Tchad: Le journaliste fribourgeois Maurice Page est de retour en Suisse

Apic Interview

Il a lancé et dirigé pendant 4 ans la radio communautaire Duji lokar

Jacques Berset, agence Apic

Moundou/Fribourg, 17 novembre 2004 (Apic) L’or noir coule désormais à flot au Tchad, un des pays les plus pauvres du monde, devenu depuis un an producteur et exportateur de pétrole. Témoignage du journaliste Maurice Page, ancien coordonnateur de la radio fondée en l’an 2000 dans le diocèse de Moundou, au Sud du pays.

La manne pétrolière, officiellement protégée par des mécanismes de surveillance visant la transparence et la bonne gouvernance, n’apporte pas le bonheur escompté par les Tchadiens, affirme Maurice Page. Ancien rédacteur à l’Apic, le Fribourgeois a mis en route le projet de la radio communautaire «Duji lokar» (»étoile du matin» en ngambay, la langue locale du Logone). Elle a commencé ses émissions le 15 décembre 2001 dans l’agglomération de Moundou, une agglomération de près de 200’000 habitants.

Avec la bénédiction et le financement de la Banque Mondiale

Nouveau venu au club des producteurs de pétrole, le Tchad réussit-il son décollage économique au profit du plus grand nombre ? Ce pays enclavé de 1’284’000 km2 (plus de 30 fois la Suisse) s’étend sur 1’700 km du Nord au Sud et sur quelque 1’000 km d’Est en Ouest. Il est en grande partie désertique. Encouragée par les Etats-Unis, la Banque mondiale (BM) croit fermement que le projet des transnationales Esso-Exxon, Chevron et Pétronas permettra de développer le pays. Le président tchadien Idriss Deby accuse déjà le consortium américano-malaisien, qu’il avait pourtant lui-même invité, «d’arnaque», «d’opacité» et de «fraude».

Les 8 millions de Tchadiens gagnent en moyenne 1 franc par jour et leur espérance de vie n’atteint même pas 50 ans. La mortalité infantile y est élevée, l’accès aux services sociaux de base limité et l’alimentation très pauvre, ce qui entraîne chaque année quelque 60’000 décès d’enfants de moins de cinq ans. Environ 85% des recettes directes du pétrole devraient être affectées à des activités prioritaires de réduction de la pauvreté.

Les gains de cette manne, estimés à près de 100 millions de dollars pour 2004, seront-ils affectés comme promis à l’éducation, aux soins de santé, aux infrastructures, à l’agriculture, à l’élevage, à l’approvisionnement en eau et à la protection de l’environnement? Maurice Page, témoin pendant quatre ans des difficultés de vie des Tchadiens, est plutôt sceptique.

Apic: Le pétrole n’est pas directement extrait dans la région de Moundou.

M. Page: Le pétrole est désormais exploité à Doba. Mais on est en train d’effectuer des travaux préparatoires dans une zone plus large, qui va atteindre Moundou, Sahr, et d’autres localités. Dans dix ou quinze ans, c’est tout le Sud du Tchad qui pourrait être concerné, ainsi que la Centrafrique, jusqu’au Soudan. C’est pour cela que l’on a réalisé un pipeline de plus de 1000 km de Doba, au Tchad, au port de Kribi, au Cameroun: ce n’est pas seulement pour Doba. On sait qu’il y a encore pas mal d’autres réserves.

Apic: Cette «manne» porte en elle le risque de déstabilisation de la société ?

M. Page: Effectivement. Les compagnies pétrolières et les autorités ont fait beaucoup de promesses. La perspective de l’argent du pétrole a créé beaucoup d’illusions; les gens n’étaient absolument pas préparés. Les compensations pour les terrains et les cultures expropriés ont pu être nettement améliorées suite aux luttes des associations locales. Mais l’argent arraché aux compagnies a vite flambé et a rarement été bien investi.

Plusieurs milliers de personnes ont trouvé du travail lors de la construction des installations de pompage et du pipeline, mais une fois les ouvrages achevés, nombre de ces ouvriers se sont trouvés sans emploi, après deux ou trois ans d’engagement. Il n’est resté que la main d’oeuvre nécessaire à l’entretien. Ce phénomène a profondément déstructuré une population qui auparavant était pratiquement exclusivement rurale.

Apic: Cette déstructuration a également provoqué de la violence.

M. Page: On l’a bien vu fin octobre, lors du massacre de Bébédjia, la deuxième ville pétrolière du Tchad située dans la région de Doba, où officiellement 12 personnes – bien plus en fait! – ont trouvé la mort. Des dizaines d’autres ont été blessées, sans compter les nombreux sans abris. Il s’agissait au départ d’un incident commercial entre communautés locales et commerçants musulmans venus du Nord.

Les assaillants ont sorti des armes automatiques et mis le feu à une bonne partie du marché. Cette agglomération située à quelque 500 km au Sud de la capitale N’Djamena, est passée de 5’000 habitants à plus de 60’000 habitants depuis l’arrivée du pétrole, sans que rien n’ait été prévu au niveau des infrastructures: accueil, assainissements, etc. Faire cohabiter les ethnies autochtones, celles qui sont venues d’ailleurs, les étrangers travaillant dans le pétrole, est un véritable casse-tête. Sans parler des prostituées venues en nombre. On se croirait en plein Far West.

Apic: Le bilan écologique?

M. Page: Je crois tout de même qu’on a pris des précautions, grâce notamment à la pression des mouvements écologiques. Le pipeline est enterré et les installations sont en général surveillées. Pour le moment, la situation n’est pas comparable à ce qui se passe au Nigeria où la pollution est grave. Mais on s’inquiète par contre du sort de l’importante nappe phréatique tchadienne. On tremble à l’idée qu’il y ait des fuites dans le pipeline souterrain ou dans les puits de pompage.

Apic: Et social?

M. Page: Du point de vue social, les désillusions sont rapidement apparues pour les populations de la zone. On leur avait fait miroiter de belles promesses de voitures, maisons, hôpitaux, routes, électricité… Dans les villages, les gens n’ont reçu que les quelques miettes mais leur situation socio-économique ne s’est guère améliorée. Les profits du pétrole vont ailleurs.

Depuis le démarrage de l’exploitation pétrolière, on attend toujours la mise en route du Plan de Développement Régional, censé en atténuer les impacts négatifs. On assiste à une flambée des prix des denrées de première nécessité et des loyers. Sans parler de la progression du sida, qui ne touche d’ailleurs pas seulement la zone pétrolière.

Apic: Face à la progression du sida, que fait l’Eglise ?

M. Page: L’Eglise, même si c’est avec un certain retard, a pris conscience de cette pandémie qui affecte de 25 à 30% de la population dans le diocèse de Moundou. Que faire pour changer les comportements quand, malgré les campagnes en faveur du préservatif, on sait que la plupart des femmes n’ont pas les moyens de refuser à un homme un rapport sexuel non protégé ? Sans oublier que les notions d’anatomies font largement défaut au sein de la population et que des croyances populaires dangereuses circulent sur la transmission de la maladie. Par exemple, nombreux sont ceux qui croient que faire l’amour avec une vierge protège du sida. même si l’on est contaminé!

Les personnes contaminées sont jeunes, et les orphelins du sida sont déjà très nombreux. Bien sûr, au Tchad, on ne meurt pas que du sida: le paludisme fait même davantage de ravages. Le choléra, la rougeole, la méningite, encore très présents, sont pourtant des maladies que l’on devrait pouvoir éradiquer. Mais l’accès aux médicaments est loin d’être garanti pour tous. C’est l’un des défis majeurs du Tchad et nous en avons régulièrement parlé sur les ondes de «Duji lokar», une radio qui atteint la population à la base. JB

Encadré

Maurice Page technicien par la force des choses

Même s’il n’est pas technicien, Maurice Page a tout de même dû superviser les commandes de matériel, la réception et le montage des installations de la radio «Duji lokar», qui n’était qu’un projet à son arrivée à Moundou. Il s’est occupé de la gestion quotidienne de la radio, de la formation des journalistes qui avaient déjà les notions de base du métier. Ils avaient fait des stages à l’antenne régionale de la Radio nationale tchadienne ou à la Radio rurale. Le rédacteur en chef possède par contre une licence en communication de l’Université de N’Djaména. La radio «Duji lokar» fait partie intégrante du Bureau d’Etudes et de Liaison d’Action Caritative et de Développement (BELACD), la Caritas du diocèse.

S’il n’apparaissait pas, en principe, sur les ondes des émissions en français et en ngambay, Maurice Page était toutefois responsable de deux petites émissions hebdomadaires: «Ils ont marché dans la lumière» (15 minutes sur la vie des saints), et «Religion hebdos», réalisée surtout grâce aux sources de l’Apic. Sa tâche essentielle concernait l’encadrement et la direction de la rédaction, la supervision de la technique et l’administration. Pour des raisons de pénurie d’énergie, «Duji lokar» – qui atteint également la brousse environnante sur une cinquantaine de kilomètres – ne fonctionne que l’après-midi de 16h à 20h45.

«Duji lokar» vit à quelque 20% de la publicité (notamment les petites annonces) et de la vente de cassettes, les deux tiers étant financés par des ressources extérieures (Signis, Fondation Jean Paul II, etc.) et surtout par le BELACD. Le BELACD est lui-même financé par Misereor, Caritas Suisse et Cordaid, une oeuvre d’entraide des Pays-Bas, sans compter le CCFD et la Fondation Léger (Canada). Etant donné les difficultés financières de certains de ces organismes, la radio se tourne davantage vers des bailleurs non traditionnels comme OnuSida et les programmes de lutte contre la pauvreté qui devraient être libérés dans le cadre de l’exploitation pétrolière. Avec ses sept salariés, dont cinq journalistes, «Duji lokar» reste déficitaire, car le Tchad ne connaît ni redevances ni abonnements pour la radio. JB

Encadré

Des responsabilités romandes pour Maurice Page

Maurice Page a quitté en 2000 son poste de rédacteur à l’Apic, laissant également sa place de conseiller général chrétien-social de la ville de Fribourg ainsi que sa charge de secrétaire cantonal du PCS, pour s’engager comme volontaire laïc au service de la Mission Bethléem-Immensee (MBI). Maurice Page va reprendre en janvier prochain la direction du Centre régional romand de la Mission Bethléem-Immensee (MBI) à Fribourg. Il va remplacer, comme responsable romand, le Père Bruno Holtz, qui reprend une charge pastorale paroissiale dans le district du Lac. JB

Encadré

Moundou: un jeune diocèse

Fondé en 1959, le diocèse de Moundou a une superficie de 8’692 km2. Sa population est d’un peu moins de 550’000 habitants, dont plus du tiers sont catholiques, sans compter les catéchumènes. C’est la plus importante population catholique du Tchad et l’endroit où s’est établie l’Eglise catholique dans le pays il y a 75 ans. Après Mgr Matthias N’Gartéri Mayadi – devenu archevêque de N’Djaména en été 2003 – le diocèse de Moundou est dirigé par son deuxième évêque tchadien, Mgr Joachim Kouraleyo Tarounga. Moundou était le diocèse confié à l’évêque capucin valaisan Gabriel Balet, de Grimisuat, qui a trouvé la mort dans l’attentat contre le DC10 de la compagnie française UTA qui a explosé en vol, le 19 septembre 1989, et s’est écrasé dans le désert du Ténéré. (apic/be)

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