Apic Interview
Le modèle américain n’est pas convenable pour nous
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 1er novembre 2004 (Apic) Ville multi-ethnique du Nord de l’Irak, riche en pétrole, Kirkouk est revendiquée par les Kurdes, qui veulent en faire leur métropole. Fortement arabisée sous Saddam Hussein, la ville «kurde» est également peuplée d’Arabes, d’Assyriens et de Turcomans. Le nouvel archevêque chaldéen de Kirkouk, Mgr Louis Sako, invité en Suisse par l’oeuvre catholique «Aide à l’Eglise en Détresse», était de passage à Fribourg à l’occasion de la Toussaint. Témoignage.
Agé de 56 ans, Mgr Sako est un parfait connaisseur de la situation de son pays: dans le sillage de la chute de Saddam Hussein, il fut même élu, alors qu’il était curé à Mossoul, l’ancienne Ninive, vice-président du Conseil provisoire de la province de Mossoul. Ce prêtre chaldéen catholique travaillant dans la pastorale des jeunes et dans le dialogue islamo- chrétien, également consulteur du Conseil Pontifical pour le Dialogue Inter- religieux, a été élu archevêque de Kirkouk, fonction qu’il occupe depuis septembre de l’an dernier.
Apic: Mgr Louis Sako, présentez-nous d’abord votre archidiocèse.
Mgr Sako: A Kirkouk, il y a près de 12’000 chrétiens, en majorité chaldéens catholiques, sur une population de plus de 400’000 habitants. Les autres chrétiens sont syriens catholiques, syriens orthodoxes (jacobites), nestoriens, sans parler d’une paroisse évangélique et de quelques arméniens qui n’ont pas de prêtres.
Dans les premiers siècles, c’était une ville chrétienne. Au fil de l’histoire, l’identité a changé, notamment avec l’arrivée de l’islam. Les Kurdes revendiquent la ville, mais la minorité chrétienne essaie de faire un peu la balance et souhaite que l’on résolve le problème d’une manière civilisée, sans violence. Saddam Hussein a voulu arabiser cet important centre pétrolier, au détriment des Kurdes. De leur côté, les Turcomans – ils sont peut-être 100’000, mais il n’y a pas de statistiques fiables ! – réclament également la ville, et bénéficient de l’appui de la Turquie. On connaît le nombre des chrétiens en raison des registres de baptêmes, mais pour les autres. En Orient, on exagère toujours le nombre pour se donner toujours plus d’importance.
Apic: La dictature de Saddam Hussein a disparu, mais la situation ne s’est pas arrangée.
Mgr Sako: Les Irakiens ont déjà beaucoup d’expérience en matière de régimes: nous avons connu l’occupation britannique, la Révolution du général Kassem contre la monarchie, des décennies de régime baassiste. Tout cela est désormais fini. En regardant l’avenir, nous savons très bien où nous devons aller, car si les Américains échouent, c’en est fini de nous ! Ce sera le triomphe des régimes dictatoriaux voisins et des terroristes. Nous sommes face au défi d’un Irak moderne, ouvert, libéral. Si ce modèle réussit, cela aidera beaucoup la région.
Les Américains ont peut-être d’autres intérêts et un autre modèle dans la tête, mais il revient aux Irakiens de décider leur forme de société: le modèle américain n’est pas convenable pour nous. Nous cherchons aujourd’hui un modèle plus adapté à la mentalité irakienne et à la région. Nous ne voulons ni une société religieuse islamique extrémiste ni une société séculière à la manière occidentale. Le divorce, l’homosexualité, la nudité, tout cela choque notre population. Pas question d’adopter chez nous le modèle américain, cela provoquerait des réactions incontrôlables. Mais nous ne voulons pas non plus d’un modèle religieux fanatique.
Apic: Paradoxalement, le régime baassiste était d’obédience laïque.
Mgr Sako : Au début, c’était bien. Mais ensuite Saddam a tout étouffé. Il a fini – par opportunisme – par jouer la carte de l’islam, et en jouant avec le feu, il s’est fait posséder par les islamistes. Les Irakiens, avec l’aide d’autres, doivent chercher le juste milieu. Pendant 35 ans, nous n’avons pas eu de débats ni de libertés, le régime imposait l’homogénéité. Aujourd’hui, nous avons la liberté, certes, mais il faut également que l’on parle de responsabilité. La sécurité personnelle fait totalement défaut à l’heure actuelle.
Avec 3% de fidèles, sur une population de près de 25 millions d’habitants, la minorité chrétienne d’Irak est un peu au pied du mur. On ne sait pas exactement d’où viennent les menaces: des extrémistes, des fondamentalistes islamistes, des criminels de droit commun libérés de prison par Saddam Hussein avant l’invasion. Certains mouvements aimeraient «purifier la société» des éléments non musulmans, imposer la loi islamique à la société, même si nombre d’Irakiens font la distinction entre chrétiens occidentaux et chrétiens orientaux.
Apic : On parle désormais d’un exode des chrétiens d’Irak !
Mgr Sako: Les attentats anti-chrétiens à Bagdad et à Mossoul en août, les bombes contre les églises de Bagdad en octobre dernier, ont provoqué le départ de 40 à 60’000 chrétiens vers la Syrie. Pour nous, c’est un exode, avec le risque qu’une partie d’entre eux ne reviennent pas. Mais comme ces chrétiens n’ont pas vendu leurs maisons et leurs propriétés, on espère qu’ils rentreront.
L’Irak est un pays riche et les Irakiens sont très attachés à leur famille et à leur pays. Ils ont la nostalgie de leur patrie; mais évidemment, s’ils restent longtemps à l’étranger, la question se posera en d’autres termes pour leurs enfants.
Apic: Les élections auront-elles vraiment lieu au début de l’an prochain ?
Mgr Sako: Je suis sûr que ces élections auront lieu, c’est un défi. Autrement, tous ceux qui organisent les troubles vont gagner. Il n’est pas question pour nous de laisser le champ libre aux terroristes; l’Irak est mon pays, et comme prêtre et évêque, je serai le dernier à le quitter. C’est pour nous, les pasteurs – en tout cas pour la plupart d’entre nous… – une question de principe.
Malheureusement, il faut l’avouer, nous manquons, au sein même de l’Eglise irakienne, d’une vision claire. Nous avons du mal à penser le futur, nous vivons dans l’improvisation, cela vient en partie de la mentalité orientale. Mais face aux nouveaux défis, nous devons changer, imaginer de nouveaux plans, préparer une pastorale nouvelle, adopter un langage nouveau.
Apic: A vos yeux, l’Eglise irakienne doit désormais mieux se profiler.
Mgr Sako: L’Eglise était dans l’ombre sous l’ancien régime – beaucoup trop ! – mais aujourd’hui, elle doit se profiler, trouver une voix claire, forte, prophétique. Elle est l’unique institution dans le pays qui soit désintéressée; elle n’a pas d’intérêt politique, n’a pas l’ambition d’établir un Etat chrétien en Irak.
Il faut le dire: notre pays est occupé d’un côté, mais de l’autre, nous avons un gouvernement provisoire. A l’intérieur, les Irakiens ont beaucoup de liberté, et c’est beaucoup mieux qu’auparavant, on peut manifester, critiquer. Par contre, c’est vrai, la sécurité personnelle manque, car la police irakienne est encore trop faible. De toute façon, on est beaucoup mieux protégés par les Irakiens que par les Américains.
Dans ce contexte, par leur formation scientifique, morale et leur esprit de tolérance, les chrétiens forment une élite indispensable pour l’équilibre de la région. La minorité chrétienne est un élément crucial de la culture du dialogue et de la réconciliation pour l’Irak de demain. Certainement, il y a dans le projet des extrémistes engagés dans la déstabilisation de l’Irak – dont beaucoup ne sont pas des Irakiens -, la volonté de faire abandonner le pays aux chrétiens. Mais dans un ou deux ans, la situation sera stabilisée, j’en suis convaincu. JB
Encadré
Biographie de Mgr Louis Sako
Agé de 56 ans, Mgr Louis Sako, né le 4 juillet 1948 à Mossoul, dans le Nord de l’Irak, a été ordonné prêtre en 1974. Jusqu’en automne 2003 curé de la paroisse Notre-Dame du Perpétuel Secours à Mossoul, après avoir été recteur du séminaire patriarcal de Bagdad, il est désormais archevêque chaldéen de Kirkouk. Diplômé à Rome et à la Sorbonne à Paris (histoire du christianisme ancien), Mgr Sako est un spécialiste de l’islam.
Invité par l’oeuvre d’entraide catholique internationale «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED), Mgr Louis Sako a présidé la messe à Fribourg le dimanche 31 octobre à la cathédrale St-Nicolas et le 1er novembre à l’église du Christ-Roi. Le mardi 2 novembre, l’AED organise un débat rencontre avec Mgr Sako à l’Institut Philanthropos à Bourguillon FR (pensionnat Salve Regina) à 20h00. Ce débat, dirigé par Fabien Hünenberger, journaliste à la RSR, traitera notamment des prochaines élections en Irak et de l’avenir de la petite communauté chrétienne. JB
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