Suisse: Passage en Suisse du Père Emile Shoufani, curé de Nazareth, en Israël
Jacques Berset, agence Apic
Nazareth/Fribourg, 6 septembre 2004 (Apic) Le visage bronzé encadré par une abondante barbe blanche, un large sourire mais le regard ferme, le Père Emile Shoufani est connu au-delà des frontières d’Israël comme le «curé de Nazareth». Le prêtre melkite, lauréat de nombreux prix internationaux, oeuvre depuis des décennies au rapprochement entre juifs, musulmans et chrétiens. Il sera parmi nous ces prochains jours.
Abouna Emile, comme on l’interpelle dans les rues animées de Nazareth, la ville de Galilée où Jésus passa son enfance, est à la fois arabe et chrétien, Palestinien et. Israélien. Le prêtre grec-catholique, curé melkite de Nazareth depuis 10 ans, se veut davantage qu’un simple pont: il oeuvre pour une réconciliation profonde entre les deux peuples. Il a créé en 1988 le projet Education pour la paix, la démocratie et la co- existence au Collège Saint-Joseph qu’il dirige depuis 27 ans.
Avec sa voix chaude, Emile Shoufani nous rappelle d’abord qu’en Terre Sainte, les communautés chrétiennes – dans leur richesse et dans leur pauvreté – rassemblent près de 200’000 âmes: environ 140’000 en Israël, et moins de 60’000 dans les territoires palestiniens occupés. Etre d’exception, ce directeur d’école a mis sur pied depuis des années des programmes d’échanges entre chrétiens, musulmans et juifs.
Apic: L’an dernier, vous avez conduit un pèlerinage très symbolique au camp de concentration d’Auschwitz.
E. Shoufani: J’y ai amené en mai 2003 des Arabes israéliens – chrétiens, musulmans et druzes – ainsi que des Juifs. En tout, nous étions 500, dont 200 venus de France, de Belgique, de Suisse. Sur 300 personnes venues de toutes les parties d’Israël, du désert du Néguev aux montagnes de Galilée, il y avait environ 150 Juifs et 150 Arabes, dont 120 musulmans.
Nous avons pu mettre sur pied cette visite hautement symbolique malgré l’intifada, l’insurrection palestinienne. Cela a été tout un travail de préparation pour retrouver d’autres moyens de compréhension et de réconciliation. Un livre est sorti sur ce voyage: «Un Arabe face à Auschwitz», écrit par Jean Mouttapa, un homme engagé depuis longtemps dans le dialogue interreligieux. L’événement était organisé par l’association «Mémoire pour la paix».
Apic: Aujourd’hui, plus d’un an après ce voyage hautement symbolique, pouvez-vous édifier une meilleure compréhension judéo-arabe ?
E. Shoufani: Nous sommes déjà plusieurs milliers à pouvoir réfléchir autrement. Ce voyage a ouvert des perspectives; il a montré qu’il faut se comprendre les uns les autres, avancer vers la réconciliation entre Juifs et Palestiniens avant même d’arriver à un traité de paix. Il faut prendre sur soi cette réalité de l’autre.
Je pense que le problème du Moyen-Orient est très profond, qu’il engage tout ce qui est humain, personnel, affectif, religieux. Les moyens qu’il faut prendre aujourd’hui, c’est connaître l’autre, le considérer pour lui-même. Il faut faire la paix avec la mémoire et en même temps s’acheminer vers une réconciliation, avant même de signer la paix.
L’intifada nous a touchés beaucoup: les Arabes israéliens ont perdu 13 jeunes abattus il y a quatre ans, en octobre 2000, par les soldats israéliens. A partir de cette date, il y a eu une très grave coupure entre la population arabe et la population juive à l’intérieur même d’Israël.
Il faut bien sûr arriver à un accord, mais avant, il faut aussi faire un travail tout autre. Il faut apprendre à connaître celui avec qui on va faire la paix. A cause de la blessure profonde des deux populations, israélienne et palestinienne.
Apic: Pensez-vous que l’on s’approche de la paix, ou que les perspectives d’un règlement juste pour les Palestiniens sont encore loin ?
E. Shoufani: Jusqu’à maintenant, depuis quatre ans, les événements politiques n’ont pas bougé. Au contraire, ils se sont détériorés. Au-delà des faits sur le terrain, il y a tout un travail à faire dans les coeurs et les mentalités, c’est mon objectif.
Cela fait depuis 16-17 ans que nous avons des rapports avec les écoles juives. Nous avons toujours pratiqué l’échange d’élèves avec une école de Jérusalem et une autre de Haïfa. Les élèves juifs viennent chez nous, et cela continue aujourd’hui. Même depuis l’éclatement de la deuxième intifada, les jeunes juifs continuent de venir dormir dans les maisons de Nazareth, comme nos jeunes continuent d’aller dormir dans des maisons juives à Jérusalem.
Apic: Que voyez-vous comme horizon, la paix semblant de plus en plus s’éloigner ?
E. Shoufani: Pour moi, ce n’est pas une question de perspective. il faut d’abord militer pour une réconciliation entre les deux populations, pour arriver finalement à la création de deux Etats vivant pacifiquement l’un à côté de l’autre, dans la sécurité.
Nous allons continuer de vivre comme minorité dans l’Etat juif, nous avons par conséquent une mission particulière. Nous faisons partie de la souffrance des deux populations, nous appartenons à ces deux mondes, palestinien et israélien. Nous avons un rôle non pas de pont, mais celui de faire l’effort de prendre sur nous-mêmes cette réconciliation.
Apic: Vous avez aussi été marqué par la shoah, l’extermination des juifs par les nazis. Vous pouvez donc faire le lien, d’une certaine manière.
E. Shoufani: Exactement. Mais il ne faut pas oublier que mon grand-père et mon oncle ont été assassinés par des soldats israéliens en 1948. Tout cela nous donne un rôle non seulement de rapprochement, mais véritablement de cheminement. En allant l’an dernier à Auschwitz-Birkenau, nous avons voulu pénétrer la mémoire juive pour placer le dialogue à un tout autre niveau, face à l’échec patent des relations judéo-arabes depuis la deuxième intifada. C’est un geste délibérément gratuit et unilatéral, rien n’a été demandé en retour aux participants juifs. Avec une grande espérance humaine et chrétienne, nous apportons le message que la réconciliation est possible, nous disons que l’autre est une lumière infinie. JB
Encadré
Une vie riche et complexe
Le Père Emile Shoufani est né à Nazareth en 1947. En 1948, lors des combats pour la fondation de l’Etat d’Israël, son grand-père et son oncle sont abattus par l’armée israélienne pendant la déportation des habitants d’Eilabun, en Galilée. Sa grand-mère, qui a vu mourir son mari et son fils, lui a appris à se souvenir mais aussi à pardonner.
Après son diplôme du Séminaire Saint-Joseph à Nazareth, Emile Shoufani poursuit ses études pour devenir prêtre, profondément conscient de la valeur de la vie et voulant à tout prix influer sur le cours des choses. De 1964 à 1971, il étudie la philosophie et la théologie à Paris. C’est alors qu’il lit «Treblinka», de Jean François Steiner, et qu’il découvre l’Holocauste, l’extermination des juifs par les nazis. Il se rend au camp de concentration de Dachau. Cette vision de l’horreur nazie ne va pas le quitter, et il retourne en Israël/Palestine avec un point de vue métamorphosé.
C’est en 1971 qu’il est ordonné prêtre pour le diocèse catholique melkite de Galilée. Dans son premier sermon, il déclare: «Cette vie que je veux partager avec tous (…) je veux être le berger de chacun». Entre 1971 et 1979, il est affecté dans les villages d’Eilabun, de Mghar et de Rama. En 1976, son évêque lui confie la direction du Séminaire Saint-Joseph qui accueille alors 200 élèves et est sur le point de fermer. Après avoir relevé le niveau du programme d’enseignement, l’école qu’il dirige atteint un niveau d’excellence dont profitent quelque 1’000 élèves arabes des deux sexes et de religions diverses. JB
Bibliographie et prix
Le curé de Nazareth, Hubert Prolongeau (Albin Michel, 1998); Voyage en Galilée, Emile Shoufani (Albin Michel, 1999); Célébration de la Lumière, Emile Shoufani et Christine Pellistrandi (Albin Michel, 2001); Comme un veilleur attend la paix, Emile Shoufani – Entretiens avec Hubert Prolongeau (Albin Michel, 2002); Un Arabe Face à Auschwitz, Jean Mouttapa – (Albin Michel 2004)
Prix Mont Sion de Réconciliation 2001, Jérusalem; Prix Condorcet-Aron de Démocratie 2003; Prix UNESCO de l’Education pour la Paix 2003; Prix Spiritualités d’Aujourd’hui 2003; Prix de Tolérance 2004; Docteur Honoris Causa 2004 de l’UCL Université Catholique de Louvain; CRIF «Médaille de la Paix» 2004. JB
En Suisse romande, le Père Emile Shoufani donnera une conférence à Bulle le mercredi 8 septembre (Salle paroissiale des halles, 20h15). Le jeudi 9 septembre, invité par la Librairie St-Augustin et le Centre Ste-Ursule, à Fribourg, le «curé de Nazareth» donnera également une conférence (Centre Ste-Ursule, Place Python, 20h15) Le Père Shoufani sera également présent le dimanche 12 septembre à Küssnacht a.R. pour l’assemblée générale de l’Association suisse pour la Terre Sainte (Monséjour-Zentrum am See, Quaistrasse 2, 14h00)
Note aux rédactions: Des photos d’Emile Shoufani sont disponibles à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 6 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)
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