Pour l’organisation d’un nouveau deuxième tour

Rome: Interview du cardinal grec-catholique ukrainien, Mgr Lubomyr Husar

Propos recueillis à Rome par Hervé Yannou

Rome, 3 décembre 2004 (Apic) Le cardinal grec-catholique ukrainien, Mgr Lubomyr Husar, milite en faveur de la répétition du second tout des élections en Ukraine. L’Eglise, dit-il dans une interview à l’Apic, ne devrait finalement pas jouer un rôle de médiateur en Ukraine, mais aider à la mise en place de la démocratie réclamée par son peuple.

Le chef de l’église gréco-catholique ukrainienne, a dit jeudi à Rome souhaiter l’organisation d’un nouveau deuxième tour de l’élection présidentielle dans son pays et a mis en garde contre les risques de réactions de désespoir de la population. La tension est actuellement vive en Ukraine entre orthodoxes fidèles à Moscou et catholiques.

Pour le cardinal ukrainien, l’Eglise doit accompagner l’Ukraine, actuellement en « transition démocratique ». L’archevêque majeur de Lviv et chef de l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine – uniate – ce trouvait à Rome dans la soirée du 2 décembre 2004.

Apic: La crise actuelle a-t-elle rendu plus manifestes les divisions entre les orthodoxes de Moscou et les autres chrétiens présents sur le territoire ukrainien ?

Mgr Lubomyr Husar: Nous ne devons pas identifier la hiérarchie ou la politique ecclésiastique au peuple. Dans les rues de Kiev, il y a des milliers de personnes de différentes confessions religieuses ; on ne peut pas dire qu’il y ait, d’un côté, des membres d’une Eglise et, de l’autre, d’autres fidèles. En revanche, ce qui est objectif, c’est qu’avant les élections, l’Eglise orthodoxe sous l’autorité du patriarcat de Moscou a très clairement appuyé Viktor Ianoukovitch et la politique pro-russe, tandis que les autres Eglises ont cherché la neutralité en demandant au peuple de bien juger, en toute liberté, de leur vote.

Apic: Quel est le rôle de l’Eglise greco-catholique dans ce conflit ?

Mgr Lubomyr Husar: Nous encourageons notre peuple. Je demande aux manifestants de ne pas perdre espoir. Nous devons avoir confiance en un monde meilleur qui a, certes, un coût élevé. Et si Iouchtchenko attire tant, c’est que les gens voient en lui la possibilité d’un vrai changement. C’est la grande différence entre les deux candidats.

Apic: Vous aviez proposé votre médiation dans la crise, qu’en est-il ?

Mgr Lubomyr Husar: Je pense que cette possibilité est très diminuée dans la phase actuelle. Notre médiation s’appuyait sur la bonne volonté de toutes les parties qui voulaient aller de l’avant. Mais, aujourd’hui, le gouvernement est dans une position trop rigide et les médiateurs étrangers sont beaucoup plus forts politiquement. Notre Eglise est trop faible. Mais si nous ne pouvons pas jouer un rôle dans une crise aussi forte, nous pourrons jouer un rôle dans l’avenir démocratique du pays.

Apic: Etes-vous, comme le Saint-Siège, préoccupé par la situation en Ukraine ?

Mgr Lubomyr Husar: Nous avons vécu des moments difficiles, mais le Saint- Siège n’a pas de raison d’être préoccupé. Chaque jour, je suis un peu plus optimiste. Le peuple n’a choisi ni la révolution, ni le combat, mais bien d’être présent, calmement et de manifester son désir. Ce désir que le gouvernement tente d’éteindre car il est très embarrassant pour lui. Les gens aujourd’hui, par leur mouvement spontané, par ces milliers de personnes qui sont sorties dans la rue à Kiev et ailleurs, goûtent un peu à la liberté et demandent désormais plus. Ce moment est très formateur pour l’Ukraine.

Apic: Le gouvernement tente d’éteindre ce désir, ne craignez-vous pas la naissance de deux Ukraine ?

Mgr Lubomyr Husar: Il est vrai que les politiques jouent avec les différences de traditions et de cultures nées de l’histoire, une partie de l’Ukraine ayant vécu sous l’empire russe, l’autre sous l’autorité polonaise puis austro-hongroise. Les politiques jouent sur ce séparatisme, en accentuant les divisions pour enflammer les gens. Mais, même si l’on dit que chacun s’appuie sur une partie différente de la population, les gens ont convergé vers Kiev et ont fraternisé car, malgré leurs différences, ils forment un même peuple. Et le peuple, contrairement à ceux qui veulent le pouvoir et le protéger, n’est pas préoccupé.

Apic: Quel est, selon vous, l’avenir de la démocratie en Ukraine ?

Mgr Lubomyr Husar: Si les élections s’étaient déroulées normalement avec une petite majorité pour Viktor Iouchtchenko, le monde n’aurait pas pensé à l’Ukraine. A cause de cette crise politique, le monde -notamment l’Union européenne, le Canada, les Etats-Unis- s’est rendu compte de l’importance de ce pays. Il s’est aussi rendu compte que ce que font les gouvernants en Ukraine aujourd’hui est typique d’une répétition du monde soviétique. Souvent, le monde occidental s’est lamenté sur l’Ukraine, l’accusant de ne pas vouloir aller vers la démocratie et l’économie de marché. Ainsi, aujourd’hui, le monde peut constater ce réveil du peuple ukrainien. Mais, pour la mise en oeuvre du processus démocratique, il faudra encore attendre une génération. L’Eglise, elle, peut aider et expliquer la démocratie, mais les gens ont besoin de temps pour changer de mentalité. Et l e passage d’une ère communiste à une autre période ne se fait pas sans douleurs.

Apic: Que peuvent faire les membres de la Communauté internationale arrivés en Ukraine ?

Mgr Lubomyr Husar: Ils doivent avant tout être des témoins objectifs de la situation et chercher à comprendre. Nous espérons aussi qu’ils appuieront le processus démocratique. L’Union est un corps politique très important, ce que notre gouvernement ne peut ignorer. Le fait que notre président soit allé à Moscou demander des conseils est sans doute le signe qu’il a compris que l’Europe a pris des positions claires bien différentes des siennes et de celles que ses collaborateurs avaient prévues. C’est le moment pour l’Europe de donner un fort témoignage de solidarité qui ne sera pas oublié. Dans le passé, l’Europe a donné trop peu d’attention à l’Ukraine et c’est pourquoi le pouvoir communiste a pu agir facilement. L’Europe s’est aujourd’hui réveillée. Elle a l’obligation d’aider un autre pays européen. (apic/imedia/hy/pr)

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