Une religion théologiquement semblable aux autres
Déo Negamiyimana, pour l’Apic
Lausanne, 14 décembre 2004 (Apic) L’islam est une religion « théologiquement semblable aux autres », affirme le psychologue Abdelhak Elghezouani. Le Marocain travaille à Lausanne comme psychothérapeute au sein de l’association « Appartenances », qui se veut « un pont entre sociétés migrantes et société d’accueil ».
Les 6, 13 et 20 décembre, l’association lausannoise « Appartenances » propose un cours sur le sujet à une cinquantaine de travailleurs sociaux, enseignants, membres du personnel médical. Soit des gens souvent en contact avec les migrants, dont nombre d’entre eux sont de religion islamique.
Les personnes qui fréquentent « Appartenances » se trouvent souvent dans une situation de précarité et de survie identitaire. L’association vise à mobiliser le potentiel créateur et les ressources des migrants. Elle entend favoriser l’émergence d’ »appartenances plurielles », à ses yeux principal garde-fou face à la prolifération d’ »identités meurtrières ». Rencontre avec le concepteur de cette formation, Abdelhak Elghezouani, lui- même musulman.
Apic: Quelles sont les raisons qui vous ont motivé à élaborer le cours?
Abdelhak Elghezouani: Au départ, en tant que musulman et Marocain, on m’a souvent sollicité pour donner des informations sur l’islam, que j’abordais en tant qu’ensemble de pratiques. Petit à petit, je me suis acheminé vers un islam comme religion de communautés récemment arrivées en Suisse et en Europe. Dans le cours, nous tenons un discours non religieux sur l’islam devant des personnes en relations régulières avec des migrants.
Apic: A quand une formation similaire pour les décideurs politico- administratifs?
A.E: Je me demande s’il n’aurait pas fallu commencer par eux. Toutes les institutions ont d’ailleurs besoin de faire une lecture de l’islam, présent aujourd’hui dans des pays qui ne le connaissent pas suffisamment. On ne peut plus ignorer les 300 à 400’000 musulmans établis en Suisse, sur un effectif de 12 millions recensé dans toute l’Europe. Le cours est justement conçu sous forme de dialogue, en tenant compte de ce que les gens ont en commun dans le domaine religieux, en soi universel. A l’église comme à la mosquée, les gens reçoivent satisfaction, sérénité, apaisement, liens sociaux, etc. Tel est le credo du cours.
Théologiquement, les musulmans reconnaissent un seul Dieu et le dernier des prophètes du nom de Mahomet. Je me suis souvent intéressé au fondement de l’islam qui ne diffère en rien des fondements des autres religions. J’ai aussi cherché à comprendre comment la religion est vécue dans les communautés migrantes. Comment l’islam est considéré dans un cadre social, politique et juridique et dans quel sens le musulman vit ce cadre dans son identité religieuse.
Apic: Quel constat dressez-vous aujourd’hui?
A.E: Plus le séjour se prolonge en Europe, plus les manières d’agir des musulmans évoluent. Elles passent de celles des premières générations des années 1950-1960, qui correspondent à un islam très peu visible, à celles que l’on voit aujourd’hui.
Cela s’explique par le fait que la composition sociologique des premières communautés n’était pas très complexe. C’étaient des célibataires, souvent saisonniers, peu visibles. Avec le temps, les travailleurs ont eu droit au regroupement familial, les familles se sont élargies.
A partir de ce moment, l’islam a quitté la sphère privée pour devenir public. Par exemple, à la naissance d’un enfant, il a fallu une déclaration à un état civil habitué à des enfants catholiques et protestants, avec des noms très connus localement. Du coup, ces enfants d’une autre religion, aux prénoms parfaitement inconnus comme Mohammed, Ali, Abdallah, Hussein, ont suscité des interrogations.
Apic: Comment ces nouvelles réalités ont-elles été perçues dans les autres secteurs?
A.E: Le phénomène s’est encore davantage manifesté avec l’inscription des mêmes enfants à l’école. Là non plus, on ne connaissait presque rien des musulmans. Leur présence a rendu l’islam plus visible au sein des institutions publiques. Ce qui a fini par donner une nouvelle identité musulmane. Plus chez les enfants que chez les parents.
L’enfant issu d’une famille musulmane qui voyait l’islam à la maison et rien du tout à l’école ou dans la rue a fini par développer une identité particulière mixte, par le fait qu’il évoluait dans deux sphères différentes.
Apic: Y a-t-il eu des conséquences?
A.E: Ce phénomène a fini par produire de nouveaux musulmans, qui sont nés et ont grandi dans un univers non musulman. Je suis persuadé que c’est de ces musulmans de deuxième génération qu’est né et que naîtra encore un nouvel islam.
Cela est très positif, du fait que la nouvelle religion dépasse les vieilles querelles identitaires qu’on connaît dans toutes les religions. Même si de temps à autres, des fantasmes et des hostilités accumulés sur base de vieilles traditions islamiques sont importés de l’extérieur vers l’Occident.
Apic: Une formation des imams en Suisse peut-elle contrer ce genre de dérapage?
A.E: Même s’ils ne sont pas investis d’autorité, les imams ont une fonction sociale importante. L’imam doit avoir beaucoup de connaissances car il revêt un rôle social de régulateur. En enseignant, il guide. Je souhaite surtout qu’ils aient, en plus de leur formation religieuse, une connaissance du monde dans lequel ils évoluent, baignés dans une religion majoritaire qui n’est pas la leur.
Malheureusement, j’ai l’impression que l’idée de formation tombe dans une période conflictualisée qui correspond à la diabolisation de l’islam et des musulmans. Je fais cependant confiance à la Suisse dans son expérience exceptionnelle de gérer les différences.
Apic: Que pensez-vous de cette diabolisation de l’islam?
A.E: C’est un malheur. Un dérapage qui ne peut que conduire aux tragédies. Le monde islamique partage plusieurs frontières avec le monde judéo- chrétien. C’est de là que viennent les conflits. S’il n’y avait pas ces liens de voisinage, tout serait pour le mieux dans le meilleur des deux mondes.
Apic: Et qu’en est-il de l’assimilation de l’islam au terrorisme?
A.E: La différence est pourtant nette. Le terrorisme peut provenir de toutes les cultures et toutes les religions du monde. C’est une manière d’attiser un conflit qu’on ne peut pas attribuer à la seule religion islamique. Il se fait actuellement que parmi les terroristes, beaucoup sont des musulmans. Ce n’était pas le cas il y a trente ans. DNG/JB
Encadré
« Appartenances »: interface entre Suisses et étrangers
Dès sa création en 1993 à Lausanne, l’association « Appartenances » poursuit deux objectifs principaux: rapprochement entre migrants et société d’accueil, accès facilité de la population étrangère aux soins médicaux, surtout pour ceux qui maîtrisent difficilement la langue du pays d’accueil. Dans cette optique, elle vise l’autonomie des personnes étrangères ainsi qu’une certaine qualité de vie par la découverte et l’utilisation des ressources de tout un chacun. « Appartenances » met souvent sur pied divers projets en collaboration avec les institutions qui oeuvrent dans le canton: formation d’interprètes culturels ou de médiateurs communautaires, lieux de rencontre et d’étude pour hommes et femmes d’origine étrangère, formation des professionnels de la santé, de l’éducation et du social. Dans le canton de Vaud, l’association est aussi connue pour ses soins psychothérapeutiques et sa bibliothèque documentée en plusieurs langues. Contacts: rue des Terreaux 10, 1003 Lausanne, Tél.: 021 341 12 50.
(apic/dng/bb)
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