Soeur Joe Martin Nalubega: les rebelles désertent en masse

Ouganda: Après 18 ans de combats, les rebelles de la LRA réclament une solution négociée

Jacques Berset, agence Apic

Kampala, 3 novembre 2004 (Apic) Après bientôt 18 ans de combats qui ont ensanglanté l’Ouganda et fait 1,5 million de réfugiés, les rebelles de l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) réclament une solution négociée. Ils désertent en masse, témoigne Soeur Joe Martin Nalubega, de Radio-Wa, à Lira, dans le Nord de l’Ouganda.

Durant ces années de guerre civile cruelle qui ont traumatisé les populations Acholi du Nord de l’Ouganda, l’armée du « prophète » autoproclamé Joseph Kony – le chef rebelle nordiste prétend gouverner selon les Dix Commandements de la Bible – a enlevé près de 20’000 enfants. On estime que près de 100’000 personnes ont trouvé la mort suite à la guerre civile et quelque 40’000 personnes – les « night commuters » – fuient toujours leur maison à la tombée de la nuit pour éviter les raids nocturnes de la guérilla.

Témoins de multiples atrocités, forcés d’en commettre eux-mêmes, transformés en porteurs, soldats de fortune ou esclaves sexuels, ces enfants s’échappent des mains de leurs bourreaux. Ils retournent dans leurs communautés, encouragés depuis des mois par des émissions de radio locales qui popularisent l’idée d’amnistie et de réconciliation. Radio Mega, à Gulu, diffuse le programme « Dwog Paco » (« Rentre à la maison »), tandis que l’émetteur catholique Radio-Wa – détruit par les rebelles lors d’une attaque sanglante il y a deux ans – fait la même chose à Lira, une ville située à 380 km au Nord de la capitale, Kampala.

Soeur Joe Martin Nalubega travaille à Radio-Wa (« notre radio », en langue luo) en anglais et en luo. Elle utilise les langues locales pour faire revenir à la maison les rebelles qui se cachent dans le bush. « Déjà plus d’un millier sont rentrés. et très peu maintenant restent cachés, quelques centaines, surtout les chefs », confie à l’Apic la religieuse ougandaise. Les émissions destinées aux rebelles ont commencé en avril et se révèlent assez efficaces, car les rebelles – souvent des enfants enlevés lors de rafles – cherchent à s’enfuir.

Des rebelles utilisés par des opposants politiques

« Nous travaillons avec des rebelles déserteurs pour appeler ceux qui sont restés dans le bush; leurs chefs les retiennent en leur disant qu’ils vont se faire tuer s’ils rentrent chez eux, parce qu’ils ont massacré la population », poursuit Soeur Nalubega. La religieuse rappelle que les rebelles sont utilisés par des opposants politiques locaux au gouvernement du président ougandais Yoweri Museveni, lui-même un ancien rebelle. Les chefs rebelles affirment qu’ils prendront le pouvoir des mains des sudistes en 2006.

Sur les ondes de Radio-Wa, des membres de la LRA de Joseph Kony témoignent de leurs propres atrocités. Parmi eux des participants au massacre du camp de réfugiés de Barlonyo, où plus de 300 personnes ont été assassinées en février dernier. En mai, l’attaque du camp de Pagak a fait une quarantaine de victimes, la plupart des femmes et des enfants tués à coups de bâtons.

Trois fois par semaine, « Radio-Wa », dans son émission « Karibu » – « Bienvenu » en kiswahili – transmet des appels des familles et des parents des rebelles qui demandent le retour de leurs enfants enrôlés dans l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA). La radio catholique tente de convaincre les miliciens de la LRA de revenir à la vie normale.

L’Armée de Résistance du Seigneur est devenue une secte

Les rebelles sont appelés par leur nom par des amis, des parents et des connaissances et invités à abandonner la folie de la guerre, témoigne le Père John Fraiser, le religieux combonien qui dirige l’émetteur diocésain « Radio-Wa ». Des responsables politiques, des leaders religieux, des anciens et des chefs tribaux interviennent aussi durant l’émission « Karibu ».

Le missionnaire d’origine écossaise, en Ouganda depuis 44 ans, relève qu’au début de chaque transmission, un fonctionnaire du gouvernement ou un officier de l’armée ougandaise rappelle l’amnistie offerte par le gouvernement aux rebelles, qui sont souvent des « enfants-soldats » récemment séquestrés. Mais des rebelles de la LRA plus âgés – également enlevés quand ils n’étaient que des écoliers à la fin des années 80 – sont eux aussi interpellés par ces messages de réconciliation.

Quant à Joseph Kony, qui a transformé son armée rebelle en une sorte de secte, « il n’a reçu aucune éducation, mais il prétend être possédé par des esprits qui le guident », affirme Soeur Joe Martin Nalubega. Les rebelles sont certes catholiques, admet la religieuse ougandaise, mais ils se sont laissés troubler à l’époque par ce leader qui n’avait qu’une vingtaine d’années.

Rééduquer les enfants soldats

Un leader de la LRA, Kenneth Banya, un proche de Joseph Kony, est l’un des seuls à avoir étudié, notamment en tant que pilote en URSS. Il avait participé au premier soulèvement contre l’ancien dictateur Idi Amin Dada (1971-1979), puis au régime de Milton Obote (1980-1985), avant de rejoindre la rébellion. Banya a été capturé cet été et il a récemment parlé sur les ondes de « Radio-Wa » pour appeler les rebelles à revenir à la maison. « Couper les bras des gens, leur trancher les lèvres, les tuer, ne vous mène nulle part », a déclaré à la radio Kenneth Banya, considéré par les responsables militaires comme « l’esprit et le coeur » de la rébellion de Joseph Kony.

La plupart de ces combattants ont grandi dans la savane; ils n’ont bénéficié d’aucune formation scolaire. Lors du retour des enfants perdus du bush se pose le problème du sida. Il touche particulièrement les filles transformées en esclaves sexuelles par les rebelles. « Ils ont la possibilité d’apprendre à lire et à écrire, mais nous devons aussi réhabiliter spirituellement les anciens rebelles, parce qu’ils ont tué! », souligne Soeur Nalubega. JB

Encadré

Le pardon pour les enfants soldats

Les enfants soldats impliqués dans le conflit au Nord de l’Ouganda ne seront pas poursuivis par la Cour pénale internationale (CPI). La CPI est déterminée à concentrer ses efforts sur les commandants ayant les plus grandes responsabilités dans ce conflit, a déclaré à Kampala le procureur de la CPI, Luis Moreno Ocampo. Le tribunal travaillera « aux côtés des communautés locales qui s’efforcent de promouvoir la paix et de rétablir la justice, à travers leurs traditions, en se basant sur la vérité, la réconciliation et la compréhension ».

Depuis 18 ans, les rebelles de Joseph Kony attaquent les villages et les populations locales du Nord. Plus d’un million et demi de déplacés vivent dans de gigantesques camps de réfugiés, dans de terribles conditions humanitaires. Le LRA est l’un des premiers groupes mis en examen par la CPI, installée en juillet 2002, compétente pour juger des génocides, des crimes de guerre et contre l’humanité. JB

Des photos de Soeur Joe Martin Nalubega sont disponibles à l’agence Apic Tél. 026 426 48 11, Fax 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)

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