Des dérapages ont failli mettre le feu aux poudres

Sénégal: L’information religieuse et la religion dans la presse préoccupent les journalistes

Dakar, 21 novembre 2004 (Apic) Le traitement de l’information religieuse et la place de la religion dans les médias au Sénégal préoccupe les journalistes locaux. Pays laïc de plus de 11 millions d’habitants, comprenant 94% de musulmans, 5% de chrétiens et 1% d’animistes, le Sénégal fait face à une forte présence de la religion musulmane ou chrétienne, dans la presse écrite et dans les médias audiovisuels.

Cette présence, a déclaré à l’Apic, Alpha Abdallah Sall, secrétaire général du Syndicat National des Professionnels de l’Information et de la Communication Sociale du Sénégal (Synpics) « correspond à un besoin du public ». Cependant, a-t-il précisé, « il faut faire la différence entre l’information religieuse traitée par des professionnels de l’information et les émissions religieuses musulmanes ou chrétiennes, animées celles-là par des prêcheurs ».

Mourides contre tidjanes

En fait, certaines des émissions religieuses posent problèmes et ont provoqué des incidents dangereux. Des auditeurs, fidèles de la confrérie mouride, l’une des deux plus grandes du pays, se sont illustrés, par exemple, lors d’émissions interactives, par des propos agressifs et intolérants. Faisant fi de la diversité religieuse et de la laïcité du pays, ils ont déclaré avec force que « le Sénégal, qu’on le veuille ou non, est une propriété mouride », que « tout ce que le pays acquis en bien est une faveur que Dieu a accordée au fondateur de la confrérie », le Cheikh Ahmadou Bamba.

En 2002, le Sénégal a évité de justesse des troubles très graves entre les confréries musulmanes. Des fanatiques mourides manifestaient devant des tidjanes, proclamant que seule leur confrérie était dans la vérité. Les victoires successives de l’équipe nationale de football, à la phase finale de la Coupe du monde au Japon et en Corée du Sud étaient, ont- ils dit, les résultats de prières formulées par le Cheikh Ahmadou Bamba.

Intervention du Haut Conseil de l’Audiovisuel

En mai 2003, c’est une radio privée locale qui a failli déclencher des émeutes, en ouvrant son antenne à des propos extrémistes de mourides. Un dignitaire de la confrérie des tidjanes avait critiqué le régime en place, reprochant au gouvernement de favoriser la ville de Touba, fief des mourides, sur les autres cités religieuses et réclamé les mêmes avantages. L’appartenance du président Abdoulaye Wade à la confrérie mouride, qui compte moins de fidèles que les tidjanes, avantage les premiers. Le Haut Conseil de l’Audiovisuel, organe de l’Etat chargé de veiller sur le contenus des émissions des radios et de la télévision, avait condamné ce dérapage de la station incriminée.

Ces cas ne sont pas isolés et suscitent l’inquiétude des jeunes journalistes. Ils l’ont exprimé lors conférence organisée la semaine dernière à Dakar. Regroupé au sein d’une « Convention des Jeunes Reporters du Sénégal (Cjrs) », ils ont organisé un débat sur « le discours religieux dans les médias ». Lors des discussions, ils ont fait part de leur anxiété à cause de la prolifération des radios confessionnelles, le problème que pose le discours politico-religieux dans les médias, le profil des animateurs des émissions religieuses, entre autres.

La religion a provoqué des guerres civiles dans certains pays africains

Antoine Ngor Faye, journaliste sénégalais et expert en communication, a suggéré à ses jeunes confrères de « recourir à la documentation, car l’information religieuse a été à l’origine d’émeutes et de guerres civiles dans certains pays » africains. Il a rappelé, à ce sujet, les exemples du Nigeria et le rôle négatif de la Radio mille Collines du Rwanda, pendant le génocide d’avril 1994.

Faye qui animait la conférence, a aussi souligné l’intérêt, pour la Cjrs, de mettre en valeur « le dialogue interreligieux qui est une réalité au Sénégal ». A ce propos, il a cité l’exemple des futurs prêtres du pays qui, pendant leur formation, apprennent le Coran pendant quatre ans. Il a aussi mis l’accent sur la nécessité de tenir compte des religions traditionnelles. « Le Sénégalais a beau être un bon musulman ou un bon chrétien, il reste ancré dans ses pratiques traditionnelles », a-t-il souligné.

Pour Babacar Niang, prédicateur islamique dans une radio locale, « Walf fm », il existe différentes méthodes de prêche et il faut privilégier celles qui ont un rapport direct avec l’actualité religieuse. Il faut également solliciter l’aide et l’expertise des connaisseurs pour améliorer le traitement du fait religieux dans les médias.

Baba Diop, journaliste au groupe « Sud Communication », a suggéré d’éviter le discours moralisateur qui accompagne souvent certaines émissions. Il s’agit de rendre accessible le discours religieux et ne pas prêter une foi aveugle à certaines personnes que le journaliste désigne lui- même comme un spécialiste de la religion. « Ce qui est parfois loin d’être le cas », a-t-il ajouté. (apic/ibc/be)

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