«Ne pas se cacher dans les catacombes de la science»
Christoph Strack, agence Apic
Fribourg, 26 août 2004 (Apic) Près de 200 scientifiques européens participeront du 29 août au 2 septembre à l’Université de Fribourg au congrès mis sur pied par l’Association Européenne de Théologie Catholique. Issu(e)s de 31 pays, les théologien(ne)s de différentes régions linguistiques et culturelles d’Europe débattront du thème «Spectres de la peur en Europe? Provocation pour la Théologie».
Il s’agit du 5e congrès international organisé par l’Association Européenne de Théologie Catholique (AETC), présidée par le professeur Leo Karrer, de l’Université de Fribourg. Les participants découvriront les différences, à l’intérieur de la maison «Europe», des rapports économiques, politiques et ecclésiaux.
La rencontre verra notamment la participation du conseiller fédéral Moritz Leuenberger et de l’ancienne présidente du Conseil national Gret Haller, qui a fonctionné comme déléguée pour les droits de l’homme en Bosnie-Herzégovine. Le professeur de théologie pastorale Leo Karrer invite ses collègues à prendre la parole «de façon plus claire et plus courageuse» sur les problèmes touchant l’Eglise.
Apic: Professeur Karrer, ce congrès est intitulé «Spectres de la peur en Europe? Provocation pour la Théologie». Quelle contribution peut apporter la théologie à ce thème?
Leo Karrer: Le titre pose la question: prend-on vraiment ces peurs au sérieux? Depuis le 11 septembre 2001, les phénomènes de la peur ont en quelque sorte inauguré une nouvelle époque, marquée par une tension entre peurs et spectres de la peur. Un exemple: les préjugés à l’égard des étrangers en Suisse sont liés à des véritables peurs, mais ce sont avant tout des spectres de préjugés.
Apic: En quoi consiste la provocation, mais également la réponse, de la théologie à la sécularisation croissante de la société en Europe?
L.K.: La théologie peut être une voix pour une espérance, pour la formation d’un futur humain, que la société sécularisée ne peut finalement pas fournir elle-même. Que ce soit pour les questions de la solidarité, des limites de l’Etat social, des efforts de paix internationaux, de la globalisation ou, au niveau individuel, de la justice entre les sexes: tout est tellement en changement, en éveil et peut-être même en débâcle que la voix de la théologie dans le cadre des défis sociaux actuels doit devenir davantage perceptible. Une voix qui touche les vrais problèmes humains, et qui s’exprime cependant dans une perspective d’espérance. La théologie est en fait comme une station d’écoute dans la vie de tous les jours, et agit comme un système d’alarme pour ce qui pourrait devenir inhumain.
Apic: Votre association rassemble des théologiens de l’ouest et de l’est, du sud et du nord de l’Europe. Ils se trouvent certainement face à des défis très différents .
L.K.: Bien sûr. Mais je pense que ceux qui proviennent de pays aux défis très différents ont cependant à la base des choses importantes en commun. Et nous allons les montrer.
Si l’on prend des thèmes comme la peur de l’autre, le néo- libéralisme, les grands défis culturels ou la question des nouvelles orientations: tous touchent la théologie et celle-ci doit se profiler de façon plus convaincue d’elle-même. La théologie justement ne doit pas être comprise uniquement à travers ses disciplines propres, ce qui la confinerait finalement à un isolement scientifique, mais elle doit voir l’ensemble des défis actuels.
Apic: Les théologiens ne se perdent-ils pas trop dans leurs domaines ?
L. K: Une théologie qui se retranche trop dans ses propres disciplines, comme l’exégèse, la dogmatique, l’histoire de l’Eglise, le droit canonique, et ainsi de suite, risque de perdre le contact avec la réalité et de tomber dans un isolement cognitif. Elle s’isole de la réalité, des défis de la société. Il est pourtant indispensable de les prendre en compte. Et cela ne peut se faire, à mon avis, que d’une façon interdisciplinaire, et en allant au-delà de la théologie, en tenant compte aussi des sciences exactes.
L’identité de la théologie est en fait un système de vases communicants; elle ne peut pas seulement être faite dans une seule branche. C’est pourquoi nous avons besoin, dans la société des théologiens, de la voix de nombreux pays, mais aussi d’horizon commun pour les divers domaines de la théologie. Aucun ne peut à lui tout seul définir la globalité.
Apic: Le titre de votre congrès montre qu’il y a des difficultés croissantes à déterminer votre propre position, ou à se situer dans le dialogue scientifique.
L. K.: Nous, les théologiens, nous sommes trop dociles et nous avons une bien trop grande tolérance – que ce soit dans les débats sociaux ou à l’intérieur de l’Eglise. Peu de théologiens s’y engagent, et quand ils le font, c’est la plupart du temps doucement et de façon silencieuse.
Apic: Vous abordez aussi ici la relation de la théologie scientifique avec le Vatican. Comment la qualifieriez-vous?
L. K.: C’est un thème délicat. A l’intérieur de la société des théologiens, on trouve une grande diversité et des sentiments très divers vis-à-vis du Vatican. Il est difficile de les mettre ensemble. Par rapport à l’époque de la fondation de la société, en 1989 – elle est née d’un mouvement de protestation – on peut dire qu’elle a perdu de l’élan. De nouvelles expériences mais également de nouvelles possibilités de dialogue apparaissent.
De façon générale, voici ce qui prévaut: la théologie doit rester mystique, mais elle doit aussi débattre, se battre, se solidariser et offrir un forum pour les questions des hommes. Et elle ne doit pas simplement se cacher dans les catacombes des diverses disciplines scientifiques. Les points centraux de la théologie sont justement les hommes et Dieu.
Apic: Avez-vous eu ces trois dernières années un contact avec le Vatican?
L. K.: Oui. Nous étions cette année encore à Rome et nous y avons eu de bonnes discussions, dont je suis reconnaissant. Les relations avec le Vatican vont dans la bonne direction déjà depuis la fin de la dernière décennie. Le contact est pour nous très important, et je suis en outre partisan d’une loyauté critique.
Apic: Cela sonne un peu comme un «oui, mais».
L. K.: La recherche du chemin commun est un effort important. Car je pense que la théologie, et moi aussi personnellement, nous nous abrutirions et nous nous appauvririons si nous nous coupions de l’incroyable richesse d’expériences de l’Eglise. La théologie trahirait ainsi la tradition et le message de la foi.
C’est pourquoi nous devrions toujours maintenir le dialogue et la communication également avec la direction de l’Eglise. Malgré tout, la théologie doit remplir sa fonction critique et prophétique à l’égard de l’Eglise. Et là je ne suis pas content que nous ne nous exprimions pas de façon plus claire et plus courageuse à propos des questions brûlantes à l’intérieur de l’Eglise.
Un seul exemple: les refus de «Nihil obstat», dont on ne peut plus connaître la raison. C’est un procédé choquant, et pourtant nous nous comportons toujours de façon tactiquement prudente, en nous protégeant. Dans l’ensemble, les conflits ne sont pas si graves, aussi longtemps que l’on parle ensemble et que l’on est conscient des buts communs. BB/JB
Encadré
L’Association Européenne de Théologie Catholique été fondée le 1er décembre 1989
L’Association Européenne de Théologie Catholique a été fondée le 1er décembre 1989. Elle a son siège à Tübingen, en Allemagne. Son objectif est de promouvoir le dialogue entre les théologiens de toute l’Europe. Elle se veut aussi un lieu de rencontre et un stimulant pour la recherche théologique sensible aux problèmes de société nés de l’intégration européenne. Lors de sa réunion à Graz en août 2001, l’Association a élu à sa tête Leo Karrer, professeur de théologie pastorale à l’Université de Fribourg. Né en 1937 dans le Jura bernois, Leo Karrer a fait ses études secondaires et son diplôme de maturité chez les Missionnaires de Steyl et à l’Abbaye d’Einsiedeln. Il a poursuivi ses études de théologie à Vienne, Chicago, Munich et Münster où il a été assistant du professeur de théologie Karl Rahner. Depuis 1982, il enseigne la théologie pastorale à l’Université de Fribourg. (apic/kna/be)
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