Québec: Quand arrivaient les « bateaux de la fièvre » des immigrants irlandais
La mémoire oubliée refait surface à Grosse-Ile
Jacques Berset, Apic
Grosse Ile/Québec, 19 août 2004 (Apic) Pendant plus d’un siècle, ancrée au milieu du fleuve Saint-Laurent, Grosse-Ile était un passage obligé pour les immigrants au Canada. D’une longueur de quelque 2 km et d’une largeur de 800 m, la station de quarantaine située dans l’archipel de l’Isle-aux-Grues est depuis une quinzaine d’années un lieu historique national géré par Parcs Canada. Suivez le guide.
Sur le large fleuve, à moins d’une cinquantaine de kilomètres en aval de Québec, il nous faut près d’une heure et demie de croisière pour apercevoir la grande croix celtique qui domine l’ »île de la quarantaine », véritable porte d’entrée du Canada de 1832 à 1937.
Le Mémorial-des-Irlandais, érigé à l’extrémité de Grosse-Ile, attire d’emblée l’attention. Il commémore les événements tragiques vécus en ces lieux par les immigrants entassés sur les « bateaux de la fièvre ». Ces malheureux tentaient d’échapper à la Grande Famine qui frappa l’Irlande en 1847. Plus de 5’000 Irlandais sont inhumés en fosses communes dans l’Ile, victimes du typhus ou du choléra. Grosse-Ile a été longtemps synonyme d’ »île de douleur et de mystère », selon Marianna O’Gallagher, descendante d’immigrés irlandais (*).
Au bout de la longue jetée, Israël Gamache nous attend pour la visite à travers l’Ile. Cette année, le jeune guide entame sa sixième saison au service de Parcs Canada. Il nous introduit dans ce qui peut être comparé, pour l’accueil des nouveaux immigrants, à Ellis Island à New York. Voilà d’abord le long édifice où les nouveaux venus déposaient leurs habits destinés aux fours de désinfection, et passaient ensuite par la douche. Pour les Européens, l’installation prend d’emblée un air de camp de concentration. « Les autorités locales, bien évidemment, ne voulaient pas détruire des populations, ils voulaient seulement s’assurer de leur état sanitaire », lâche le guide.
Hébergements selon la classe sociale
Les nouveaux immigrants, descendus des bateaux arrêtés dans la baie, étaient transportés sur des chaloupes par les Britanniques, qui contrôlaient à l’époque le Canada. Après le passage par la station de désinfection, ils étaient acheminés vers les hôtels des diverses catégories: l’hébergement allait de la première à la troisième classe!
A Québec, au début du XIXe siècle, raconte Israël Gamache, des immigrants meurent un peu partout dans les rues, dans les maisons closes; les prostituées, malgré elles, transmettent les maladies. Les autorités s’alarment et ouvrent une quarantaine à la Pointe Lévis, juste en face de Québec, puis à l’Ile d’Orléans. « C’était inefficace, car trop près des populations. Alors, en descendant le fleuve, on choisit Grosse-Ile ». Dès 1832, en effet, les Britanniques se servent de cette l’île alors complètement déserte pour organiser la quarantaine.
La famine irlandaise de 1847
Mais durant l’été 1847 les immigrants de la famine débarquent au Québec. En Irlande, ces dernières années, les cultures de pommes de terre ont été dévastées par le mildiou, la population meurt de faim. Dans le pays, les asiles de pauvres sont submergés, les soupes populaires ne réussissent plus à nourrir les affamés.
Des centaines de milliers de personnes meurent, le choléra et le typhus remplissent les fosses communes qui parsèment le sol irlandais. Seule l’émigration offre de l’espoir, mais les plus démunis et les plus pauvres sont à peine capables de payer les deux livres ou moins que coûte leur passage. Un nombre record d’immigrants arrivent au port de Québec en 1847: près de 100’000 personnes partent, mais 5’282 passagers périssent durant la traversée océanique, tandis que plusieurs milliers vont rapidement mourir du typhus durant la quarantaine sur Grosse-Ile.
Les immigrants arrivent à Grosse-Ile à bord d’embarcations à voile. Installés à fond de cale, avec la plupart du temps interdiction de sortir, ils sont souvent incapables d’acheter suffisamment de provisions pour subsister pendant la traversée. Certains se feront payer leur billet par des propriétaires heureux de les évincer, comme dans le cas du major Mahon, « landlord » du comté de Roscommon, en Irlande. « C’est un voyage trop long et très pénible. Ces bateaux amenaient d’abord du bois du Canada à destination des Iles Britanniques. Au retour, pour ne pas revenir à vide, on met des immigrants dans les cales, comme du lest », décrit le guide.
Les conditions à bord étaient misérables: aucun équipement sanitaire, des cales souvent sans aucun confort, mal ventilée, pleines de vermine et de rats. « Certains bateaux étaient mieux organisés, mais des opportunistes affrétaient des bateaux dans des conditions très précaires. Les passagers n’avaient souvent pas le droit même de monter sur le pont, les conditions étaient déplorables. » Au Canada, ces pauvres hères, sans emploi, avaient la liberté de religion et d’expression. Ils étaient respectés. Comme la plupart d’entre eux, la majorité des Canadiens français étaient catholiques
Deux mois sur l’Océan avec très peu de nourriture
Les immigrants n’amenaient de la nourriture que pour quelques semaines, mais s’il n’y avait pas de vent, ils pouvaient rester deux mois sur l’océan! Le choléra, le typhus et la variole vont se développer très rapidement dans les navires. C’étaient de véritables « pouponnières à virus », lance le jeune guide. Certains recevaient même le sobriquet de « bateaux cercueils », car les gens mourraient comme des mouches.
« Les gens sont souvent déjà malades au départ, ils ont une faible constitution. Des opportunistes vont ainsi prendre 200 personnes à bord à Dublin ou au port de Cork, en Irlande. Après l’inspection, ils embarquent quelques kilomètres plus loin encore 100 à 150 personnes à bord. Les gens sont embarqués comme du bétail, voire pire. »
Souvent, on utilisait de l’eau stockée longtemps dans des tonneaux et on attrapait ainsi le choléra. Des bateaux d’immigrants allemands arrivaient en parfaite santé, parce que l’eau avait été remplacée par de la bière. Avec les années, cela va s’améliorer, car il y a eu des contestations, constate Israël Gamache, qui parle de cette époque avec beaucoup d’émotion.
Victimes d’une famine artificielle
Au pied de la croix celtique, un monument de quelque de 15 m de haut dressé en 1909 à la mémoire des immigrants irlandais. Israël nous lit une instruction en gaélique. Rédigée par l’Ancien Ordre des Hiberniens d’Amérique, elle évoque la « mémoire sacrée des milliers de fils de Gaël morts par milliers sur cette île après avoir fui les lois des tyrans étrangers et une famine artificielle dans les années 1847-1848. Que leur âme soit à jamais bénie. » On demande encore que Dieu sauve l’Irlande, traduit le jeune guide canadien.
L’inscription est plus accusatrice que les deux autres écrites en français et en anglais, témoigne Israël Gamache, car elle mentionne que l’Irlande a subi une « famine artificielle ». Elle rappelle les lois pénales anglaises qui faisaient des Irlandais catholiques des citoyens pas complètement libres dans un pays occupé par les Britanniques. Sur cette île, des prêtres ont exercé leur ministère volontaire auprès des immigrants malades du typhus. Un certain nombre d’entre eux sont morts après avoir contracté la maladie, poursuit le guide.
Au début, sur Grosse-Ile, on utilisait encore la vieille médecine de Molière: on se servait des purgations, des saignées, on surveillait les humeurs dans l’urine, dans les excréments, insiste Israël Gamache. Il n’y eut d’abord que des médecins et des gardes malades, mais pas d’infirmières professionnelles. Les premières graduées n’arriveront qu’en 1913.
A l’époque, on ne savait pas traiter les maladies contagieuses
On ne connaissait pas, à l’époque, le traitement des maladies contagieuses comme le choléra. Souffrant de diarrhées et de vomissements, les gens se vidaient de toute part et se déshydrataient en quelques heures, note le guide. La peau devenait bleuâtre parce que les vaisseaux sanguins devenaient apparents. D’où, selon lui, l’expression « avoir une peur bleue ». Le typhus était propagé par les puces et les poux à bord des navires. En raison de fièvres très violentes, les gens devenaient délirants. Quant à la variole, elle mettait des boutons partout sur le corps, rappelle Israël.
Bientôt les bateaux à vapeur vont transformer le visage de l’immigration: les embarcations deviennent plus confortables et sont pourvues d’eau courante et d’électricité. Mais il existera toujours la séparation des classes. En 1867, le Canada étant devenu une Confédération, le gouvernement canadien devient responsable de son immigration. Il se met alors à ouvrir l’immigration partout à travers l’Europe. Plus de 43 nationalités vont s’installer au Canada: Russes, Polonais, Belges, Norvégiens, autres Scandinaves, Français, Anglais, Allemands, sans compter les musulmans, les hindous, les Africains.
Pendant longtemps la seule porte d’entrée du Canada
Le camp de détention de Grosse-Ile, sur le Saint-Laurent, a représenté quasiment la seule porte d’entrée du Canada, du début du XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale. Certes, son efficacité, dans les premières années – notamment en 1847 – n’a pas toujours été très grande pour protéger Québec, Montréal et l’Ontario, des maladies contagieuses! Plus de 4 millions de personnes sont entrées au Canada par le port de Québec durant la période 1832-1937. Jusqu’en 1913, environ 32’000 furent hospitalisées à Grosse-Ile.
Près de 7’500 nouveaux arrivants furent inhumés sur l’île durant les 105 années d’existence de la station de quarantaine, dont 5’424 – la plupart des Irlandais! – rien qu’en 1847. Ils reposent au « cimetière des Irlandais », aménagé dès 1832, au sud-ouest de la « baie du choléra ». Aujourd’hui, à quelques pas du Mémorial réalisée en 1998 par l’artiste Lucienne Cornet, quelques croix blanches surmontent les longues tranchées qui ont recueilli à l’époque jusqu’à trois rangées de cercueils superposés. Juste à côté, taillé dans une stèle de marbre, le monument aux médecins qui payèrent de leur vie leur engagement auprès des immigrants fauchés par les épidémies. JB
Encadré
Grosse-Ile: Laboratoire militaire puis station de quarantaine animale
Les gardiens de Parcs Canada sont désormais les seuls habitants de Grosse- Ile. Le lieu est considéré comme un mémorial sacré, en particulier par les Irlandais. L’armée canadienne, qui y a mené des expériences de guerre bactériologique durant la Deuxième Guerre mondiale, a quitté l’île vers 1956.
Puis Grosse-Ile passe sous le contrôle d’Agriculture Canada, qui y installe d’abord sa division de pathologie vétérinaire, puis une station de quarantaine animale. Il y a 20 ans, Grosse-Ile est officiellement reconnue lieu historique national, mais il n’y a qu’une quinzaine d’années qu’elle est aménagée pour accueillir les touristes. Près de 30’000 visiteurs parcourent l’île du 1er mai au 31 octobre, dont une partie sont des descendants des premiers immigrants irlandais. Ces derniers ont un attachement particulier à ce lieu de mémoire. Pour eux, Grosse-Ile prend davantage la connotation d’un pèlerinage. JB
Encadré
La quarantaine: une initiative britannique
Ce sont les militaires britanniques qui vont installer les premiers baraquements de Grosse-Ile en 1832. Le 32e Régiment, qui vient d’achever la construction de la Citadelle à Québec, installe une batterie de canons – que l’ont voit encore aujourd’hui – devant ce qui deviendra plus tard les bâtiments d’Agriculture Canada. Les premières baraques pour les malades sont construites, puis la chapelle catholique voit le jour en 1834. Plus tard viendra la chapelle anglicane. Un aumônier catholique est envoyé pour les célébrations destinées autant aux immigrants qu’aux employés. Lors des décès, à l’époque, on n’a pas le droit de faire entrer les corps des pestiférés dans les chapelles. Ils sont alors immédiatement amenés au cimetière.
Les bateaux à voile arrivent dès les premières années entre les îles de l’archipel par ce que l’on appelle encore aujourd’hui le « passage de la quarantaine ». Ils jettent l’ancre au large et les militaires vont chercher les immigrants avec des canots. Ils les débarquent sur la plage appelée plus tard la « baie de l’hôpital », quand on accueillera les malades du choléra. En 1838, on construit une chapelle protestante pour accueillir les Anglais et les Ecossais. La petite maison blanche est édifiée autour de 1850 pour accueillir l’assistant médecin qui se rend le premier sur les navires. En quelques années, le secteur occidental de l’île devient très effervescent. Les bâtiments ne servent que durant l’été, car durant l’hiver, le fleuve est gelé. JB
(*) Marianna O’Gallagher, Grosse-Ile – Porte d’entrée du Canada 1832-1937, Carraig Books, Québec 1987
De photos de Grosse-Ile sont disponibles auprès de l’Apic. Tél. 026 426 48 01; fax 026 425 48 00.
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