Paris: Deux témoins des affrontements en Irak rencontrent les journalistes religieux
Paris, 24 septembre 2004 (Apic) L’Association des journalistes de l’information religieuse (Ajir) organisait le 22 septembre une rencontre avec Bruno Cadoré, provincial de France des dominicains, de retour d’Irak. Le vice-président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), Mohammed Bechari, qui s’est rendu le 1er septembre à Bagdad afin de faire avancer la libération des otages français, participait aussi à la réunion.
Le père Cadoré revient sur le climat diffus de violence et de peur qui sévit aujourd’hui en Irak, ainsi que sur la dégradation générale survenue dans les derniers mois. Il dénonce le refus des occidentaux d’imposer un contrôle des frontières et estime que la violence est autant, sinon plus, le fait de voyous ou d’individus se livrant à des règlements de compte personnels, que le fait des islamistes. Il reste pourtant confiant dans la capacité des chrétiens et des musulmans de ce pays à continuer à vivre en bonne intelligence. Les dominicains irakiens ont choisi de rester dans leur pays précisément pour aider le peuple à faire face en maintenant cette « convivialité interreligieuse ».
La province de France des dominicains englobe l’Irak, l’Egypte et le Maghreb. Son actuel responsable, le père Bruno Cadoré, a fait depuis deux ans des voyages réguliers en Irak « tout simplement pour y rencontrer des frères et des soeurs », ainsi qu’il l’explique. Une centaine de laïcs dominicains, une dizaine de religieux dont deux novices, 150 religieuses: tel est aujourd’hui l’état des forces dominicaines en Irak. Ces religieux et religieuses ont délibérément choisi de rester auprès des chrétiens qui n’ont pas les moyens de partir. Car l’exode des chrétiens de ce pays reste le fait d’une élite, souligne le père Cadoré.
La propagande islamiste crée la division
Concernant la montée du fondamentalisme musulman et l’inquiétude qu’elle suscite auprès des chrétiens, il explique qu’il ne faut ni verser dans l’angélisme ni dramatiser la situation. Puisque les fidèles des deux confessions ont réussi au fil des siècles à construire un savoir vivre ensemble cohérent, celui-ci ne saurait être balayé d’un revers de main. Malgré les récentes attaques anti-chrétiennes, elles-mêmes condamnées par le peuple dans sa grande majorité. Et de rappeler que la ville de Mossoul, quelques mois en arrière, était gérée collégialement par une équipe de laïcs, chrétiens et musulmans. Mais, de fait, la propagande islamiste complique les relations entre les deux communautés en cherchant à créer un climat de suspicion.
Quant à la dégradation spectaculaire de la situation générale ces derniers mois, elle se mesure à l’aune de la peur, palpable dans la rue car chacun, lorsqu’il marche, semble se méfier et jeter en permanence des regards de côté pour anticiper un éventuel danger. La route d’Amman à Bagdad, déjà qualifiée de « route d’Ali Baba », est devenue beaucoup plus dangereuse, de même que celle de Bagdad à Mossoul que l’on pouvait prendre sans risque il y a quelques mois et que les Irakiens hésitent désormais à emprunter. Enfin, chaque Irakien connaît des proches qui ont été tués ou torturés. Violence qui serait autant, sinon plus, consécutive à des actes de voyous ou des règlements de compte personnels qu’à la guérilla islamiste. Concernant celle-ci, le père Cadoré s’étonne que les forces occidentales n’aient pas imposé le contrôle des frontières. Attitude qu’il juge irresponsable et même hautement coupable. Pour autant, les Irakiens regrettent-ils le parti Baas et son laïcisme? Ils sont majoritairement favorables à un régime laïc mais ils ne regrettent certainement pas la dictature de Saddam Hussein, répond sans hésiter le père Cadoré.
La libération des otages français n’était pas loin d’aboutir
Mohammed Bechari a lui aussi fait l’aller et le retour entre Paris et Bagdad mais dans un tout autre contexte puisqu’il s’y est rendu le 1er septembre avec deux autres membres du CFCM pour jouer un rôle de médiation dans la libération des otages français, Georges Malbrunot et Christian Chesnot. Libération qui, laisse-t-il entendre, n’était pas loin d’aboutir s’il n’y avait eu d’une part les bombardements américains sur la région de Falloudja, et d’autre part le soutien de la France à la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU du 3 septembre qui demandait un scrutin présidentiel équitable, le respect de la souveraineté du Liban, le retrait des troupes étrangères (en clair, retrait des Syriens), et le démantèlement de toutes les milices libanaises et étrangères.
Mohammed Bechari laisse entendre que les Syriens jouent un rôle d’importance dans cette affaire en Irak, de même qu’ils ont tiré les ficelles dans l’affaire des otages français pendant la guerre du Liban. Le vice-président du CFCM a d’autre part confirmé que la délégation française avait dû expliquer longuement auprès de ses hôtes irakiens combien l’affaire dite du voile (en réalité l’interdiction à l’école de tout port ostentatoire de signes religieux) était une réalité franco-française qui ne concernait que les musulmans de France et leur représentation nationale. Et que non seulement le gouvernement français n’était pas hostile aux musulmans mais que le régime de laïcité était le meilleur garant de la liberté religieuse. Il se félicite de la condamnation unanime par tous les courants de l’islam – y compris par les mouvements radicaux – du recours à la prise d’otages, dénoncé comme incompatible avec la foi musulmane. Mohammed Bechari souligne que c’est là une victoire remportée sur l’intégrisme islamique et redit que la Fédération dont il est le président, la FNMF – liée au Maroc et arrivée en tête de liste aux premières élections du CFCM – est hostile à l’islamisation de la politique et à la politisation de l’islam.
Encadré:
Tensions entre le CFCM et Dalil Boubakeur
Mohammed Bechari s’est longuement exprimé devant les journalistes de l’information religieuse sur les turbulences que traverse aujourd’hui le CFCM. Depuis que lui-même, au motif de faire libérer les otages français, a pris l’initiative de se rendre à la mi-septembre au Qatar – où il a rencontré le numéro 1 du FIS, mouvement islamiste algérien dissous en 1992 – et au Liban, le torchon brûle un peu plus entre lui et Dalil Boubakeur. Ce dernier a jeté un pavé dans la mare en déclarant que la fédération qu’il représente, la Mosquée de Paris, contrôlée par l’Algérie, ne participerait pas aux prochaines élections du CFCM, dont il est le président. Il demande une modification des modalités d’élection des conseils régionaux du culte musulman (CRCM) et du CFCM et soutient le projet de faire entrer des personnalités laïques dans le CFCM, lequel deviendrait un Conseil représentatif des institutions musulmanes (CRIM).
Mohammed Bechari a eu des mots durs à l’égard de Dalil Boubakeur, évoquant « ses caprices », « son agitation ». Il a dénoncé son refus de prendre acte de la faible influence de la Mosquée de Paris, de chercher à en imposer une sur-représentativité au prétexte de son poids historique et du nombre considérable de ressortissants algériens qui vivent en France. « Le CFCM existe, il a acquis sa légitimité et prouvé son utilité lors de l’affaire des otages. Sa vocation est cultuelle et c’est un instrument incontournable. Pas question de céder à la tentation communautariste », souligne Mohammed Bechari. (apic/jcn/bb)
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