«L’Eglise est ouvrière de paix», affirme l’archevêque d’Abidjan
Rome, 21 novembre 2004 (Apic) L’Eglise en Côte d’Ivoire est «ouvrière de paix» et ne «jette pas d’huile sur le feu» dans la crise que traverse son pays, affirme le cardinal Bernard Agré, archevêque d’Abidjan. Il a expliqué en fin de semaine à Rome la position de son Eglise à une poignée de journalistes, dont le correspondant de l’Apic, en présence de l’ambassadeur de la Côte d’Ivoire près le Saint-Siège.
Venu à Rome à l’occasion de l’Assemblée plénière du Conseil pontifical pour la famille, dont il est membre, le cardinal africain a personnellement rencontré Jean Paul II, «un frère, plus qu’un chef», le 18 novembre. Il n’a pas tenu à divulguer le contenu de cet entretien.
«Je ne suis envoyé par personne à Rome, je suis venu pour une réunion statutaire annuelle et pour rencontrer celui-ci ou celui-là», a déclaré l’archevêque d’Abidjan sous l’oeil de Benjamin Konan Kouané, ambassadeur de Côte d’Ivoire près le Saint-Siège depuis janvier 2004. «Ma porte est ouverte à ceux qui veulent me voir», a-t-il souligné.
Interrogé sur la déclaration de la Conférence épiscopale de Côte d’Ivoire du 10 novembre 2004, condamnant la réaction «si disproportionnée de la France» suite à l’attaque le 6 novembre d’une position française par l’aviation ivoirienne, qui a fait neuf victimes. le cardinal a déclaré qu’il pouvait dire «ce qu’il pensait de façon décontractée». La Conférence épiscopale ivoirienne (CEI) n’est pas là «pour jeter de l’huile sur le feu après ce qui s’est passé», a-t-il souligné.
Non à la violence
Sait-on exactement ce qui s’est passé à Bouaké?, s’est-il interrogé. «Seule la France le sait et nous aussi, nous aimerions savoir. Nos frères français ont riposté, ce que nous regrettons», a-t-il poursuivi. La réponse militaire française est apparue à certains comme des représailles. «En Côte d’Ivoire, la rumeur est que, si la France le voulait, cette guerre serait achevée», a affirmé le cardinal Agré aux journalistes présents.
«La CEI s’est prononcée pour inviter la population au calme et à ne pas recourir aux voies de la violence. Le temps est venu de conclure une situation qui a trop duré. (.) Il faut faire preuve d’intelligence pour avoir la capacité de trouver une solution efficace, rapide et en douceur» à la crise, a poursuivi le prélat. «Il faut qu’il y ait des sages au sommet et dans la masse du peuple pour arrêter de crier au loup».
Chirac doit parler à Gbagbo «en frère»
La voie la meilleure est la négociation, a-t-il plaidé. «Les protagonistes doivent se rencontrer chez nous et pas au bord de la Seine», a poursuivi le cardinal pour qui une telle rencontre pourrait parfaitement se dérouler en Côte d’Ivoire puisque la France et l’Onu sont présents pour garantir la sécurité.
Ainsi, le président ivoirien Laurent Gbagbo doit pouvoir parler «en frère et en partenaire, non en dominé» avec le président français Jacques Chirac. A ses yeux, l’accusation des évêques ivoiriens, qui voient dans l’action française une volonté de réduire de nouveau le pays en une colonie, n’est «pas exagérée», selon le cardinal. «Il faut avoir vécu les faits pour savoir, pour comprendre et nous ne sommes pas les seuls à les dénoncer». Et de donner, entre autres, en exemple les Sénégalais et les Burkinabés.
«Si personne n’arme les rebelles, que nous appelons frères, alors ce sera une lecture bénéfique de l’embargo sur les armes voté par les Nations Unies. L’embargo ne doit pas uniquement museler le gouvernement, mais les deux parties et ainsi ouvrir le pays à la réunification», a aussi insisté le prélat ivoirien.
«Des préjugés colportés par la presse française»
Par ailleurs, interrogé sur les tensions entre musulmans (38% de la population) et chrétiens (28% environ de la population) ivoiriens qui pourraient naître de l’arrivée au pouvoir d’un président musulman, le cardinal a estimé que «ça ne changerait rien, s’il est compétent». «Ce sont des préjugés colportés malheureusement par la presse française. Le problème religieux en Côte d’Ivoire, c’est vous qui l’avez attisé», accuse le cardinal, reconnaissant cependant qu’il pouvait y avoir des «fanatiques» parmi les chrétiens et les musulmans.
«Qu’on arrête de colporter le mythe d’une opposition entre un Nord musulman et un Sud chrétien. Dans le Nord, les chrétiens sont aussi très nombreux», a expliqué le cardinal Agré. «Nous sommes unis pour que la paix revienne dans ce pays», a-t-il poursuivi, rappelant que les responsables religieux musulmans, catholiques, protestants, évangélistes, bouddhistes de Côte d’Ivoire ont appelé «avec insistance» leurs compatriotes «au calme et à la sérénité», le 15 novembre dernier, afin d’éviter d’entretenir dans les coeurs un climat de haine, de suspicion et de vengeance.
«Il n’y a pas de xénophobie en Côte d’Ivoire»
«Nous voulons prendre contact avec tous ceux qui veulent nous rencontrer. Les chrétiens de Côte d’Ivoire ne sont pas uniquement les évêques», a-t-il poursuivi rappelant l’engagement des chrétiens ivoiriens dans les partis politiques nationaux et le rôle important des oeuvres de bienfaisance, telle la Caritas, dans la résolution du conflit.
Puis, le cardinal a rejeté toute idée de xénophobie dans son pays. «Cette xénophobie dont on parle, je ne sais pas où elle se loge, parce qu’il faudrait bien nous montrer ce que c’est que d’être xénophobe», a-t-il expliqué soulignant que la Côte d’Ivoire était «le seul pays au monde avec plus de 30% de sa population qui soit étrangère. Vous avez vu d’autres pays comme çà ?».
Suite à la déclaration du président ivoirien invitant les entrepreneurs français à rentrer en Côte d’Ivoire, après les émeutes anti- françaises dans la capitale, le cardinal estime que «si le président a fait cet appel, c’est qu’il est sincère».«Quel sort faites-vous à ces Français qui sont revenus chez vous ? Aurons-t-ils le même sort, la même situation qu’ils avaient chez nous ? Alors laissez-les revenir s’ils le veulent», a insisté le haut prélat.
«Ce qui s’est passé ne ressemble pas à la Côte d’Ivoire»
«Beaucoup de Français n’ont pas voulu prendre l’avion pour partir. Ils aiment ce pays, ils se sentent chez eux. Nous regrettons ce qui s’est passé, ça ne ressemble pas à la Côte d’Ivoire», a expliqué l’archevêque d’Abidjan, au sujet des exactions commises contre les ressortissants français. «Il faut regarder qui les a commises, qui a mis 4000 prisonniers dans la nature, qui les a fait sortir de prison, dans quel but ?», s’interroge le cardinal Agré. «Ce ne sont pas les Ivoiriens moyens qui aiment les Français, qui aiment la France», a-t-il conclu.
Le 11 novembre dernier, sur les ondes françaises de Radio Vatican, le cardinal Agré avait demandé aux dirigeants français d’aider la Côte d’Ivoire à prendre son destin en main «de façon libre et souveraine». Il reprochait aux forces françaises sous mandat de l’Onu de semer la mort et la désolation dans son pays et affirmait avoir vu dans les hôpitaux les victimes «décapitées par l’Armée française».
Le cardinal Agré, âgé de 76 ans, jouit d’une grande popularité dans son pays et d’une grande liberté d’action et de parole. Très entreprenant, cet ami du cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, qui lui a adressé une lettre à la suite des événements du début du mois de novembre, a en particulier voulu former les laïcs à la politique pour combattre la corruption dans son pays, ce qui lui a valu de nombreuses difficultés avec le monde politique ivoirien. (apic/imedia/hy/be)
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