que certains responsables politiques vont jusqu’à avoir à leur service leur propre «équipe de médiums» afin de les aider à contrer les effets potentiellement négatifs de «la magie noire» mise en oeuvre par leurs adversaires.

Sunarto, qui enseigne la philosophie dans une université privée de Jakarta, ajoute: «Ils recherchent ce que les adeptes du New Age désignent sous le terme d’illumination spirituelle. Mais, comme ils veulent cela sans attendre, ils ont besoin de l’aide de conseillers spirituels». A en croire Sunarto, plus d’une dizaine de candidats aux élections législatives du mois d’avril dernier lui ont demandé de l’aide.

A la recherche de soutiens divins

Il est de notoriété publique que des personnalités politiques de premier plan, telle l’ancien président Abdurrahman Wahid, ont dans leur entourage immédiat des conseillers «spirituels» et pratiquent certains rites. L’ancien président Suharto était connu pour aller méditer dans certains lieux reculés de Java afin de bénéficier des pouvoirs magiques censés en émaner. Dans les années de la lutte pour l’indépendance, Sukarno lui-même, dit-on, était allé chercher un soutien divin dans les ruines de Jayabaya, à Java-Est.

Aujourd’hui, la fille de Sukarno, l’actuelle présidente Megawati Sukarnoputri, est connue pour être superstitieuse. On rapporte qu’elle a choisi la date de l’annonce de sa candidature en fonction de certaines divinations. Le favori des sondages, Susilo Bambang Yudhoyono, aurait choisi d’enregistrer son Parti démocrate le 9 septembre 2002 non seulement parce que le 9 septembre est le jour de son anniversaire mais aussi parce que le chiffre 9 est un chiffre sacré de bon augure. Coïncidence ou pas, les premiers membres de son parti étaient au nombre de 99 et sa campagne pour les législatives a été menée sous le signe du chiffre 9.

Un islam teinté de mysticisme javanais

Que tout ceci soit une coïncidence ou non n’a pas empêché Susilo Bambang Yudhoyono de se voir reprocher une pratique hérétique de l’islam. Le 7 mai dernier, le magazine «Sabili», proche des milieux musulmans fondamentalistes, a dénoncé son «penchant pour le mysticisme». Le favori des sondages a démenti l’accusation mais lui comme Megawati et une grande partie des Javanais pratiquent un islam fortement teinté de mysticisme javanais, connu localement sous le nom de «kejawen».

Des mouvements de musulmans modernistes tels que la Muhammadiyah, dont un ancien responsable, Amien Rais, se présente devant les électeurs le 5 juillet, ont dénoncé ces pratiques dénaturant, à leurs yeux, le véritable islam. Mais, dernièrement, dans un geste qui a été interprété comme une tentative pour se gagner les suffrages des «traditionalistes» (par opposition aux musulmans «modernistes»), Amien Rais a déclaré qu’il respectait la diversité des formes prises par les pratiques religieuses et qu’il ne réprimerait pas la pratique d’un islam syncrétiste.

Ex-ministre de la Sécurité, Yudhoyonos était crédité dans un dernier sondage de 43,5% d’intentions de vote, plus que les quatre autres candidats réunis. L’actuel chef de l’Etat, Megawati Sukarnoputri, fille du premier président, Sukarno, est elle en en chute libre après trois ans au pouvoir. Avant cette élection, qui se déroule pour la première fois au suffrage direct, le président était élu par les parlementaires. Un second tout est programmé pour le 20 septembre, si aucun candidat n’atteint la majorité absolue. L’Indonésie, dont près de 90% de la population est musulmane, a renoué avec la démocratie en 1998 avec la chute du général Suharto, après 32 années au pouvoir. Les évêques catholiques du pays ont pour leur part réaffirmé la neutralité de l’Eglise catholique dans le processus électoral. (apic/eda/pr)

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