Rencontre avec Jacques Duraud, directeur de l’Institut Ricci et du mensuel Renlai, à Taipei

Apic – interview

Le réveil religieux en Chine offre de multiples possibilités d’action

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 21 septembre 2004 (Apic) Lancé au début de l’année par les jésuites de Taiwan, en République de Chine, le mensuel culturel catholique «Renlai» prône le dialogue entre chrétiens et culture chinoise. Son directeur, le Père jésuite Jacques Duraud, était de passage ce week-end en Suisse, où il est intervenu sur le thème du réveil religieux en Chine et les possibilités qu’il offre pour comprendre et agir (*).

Directeur administratif de l’Institut Ricci, le jésuite français Jacques Duraud est originaire de Castres, à quelque 80 Km à l’est de Toulouse. Basé à Taipei, capitale de Taiwan, cet Institut fondé en 1966 par le Père jésuite Yves Raguin, qui l’a dirigé pendant 30 ans, veut comprendre la culture chinoise, au travers de recherches et de publications.

Après une licence de chinois à Paris, le Père Duraud est arrivé sur l’île à l’âge de 35 ans. Il y vit depuis 18 ans, dont près de 15 ans dans le sud de l’île. Il dirige, avec son confrère Benoît Vermander, la nouvelle revue «Renlai», qui signifie quelque chose comme «le son de flûte de l’humanité» ou «la musique qui vient des hommes».

Se voulant pluraliste et interdisciplinaire, «Renlai» travaille en synergie étroite avec la revue jésuite française «Etudes», dont elle se voudrait dans une certaine mesure un équivalent. Certain de ses articles sont d’ailleurs traduits. La revue vise en premier lieu un public profane, ouvert aux valeurs chrétiennes. Elle répond ainsi aux voeux exprimés par de nombreux chrétiens prônant davantage de dialogue entre l’Eglise et la culture séculière chinoise. Ce magazine, qui en est à son 8e numéro, est une revue de débats culturels qui permet à divers courants et spécialistes de s’exprimer sur un thème choisi.

Le Père Duraud parle la langue officielle de Taiwan, qui est le mandarin. Dans la rue, les gens parlent le taiwanais, qui est en fait la langue «min nan», idiome parlé notamment dans la province chinoise du Fujian, qui fait face à Taiwan.

Apic: Comme aumônier des étudiants, vous avez vu en quelque sorte émerger la nouvelle Chine.

P. Duraud: Effectivement. J’ai vécu presque 15 ans dans le Sud, où j’ai continué à apprendre le chinois. J’avais la responsabilité d’un petit internat accueillant des lycéens venant de l’extérieur. Cela m’a beaucoup aidé aussi pour former mon oreille, car les étudiants parlent de façon très différente des livres, mais aussi pour connaître leurs familles. Après avoir passé d’abord cinq ans à Tainan – l’ancienne capitale de Taiwan, le chef lieu culturel de l’île – j’ai été pendant 7 ans aumônier d’étudiants, chargé des diverses universités et écoles à Kaoshiang, le troisième port de conteneurs du monde!

Depuis que j’ai été appelé dans la capitale il y a un an et demi, je rencontre moins les étudiants, même si je garde encore quelques contacts avec l’aumônerie de l’Université nationale de Taiwan, à Taipei.

Apic: Quelle est la proportion de chrétiens à Taiwan ?

P. Duraud: A Taiwan, sur 23 millions d’habitants, on compte quelque 600’000 chrétiens, dont la moitié de catholiques. La majorité des Taiwanais appartient à une religion plutôt difficile à définir, une religion populaire à base de bouddhisme, mêlant les pratiques taoïstes, alors que le bouddhisme au sens strict ne regroupe qu’une minorité, peut-être 10% de la population. Mais la sensibilité bouddhiste touche plus de gens, comme lors des funérailles. Toutes ces croyances se mélangent aussi au confucianisme, un courant philosophique qui irrigue depuis très longtemps la culture chinoise, mais que l’on ne peut assimiler à une religion. La religion populaire s’exerce en premier lieu à la maison, dans le cadre d’un culte domestique. Le pays est parsemé de temples et l’industrialisation de l’île n’a pas amené le sécularisme. Plus les gens sont devenus riches, plus ils ont investi du côté du spirituel, de la religion.

Mais on n’a pas de moyens de recenser les religions chinoises, car il n’y a pas de registres de baptêmes ou de fidèles. Quant aux chrétiens, parce qu’ils se réfèrent à un corpus de croyances bien défini, ils sont plus exclusifs, tandis que pour participer à un culte bouddhiste, on ne vous demandera aucune preuve ni aucun certificat.

Apic: Qu’est-ce qui est typique de la mentalité chinoise ?

P. Duraud: Les Chinois aussi sont rationnels, à l’instar des Occidentaux. Mais chez eux, le sentiment compte beaucoup plus. Les Chinois sont certainement plus sensibles que nous. De plus, ils estiment que l’on peut toujours négocier, on est donc beaucoup moins légalistes. Mais les choses changent peu à peu: le Taipei que j’ai connu il y a vingt ans était plus sauvage, par ex. en matière de circulation routière. Ces dernières années, le métro de Taipei est ainsi devenu très propre, bien qu’en fait, pour les Chinois, il n’y a, en principe, pas d’espaces publics.

La population chinoise serait-elle plus disciplinée ? Oui et non, car nous sommes 23 millions sur une superficie égale à celle de la Belgique, avec au centre des montagnes inhabitables. La densité humaine contraint donc à une certaine discipline et la politesse est bien présente, la compétition aussi. Mais d’un autre côté, on note un certain laisser-aller bon enfant, la vie est assez décontractée.

Apic: Comment se situe le christianisme dans cette culture bouddhiste mâtinée de taoïsme ?

P. Duraud: Le christianisme est depuis longtemps dans la culture chinoise, dès avant le XVIe siècle. A Taiwan, la présence chrétienne est bien plus récente: elle date de la moitié du XIXe siècle. Le christianisme est perçu comme une religion, quelques fois étrangère, qui a le droit de cité et qui est assez connue à cause de ses institutions.

Même s’ils sont très minoritaires, les chrétiens – catholiques comme protestants – sont connus et respectés. Par contre, par rapport aux protestants ou aux presbytériens, l’Eglise catholique, pour des raisons historiques, est certainement plus distante et plus éloignée de la société taiwanaise.

Apic: Pour quelle raison ?

P. Duraud: Les cadres de l’Eglise catholique sont souvent originaires du continent chinois. Ils se sont réfugiés sur l’île de Taiwan avec les partisans de la Chine nationaliste et le chef du Kuomintang, Tchang Kaï- chek (Jiang Jieshi – 1887-1975, nda), quand ils furent chassés du continent par Mao Tsé-toung en 1949. La plupart des évêques, jusqu’à récemment, étaient tous des continentaux. Cela se sent certainement dans la façon de gouverner, dans les orientations. Ceux qui sont venus après la Révolution de Mao représentent environ 20% des habitants de l’île.

Par contre, l’Eglise presbytérienne a accompagné les Taiwanais dans le mouvement en faveur de l’indépendance. Le Kuomintang (KMT) ne voulait pas l’indépendance de l’île. Pendant longtemps, il rêvait de la reconquête du continent. Mais il a abandonné cette idéologie depuis belle lurette et milite désormais pour le maintien du statu quo. En gros, l’Eglise catholique était davantage du côté du Kuomintang, même si un certain nombre de catholiques étaient des Taiwanais de souche.

Apic: Il ne faut pas non plus oublier le rôle de l’Eglise catholique dans l’immédiat après-guerre.

P. Duraud: En effet, à la fin de la seconde guerre mondiale, l’Eglise catholique a été chargée de la distribution des vivres alloués par les Américains. C’était un corps intermédiaire resté relativement bien structuré, respectable, honnête. Mais cela a donné à une génération de convertis une étiquette pas très bonne à porter, le surnom de «chrétiens de la farine» parce qu’ils étaient censés bénéficier en priorité de l’aide.

En mars dernier, lors de l’élection présidentielle, le parti démocratique progressiste DPP du président Chen Shui-bian a gagné de justesse les élections. Malheureusement, ce parti qui milite en faveur de l’indépendance de l’île a laissé entendre qu’il représentait les «vrais Taiwanais». Il a essayé de donner au Kuomintang l’étiquette de continentaux – presque des étrangers! – et de «faux Taiwanais». Cela a quelque peu déchiré la société, car il y a aussi de «vrais» Taiwanais qui sont favorables au KMT. Sans compter qu’on trouve une génération de continentaux qui sont nés et qui ont étudié à Taiwan et ceux-ci s’estiment tout autant Taiwanais que les autochtones.

Apic: Dans le débat entre DPP et Kuomintang, où se situe l’Eglise catholique ?

P. Duraud: L’Eglise catholique se situe en dehors de ce débat, de même qu’en général l’Eglise presbytérienne. Cela ne veut pas dire que cela lui est égal, et elle intervient pour demander une vie politique plus propre et plus pacifique. Mais c’est quand même très difficile de faire des déclarations quand on est très minoritaire – 300’000 sur 23 millions ! – . Elle a d’ailleurs dans ses rangs aussi bien des gens du Kuomintang (en majorité) que des adeptes du DPP.

Apic: L’Eglise catholique est par contre très active dans l’enseignement.

P. Duraud: L’Eglise est effectivement très présente dans l’enseignement et possède de nombreuses écoles. A Taiwan, on trouve deux Universités catholiques – Université Fu Jen et Providence Université – sans compter les nombreuses écoles primaires et secondaires catholiques.

Il y a une trentaine d’années, l’Eglise a également constitué dans les paroisses et les campagnes des mutuelles de crédit, pour faire pièce aux tontines et offrir un système plus contrôlé. A l’époque, le système bancaire était difficile d’accès pour le peuple. Les jésuites, aidés par des religieuses et des laïcs, ont également lancé il y a une vingtaine d’années le centre «Rerum Novarum» pour conseiller et aider les travailleurs. Il défend en particulier les immigrés philippins, indonésiens et thaïlandais, souvent exploités.

C’est important, parce que l’Eglise est présente dans un des points noirs de la société. Peu de monde défend ces travailleurs et l’Eglise est là aux avant-postes. Nous possédons également un studio de télévision, le «Guangqi Programme Service», du nom d’un catholique chinois de Shanghai converti au christianisme par Matteo Ricci au XVIIe siècle. L’Eglise est également présente dans le domaine de l’environnement.

Apic: L’Eglise catholique se profile-t-elle dans des questions comme l’avortement ?

P. Duraud: Dans ce domaine, elle prend souvent position avec les bouddhistes. Le discours sur l’avortement est souvent commun, pas identique. Médicalisée, l’interruption de grossesse est relativement courante, bien que la contraception soit très répandue. Dans les magasins ouverts 24h sur 24, on peut tout acheter, et les contraceptifs sont partout disponibles. La lutte porte d’abord sur le respect de la vie humaine et une conduite responsable. L’Eglise appuie un centre familial pour les mères célibataires, venant de milieux défavorisés et des populations aborigènes, qui sont quelque 300’000. On leur propose de mener leur grossesse à terme et de donner le cas échéant leurs enfants pour adoption.

Apic: Finalement, quel est le message que vous nous apportez à propos de la Chine ?

P. Duraud: On peut faire beaucoup de choses pour et avec la Chine. Premièrement, on peut aller en Chine et rencontrer des chrétiens, sans que cela ait pour eux des conséquences fâcheuses. Pour peu que l’on fasse preuve de respect et de discrétion, car il n’est pas question d’évangéliser ! Il faut poser le casque colonial du missionnaire, mais il est possible de faire de nombreuses choses dans le domaine social et éducatif. Nous pouvons construire des écoles, en accord avec l’Etat, ou aller donner des cours au séminaire de Sheshan, près de Shanghai.

En Europe, nous pouvons aller à la rencontre d’une centaine de jeunes séminaristes et prêtres chinois, invités par des fondations, issues, par ex., des Missions Etrangères de Paris (MEP). Cet échange est très fructueux. L’on rencontre désormais beaucoup d’intellectuels chinois qui, sans faire partie des 15 ou 20 millions de membres de l’Eglise catholique ou des autres Eglises chrétiennes, s’intéressent à notre foi. Ils cherchent à combler un vide idéologique aujourd’hui quasiment absolu. En fin de compte, nous devons nous intéresser à la Chine et aux Chinois, car c’est tout de même le cinquième de l’humanité! JB

Encadré

De Formose à Taiwan

Taiwan, appelée anciennement Formose (»La Belle») et depuis 1949 République de Chine, a pour capitale Taipei. L’île, un peu plus grande que la Belgique, compte quelque 23 millions d’habitants. La langue officielle est le chinois mandarin, tandis que dans la rue, on parle majoritairement le «min nan», un dialecte de la province chinoise du Fujian, puis le «mandarin» et le «hakka». Une minorité (moins de 2%) parle l’une des langues aborigènes. Le japonais est parlé par la génération ancienne, qui a connu l’occupation nipponne durant un demi-siècle. JB

(*) Le Père Jacques Duraud a parlé à l’Institut Philanthropos (Bourguillon/FR), à l’église Notre-Dame (Genève) et à la Maison de ville de Martigny. L’Aide à l’Eglise en Détresse (AED) a contribué financièrement à la création de «Renlai» pour un montant de 60’000 francs. Le premier numéro de la revue est sorti au mois de janvier 2004. JB

Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-interview-227/