Apic Interview
Rencontre avec Dom Antônio Batista Fragoso, évêque de Crateus
Fribourg, 11septembre(APIC) Quelque 200 séminaristes brésiliens sont dans
l’expectative quant à leur avenir depuis que la Congrégation vaticane pour
l’Education catholique a ordonné ces derniers jours la fermeture du grand
séminaire régional «Serene II» à Recife, un séminaire desservant une vingtaine de diocèses de la région II du Nordeste, comprenant les Etats d’Alagaos, Pernambouc, Paraiba et Rio Grande do Norte. Evêque de Crateus, dans
l’Etat du Ceara, au Nordeste, Dom Antônio Batista Fragoso explique cet événement par des visions de l’Eglise et du monde divergentes et par le fait
que «Rome est loin de nos réalités latino-américaines».
La Congrégation pour l’Education catholique a également ordonné la fermeture, en même temps que le «Serene II», de l’ITER, l’Institut de théologie de Recife. Pour la Congrégation romaine, le Serene II ne correspondait
pas à la notion de grand séminaire et n’offrait pas les conditions minimales pour la formation sacerdotale, tandis que l’Iter n’offrait pas une formation intellectuelle adéquate pour les futurs prêtres.
L’Eglise du Nordeste, a déclaré Dom Fragoso à l’agence APIC, a déjà eu
dans le passé quelques difficultés avec Rome, «parce que nous sommes loin
et que parfois des dénonciations anonymes sur une soi-disant déviation dans
la formation des prêtres ont été envoyées à Rome… C’est difficile de comprendre notre réalité quand on est loin, parce qu’il faut écouter sur place, et Rome ne l’a pas fait», regrette Dom Fragoso. L’évêque brésilien a
l’impression que la curie romaine semble écouter trop facilement ce type de
dénonciations.
Des modèles d’Eglise en compétition
Peu de temps après sa nomination sur le siège de Recife, en 1985, pour
succéder au très populaire «évêque des pauvres» Dom Helder Camara, atteint
par la limite d’âge, le nouvel évêque d’Olinda et Recife, Dom José Cardoso
Sobrinho, a décidé de mettre sur pied son propre séminaire diocésain, malgré l’existence du séminaire régional fondé par les évêques de la zone.
Evêque auparavant de Paracatu, un petit diocèse de tradition conservatrice,
Mgr Cardoso Sobrinho avait fait toute sa formation et sa carrière à Rome en
tant que canoniste. Il a également travaillé pour la Signature apostolique
et est ainsi très soucieux de «légalisme».
L’arrivée à Recife, à la suite de Dom Helder Camara, «un homme aux inspirations prophétiques, aux ailes ouvertes», de Mgr Sobrinho Cardoso, a
évidemment créé des tensions. Dom José, «qui est un homme bon, un homme de
foi et de prière, qui aime l’Eglise», n’avait pas l’ouverture de Dom Helder
Camara, ni une formation théologique adaptée. Il a ainsi rapidement été en
désaccord avec la pédagogie utilisée au «Serene» et à l’ITER qui, pour lui,
n’était pas conforme aux directives générales pour la formation des prêtres
données par Rome pour le monde entier.
Il avait l’impression que le grand séminaire du Nordeste et l’ITER
n’étaient pas fidèles à ces directives, contrairement aux conclusions de
Dom Joaquim Vicente Zico, évêque coadjuteur de Belem do Para, qui a effectué l’année dernière une visite apostoliques des séminaires de Recife. Dom
Zico avait approuvé la ligne de Serene II et de l’ITER, mais émis des réserves sur le séminaire diocésain de Dom José. «Et voilà que Rome décide le
contraire, et propose que le séminaire diocésain de l’archevêché d’Olinda
et Recife devienne le séminaire régional», lance Mgr Fragoso.
L’évêque de Crateus explique cette contradiction par le fait qu’il existe des modèles ecclésiologiques qui divergent et que Rome défend actuellement un modèle «plus centralisateur, plus clérical et autoritaire, qui met
l’accent davantage sur la discipline et la grande orthodoxie». Dom Fragoso
voit là un retour en arrière par rapport au modèle post-conciliaire, plus
ouvert, dans la ligne de Paul VI. A son avis, la Congrégation pour l’Education catholique à Rome est dans une ligne plus conservatrice et clérical
quant à l’ecclésiologie, ce qui influence beaucoup ses prises de position.
Désaveu de la Conférence des évêques du Brésil
La Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) avait demandé au
Saint-Siège que les visites apostoliques des séminaires soient réalisées
non pas par des archevêques ou des cardinaux européens, mais par des archevêques, des évêques brésiliens ou des recteurs de séminaires agréés par Rome. Rome ayant accepté et fait preuve d’ouverture, la CNBB a désigné ses
visiteurs, qui élaborent le programme de la visite avec les intéressés.
«C’est la façon de penser de la CNBB, mais maintentant, j’ai l’impression
qu’il y a toujours ce centralisme autoritaire à Rome», regrette l’évêque de
Crateus, qui voit dans ces contradictions le signe qu’il y a plusieurs
ecclésiologies en compétition dans la curie romaine.
Une Eglise vraiment populaire et libératrice
Les papes Jean XXIII et Paul VI, affirme Dom Fragoso, ont laissé la possibilité de découvrir de nouveaux visages d’Eglise, pour chaque continent,
pour chaque région. C’est pourquoi, l’Amérique latine, et l’Eglise brésilienne en particulier, à la suite du Concile Vatican II, ont fait une relecture de ce même Concile à la lumière de la réalité latino-américaine,
qui est surtout une réalité de captivité, d’esclavage et aussi un appel à
la libération. Ainsi, poursuit l’évêque nordestin, on a commencé les communautés ecclésiales de base, la lecture théologique de cette réalité – lecture que l’on appelle théologie de la libération -, la théologie de la spiritualité de la libération, la lecture biblique à partir du peuple, l’élaboration d’un modèle de théologie morale libérateur.
C’est ce modèle «d’Eglise populaire» qui fait peur à Rome, qui craint
les risques d’anarchie et de dérapage. Mais il ne s’agit pas d’une «Eglise
populaire» qui serait coupée de la hiérarchie, en contradiction avec elle,
mais une Eglise des pauvres autour de l’évêque, considéré comme un frère
parmi ses frères. Ainsi, souligne-t-il, le diocèse de Crateus a décidé de
devenir peu à peu, doucement, une vraie Eglise populaire et libératrice. Le
pape Jean Paul II a d’ailleurs dit à l’assemblée des évêques latino-américains à Puebla (1979) qu’une Eglise populaire était acceptable et évangélique à un certain nombre de conditions.
De l’avis de Dom Fragoso, la volonté de restaurer un modèle d’Eglise autoritaire et centralisateur ne correspond pas à la réalité latino-américaine actuelle, car le continent vit un formidable éveil des consciences, un
moment historique exceptionnel, un «kairos» – un temps de grâce du Seigneur, une présence intense de l’esprit dans toute l’histoire concrète de
l’Amérique latine aujourd’hui -. Et de regretter que le Conseil épiscopal
latino-américain (CELAM) s’intéresse beaucoup plus aux mouvements charismatiques ou spiritualistes, à l’Opus Dei…, qui ne s’opposent pas au modèle
centralisateur. Quant aux mouvements populaires s’inspirant de la théologie
de la libération – que le pape a pourtant qualifiée d’utile et de nécessaire dans une lettre aux évêques brésiliens -, ils sont tenus dans une certaine suspicion… Ainsi, on suggère du côté de Rome que les 200 séminaristes du séminaire dissous Serene II, pour être acceptés dans un grand séminaire agréé, passent un «examen» concernant la fidélité aux directives générales romaines. Plusieurs évêques du Nordeste concernés par cette affaire
doivent se consulter pour demander à Rome de reconsidérer sa position.
(apic/be)
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