Entre adversaires et partisans du libéralisme, langage de sourds ?
Jacques Berset, agence Apic
Berne, 25 novembre 2004 (Apic) La mondialisation néo-libérale a visiblement échoué et des alternatives réalistes existent. Une globalisation «à visage humain» ne sera possible qu’avec un changement de cap radical, analysent les six oeuvres d’entraide actives dans le développement, regroupées dans la Communauté de travail Swissaid, Action de Carême, Pain pour le prochain, Helvetas, Caritas et Eper.
Les ONG ont présenté leurs thèses lors d’un débat public avec des personnalités du monde politique et économique qui a rassemblé jeudi 25 novembre plus de 300 participants au «Kultur Casino» de Berne. Persuadées qu’»un autre monde est possible» – pour paraphraser le slogan du Forum social mondial de Porto Alegre -, les organisations de développement ont réclamé une correction fondamentale du cours de la politique mondiale actuelle, qui contribue à la concentration de la richesse en faveur de quelques nantis, toujours plus riches, alors que la majorité de l’humanité stagne ou s’appauvrit.
Des voix dissidentes également invitées
Si la salle était dans son immense majorité acquise aux thèses présentées dans l’ouvrage du directeur de la Communauté de travail, Peter Niggli, intitulé «La mondialisation, et après. Quel développement au 21e siècle ?», des voix dissidentes avaient également été invitées.
Parmi elles, celles d’Oscar Knapp, délégué aux accords commerciaux du Secrétariat d’Etat à l’économie (seco), ancien ambassadeur au Brésil, de Rudolf Walser, membre de la direction d’economiesuisse, et de la conseillère nationale radicale Christa Markwalder. S’ils se prononcent tous en faveur du combat contre la pauvreté – la réduction de la misère dans le monde est une contribution à la stabilité et à la sécurité internationale, et correspond finalement aux intérêts bien compris de la Suisse, notamment de son économie! – les intervenants divergent fondamentalement sur les moyens à mettre en oeuvre.
L’ambassadeur Knapp: «nous n’avons pas assez de mondialisation»
Citant les exemples d’économies fermées comme celles de la Corée du Nord, du Myanmar ou du Turkménistan, Oscar Knapp affirme que du point de vue du seco, «nous n’avons pas assez de mondialisation». L’ambassadeur estime certes que le combat contre la pauvreté est «le défi stratégique du 21e siècle».
Mais les pauvres, pour lui, sont d’abord des acteurs économiques, qui réagissent à des incitations et dont les potentiels et les ressources doivent être mobilisés. Pas questions donc de simplement «apporter de l’aide et de distribuer des aumônes». C’est aussi la raison pour laquelle le seco est plutôt sceptique à l’idée de garantir, en droit international, la coopération au développement.
Les échecs de la pensée unique néolibérale
Peter Niggli a relevé qu’il fut un temps où les organisations actives dans le développement évitaient autant que possible la confrontation directe avec les tenants de la vision dominante de l’économie, la pensée unique néolibérale devenue la vulgate de l’après 1989. Avec la chute du communisme, a-t-il souligné, le libéralisme, la dernière utopie du 19e siècle, pensait entamer son «Reich de 1000 ans». Mais depuis les crises économiques à répétition – notamment la crise asiatique des années 97-98 – l’optimisme est retombé. «Aujourd’hui, les doctrines du fondamentalisme du marché sont elles-mêmes remises en question!».
Et de relever que les pays en développement ont connu un plus faible taux de développement ces deux dernières décennies en appliquant les «diktats» du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale que durant la période keynésienne prévalant dans les années 50 à 80. Tandis que l’Inde et les pays d’Asie de l’Est, qui n’ont pas suivi les recettes néolibérales, s’en sont bien mieux tirées. Notamment grâce à des interventions étatiques et en mettant en oeuvre des mesures protectionnistes dans certains secteurs.
Pas question de choisir le protectionnisme
Pour Peter Niggli, pas question cependant de choisir le protectionnisme, l’économie planifiée centralisée et la fermeture économique nationale, qui seraient de «fausses alternatives». Le Zurichois constate que les pays du Sud qui connaissent un certain succès ont combiné des éléments qui paraissent contradictoires aux yeux des tenants du libéralisme pur et dur: par ex. la promotion de la formation du capital privé et les importants investissements étatiques dans les nouvelles industries.
Sur le plan suisse, le directeur de la Communauté de travail des organisations de développement a dénoncé la menace qui pèse sur l’aide au développement, en indiquant la volonté du Conseil fédéral de prendre 1 milliard de francs sur le budget du développement au profit du Fonds de cohésion de l’Union européenne. Ce Fonds d’aide aux pays les plus pauvres de l’Union européenne intervient en faveur des pays d’Europe de l’Est récemment entrés dans l’UE.
Dans ce domaine, il a obtenu le soutien des parlementaires socialiste (Paul Rechsteiner) et vert (Cécile Bühlmann) présents, mais également de la démocrate-chrétienne saint-galloise Lucrezia Meier-Schatz, pour qui le Fonds de cohésion n’a rien à voir avec la politique de développement de la Suisse.
Analysant les sévères critiques des options néo-libérales dominantes, Catherine Schümperli Younossian, chargée de recherche à l’Institut universitaire des études de développement (iued) à Genève, a salué le travail de Peter Niggli. Elle a tout de même mis un bémol à son analyse concernant la Chine, l’Inde et les «tigres» asiatiques: si les indicateurs macro-économiques leur sont favorables, «il ne faut pas passer sous silence les énormes écarts socio-économiques qui se sont creusés dans ces pays entre les différentes couches de la population».
Très sévère sur le cours pris par l’économie mondiale ces dernières décennies, Jürg Krummenacher, membre du comité de la Communauté de travail des oeuvres d’entraide, a estimé que la globalisation était condamnée à l’échec, alors que les «prophètes» du marché libre mondial avaient assuré que la mondialisation allait libérer les hommes de la pauvreté et du «retard».
La pauvreté croit aussi en Suisse
En réalité, a constaté le directeur de Caritas Suisse, «la moitié de la population mondiale doit se contenter d’un revenu de moins de 2 dollars par jour. Les 15 hommes les plus riches de la terre possèdent plus de biens que tous les Etats africains au Sud du Sahara peuvent produire en une année. La fortune des trois personnes les plus riches du monde est plus importante que le produit intérieur brut des 48 Etats les plus pauvres du monde!» En Suisse aussi, la pauvreté est en pleine croissance: 850’000 personnes sont déjà touchées, tandis que seulement 10% de la population suisse a aujourd’hui un revenu disponible supérieur à ce qu’elle avait au début des années 90. «Pour les deux tiers de la population, le revenu disponible a en fait diminué!»
Et Jürg Krummenacher d’affirmer que jamais l’humanité n’a eu de telles ressources financières et techniques pour résoudre les problèmes d’injustice et de pauvreté. «C’est une question de volonté politique», a-t- il lancé, en plaidant pour une «mondialisation de la solidarité», seul moyen pour la survie de l’ensemble de l’humanité. JB
Encadré
Quelle politique de développement pour le XXIe siècle ?
La Communauté de travail a mené une réflexion de fond avec les responsables de ses organisations membres Swissaid, Action de Carême, Pain pour le prochain, Helvetas, Caritas et Eper. Bilan: 25 ans de globalisation ont été contre-productifs pour les populations les plus déshéritées et les pays pauvres; une globalisation «à visage humain» ne sera possible qu’avec un changement de cap fondamental. Dans cette perspective, la Communauté de travail a élaboré un «programme» complet fixant des objectifs en matière de politique de développement. Les résultats sont l’objet d’un livre de Peter Niggli paru début novembre: «La mondialisation, et après. Quel développement au 21e siècle ?» Editeur: Communauté de travail Swissaid- Action de Carême-Pain pour le prochain-Helvetas-Caritas-Eper, Lausanne, 2004. 130 pages Fr.18.– JB
Encadré
La vue quelque peu critique de Walter Fust
Quelque peu critique envers certains aspects de l’ouvrage de Peter Niggli, le directeur de la Direction pour le développement et la coopération (DDC) admet cependant qu’il faut des changements et des politiques différentes à l’avenir. Walter Fust estime que l’apport des oeuvres d’entraide est très utile pour le débat en Suisse et dans les forums internationaux. «Les oeuvres d’entraide sont beaucoup plus libres.»
Le chef de la DDC souhaite une meilleure cohérence de la coopération internationale: il arrive que dans des négociations commerciales, la Suisse officielle s’abstienne de parler de développement! «La pure sauvegarde des intérêts nationaux ne suffit tout simplement plus dans ce monde globalisé», a-t-il déclaré jeudi à l’Apic. Le seco, qui s’occupe notamment de l’intégration au commerce mondial, de la mobilisation des ressources de l’économie privée, est moins impliqués dans le développement social que la DDC.
«Avec tous les aspects en jeu, chaque pays a un problème de cohérence.Etant donné la sectorialisation des problèmes, on n’a pas toujours la vue globale d’un développement durable. Ce problème existe aussi en Suisse, et cela ne facilite pas du tout la coordination». (apic/be)
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