Apic Interview
SOS de V. Khroul, rédacteur en chef de la «Lumière de l’Evangile»
Jacques Berset, agence Apic
Bangkok/Moscou, 2 novembre 2004 (Apic) L’hebdomadaire catholique russe «Svet Evangelija» (Lumière de l’Evangile), récent lauréat du prix Titus Brandsma 2004, est menacé de disparition. Faute de moyens financiers. Interview de son rédacteur en chef, Victor Khroul, responsable des médias de la Conférence des évêques catholiques de la Fédération de Russie.
«Svet Evangelija» a reçu en octobre dernier le Prix Titus Brandsma – du nom du prêtre carme, professeur et journaliste hollandais assassiné au camp de concentration de Dachau en 1942 – lors du Congrès mondial de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP) à Bangkok, (Thaïlande). Cette distinction prestigieuse va-t-elle sauver l’hebdomadaire catholique russe qui vient de fêter son dixième anniversaire ?
Apic: Professeur Victor Khroul, vous êtes le rédacteur en chef de l’hebdomadaire catholique national «Svet Evangelija» à Moscou, qui a cessé sa parution.
Victor Khroul: Certes, nous sommes très fiers d’avoir reçu la distinction portant le nom du Père Titus Brandsma, décernée conjointement par la Conférence des évêques des Pays-Bas et l’UCIP. Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, président de la Conférence des évêques de Russie, est d’ailleurs lui-même venu à Bangkok pour recevoir cet honneur et en remercier les initiateurs. Malheureusement, ce Prix de 1’500 euros n’est pas suffisant pour sauver notre hebdomadaire. Il permet seulement la sortie d’un numéro, et n’a aucune influence sur nos principaux bienfaiteurs en Occident, qui ont décidé de ne plus nous soutenir.
Nous sommes obligés de trouver des solutions d’urgence depuis plusieurs années pour maintenir notre publication en vie. Cela fait déjà trois mois que «Svet Evangelija» ne paraît plus. Nous avons envoyé nos demandes à deux oeuvres d’entraide allemandes pour financer l’édition de 2004. Elles nous ont répondu en juillet et en août dernier, pour nous dire qu’elles ne voulaient plus rien nous donner pour cette année. Depuis, nous n’avons reçu que de petites donations, notamment de la part du diocèse italien de Vérone. Nous allons certainement reprendre la parution jusqu’à Noël. Après, c’est à Mgr Kondrusiewicz de décider définitivement de notre sort.
Apic: Vos 4’500 exemplaires, distribués à travers toute la Russie et à l’étranger – Ukraine orientale, Belarus, Kazakhstan – ne sont pas autofinancés ?
Victor Khroul: Non, car les abonnés sur place ont très peu de moyens. Nous sommes cependant l’unique organe de presse en russe de ce niveau. Si nous disparaissons, c’est la fin du seul hebdomadaire catholique distribué sur le territoire de l’ancienne URSS. Nos évêques et les donateurs qui aident l’Eglise catholique en Russie doivent se mettre à la même table et décider s’il s’agit d’une tâche prioritaire. A mes yeux, cette publication est stratégique, mais il semble que cela ne soit pas le point de vue des oeuvres d’entraide, qui estiment plutôt que les lecteurs catholiques russes peuvent s’en passer.
Ces trois mois de fermeture de «Svet Evangelija» ont eu des conséquences: j’ai déjà perdu la majeure partie de mon équipe rédactionnelle. Des journalistes ont cherché un autre job, mieux payé d’ailleurs que ce que peut offrir l’Eglise. J’avais six collaborateurs brillants, avec des diplômes universitaires, parlant les langues étrangères: italien, anglais, allemand, français. On pouvait même traduire du latin. Notre journal est en effet aussi responsable pour la traduction des documents du Vatican. Un supplément mensuel, «Roma locuta», permet par ex. la publication de toutes les encycliques romaines.
Apic: Sans ressources garanties, difficile d’avoir du personnel qualifié.
Victor Khroul: Si de l’argent arrivait maintenant, je ne pourrais pas recommencer au même niveau, car les gens sont partis et je ne suis pas sûr que j’arriverais à les faire revenir. De toute façon, il faudrait pouvoir garantir un salaire au moins pour un an. Pour publier huit pages, plus huit pages de suppléments – par ex. le supplément oecuménique «Ut unum sint», «Vita consecrata» sur la vie religieuse, «Christifideles laici» sur l’apostolat des laïcs, «Roma locuta», etc. – il faut du personnel qualifié!
Mais cette fois-ci, alors que nous étions presque sûrs de recevoir nos subventions, nous avons travaillé en vain la moitié de l’année. J’ai même dû emprunter de l’argent à des amis, en attendant d’être payé. Mais je ne suis plus du tout prêt à vivre comme cela; je suis fatigué et mon équipe est partie.
Certes, c’est notre faute, car nous n’avions pas soulevé cette question à temps: veut-on du côté des évêques une publication réalisée uniquement par des bénévoles ? Certes, c’est possible, mais la publication ne sera évidemment pas du même niveau.
Apic: Votre hebdomadaire est pourtant apprécié, au Vatican notamment!
Victor Khroul: Ironie du sort: début octobre, nous avons effectivement reçu un message d’encouragement pour notre 10e anniversaire de Mgr John Patrick Foley, président du Conseil pontifical pour les Communications sociales. Au nom du pape Jean Paul II, il a souligné le «service éminent» rendu par la «Lumière de l’Evangile», qui fournit des informations religieuses authentiques qui souvent ne sont pas disponibles ailleurs.
Il est intéressant de voir qu’au moment où l’on nous coupe les vivres, une oeuvre d’entraide catholique basée en Allemagne finance un bateau équipé d’une chapelle orthodoxe qui va naviguer sur la Volga. (»Kirche in Not» subventionne une «chapelle flottante» portant le nom de «Werenfried», en l’honneur du fondateur de l’organisation catholique «Aide à l’Eglise en détresse», le Père Werenfried van Straaten, nda). Le budget de construction de ce bateau représente peut-être 50 fois le budget annuel de notre hebdomadaire catholique.
Apic: Mais vous avez perdu le soutien d’oeuvres d’entraide allemandes.
Victor Khroul: Nous ne pouvons plus trop compter sur les fondations allemandes, car nous avons fait de trop mauvaises expériences. Je vais entreprendre plusieurs voyages dans l’espoir de sauver tout de même notre hebdomadaire, notamment aux Pays-Bas, en Autriche et en Italie. Nous comptons aussi sur le soutien des catholiques américains. J’espère rassembler suffisamment d’argent – il nous faut, selon les éditions, entre 5 et 7’000 euros par mois -, mais si nous n’avons rien d’ici janvier prochain, je crains que notre journal ne disparaisse définitivement.
L’Eglise catholique locale affronte une difficile situation: elle est tenue d’un côté de respecter les directives romaines de la Commission pontificale «Pro Russia», et de l’autre elle est systématiquement accusée de «prosélytisme» sur le «territoire canonique» de l’Eglise orthodoxe russe, c’est-à-dire d’arracher des fidèles à cette Eglise – qui confond volontiers «russe» et «orthodoxe» – sous couvert d’activités éducatives, sociales et caritatives. Je ne veux pas faire d’accusations, mais nous nous sentons victimes de la grande politique. Nous déplorons que notre voix et nos arguments ne soient pas entendus. De toute façon, j’ai l’impression que la petite minorité catholique en Russie (officiellement 600’000 fidèles) est sacrifiée sur l’autel de l’oecuménisme et des politiques menées au plus haut niveau entre Rome et Moscou. JB
Encadré
Victor Khroul, issu d’une famille biélorusse de souche catholique
Né dans une famille biélorusse de souche catholique de la région de Grodno, non loin de la frontière polonaise, Victor Khroul est citoyen biélorusse. Il est marié à une pianiste russe, venant d’une famille athée et le couple a trois jeunes enfants. Docteur en communication du Département de journalisme de l’Université de Moscou, ce professeur de 40 ans enseigne actuellement à l’Université la théorie de la communication. Ses fonctions au secrétariat de presse de la Conférence des évêques de la Fédération de Russie sont une sorte de «hobby». Rédacteur en chef de l’hebdomadaire catholique «Svet Evangelija» (Lumière de l’Evangile) – une publication qui tire à 4’500 exemplaires distribués à travers la Russie et parmi la diaspora à l’étranger – Victor Khroul a été de 1995 à 2001 membre du Conseil pontifical pour les laïcs à Rome. JB
Des photos de Victor Khroul sont disponibles à l’agence Apic Tél. 026 426 48 11, Fax 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)
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