Apic interview
En Chine se développe actuellement le capitalisme le plus sauvage
Josef Bossart, Apic / Traduction: Bernard Bovigny
Pékin, 23 décembre 2004 (Apic) Je ne connais pas d’autre endroit où l’écart entre pauvres et riches est devenu aussi important qu’en Chine, pays dans lequel croît actuellement le «capitalisme le plus sauvage». C’est ce que déclare le Suisse Stephan Rothlin, 44 ans, professeur d’éthique de l’économie à l’Université du commerce international à Pékin.
En Chine, l’argument le plus convainquant pour développer l’éthique de l’économie, est qu’un comportement convenable est rentable, soutient ce catholique originaire de Suisse Centrale, qui a répondu à Pékin aux questions de l’Apic.
Apic: Vous parlez de grand intérêt pour l’éthique de l’économie en Chine. Comment expliquez-vous cet intérêt?
Stephan Rothlin: Les Chinois sont toujours très pragmatiques, et peut-être même davantage que nous autres Suisses. Tout, ou presque, tourne autour de l’argent. En Chine se développe actuellement le capitalisme le plus sauvage que vous pourriez imaginer. Et comme dans le domaine de l’éthique de l’économie nous travaillons toujours avec des exemples, il est naturellement souvent question, durant les cours, de corruption et de toutes sortes de mensonges et d’abus, qui sont fréquents dans le pays. Les Chinois sont très ouverts à ces thématiques, car l’éthique d’entreprise est une science très orientée vers le domaine pratique.
Apic: L’éthique de l’économie intéresse aussi le parti communiste chinois .
S.R: J’ai pu, ces derniers jours, donner une conférence sur l’éthique de l’économie à l’Ecole centrale du parti communiste à Pékin, ce qui est plutôt inhabituel. En principe, il faut attendre longtemps avant d’y être introduit. Le domaine de l’éthique de l’économie a rencontré un réel intérêt.
En février dernier, j’ai édité un livre en Chine, qui illustre l’éthique de l’économie internationale actuelle à travers des exemples de situations présentés par mes étudiants chinois. A l’étonnement de l’éditeur, le livre s’est très bien vendu. Car même ceux qui sont intéressés par l’éthique de l’économie ont du mal à se représenter ce que cela signifie concrètement.
Apic: L’intérêt pour l’éthique de l’économie a-t-elle aussi à voir avec le pragmatisme des Chinois, lesquels souhaitent créer une image positive auprès des investisseurs étrangers?
S.R: Les Chinois sont intéressés à créer une sorte de champ commercial qui convienne à des investisseurs étrangers. Du fait que la Chine soit membre depuis 2001 de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le pays s’est efforcé de ne pas apparaître comme une nation primitive et veut s’assurer un standard suffisant pour intervenir comme un acteur économique au niveau international.
L’argument le plus convainquant pour l’éthique de l’économie en Chine est que le comportement éthique est rentable. La presse du pays semble plus libre ces derniers temps, et des récits de pots-de-vin sont révélés plus facilement au public. Une société plus transparente est en train de se frayer un chemin.
Apic: Les entreprises de presque tout l’Occident se pressent en Chine. Qu’est-ce qui rend le pays aussi attractif?
S.R: Les salaires en Chine sont incroyablement bas, même en comparaison avec l’Inde. C’est la raison pour laquelle les Indiens craignent actuellement la concurrence de la Chine. Les marchandises chinoises étaient déjà avantageuses autrefois, mais de piètre qualité. Mais cela a beaucoup changé entre-temps.
Aujourd’hui, un entrepreneur peut engager un travailleur pour un salaire mensuel de 70 ou 80 francs, sans contrat. Il procure également à manger à l’employé, qui n’ose demander davantage. Car celui-ci est si fortement motivé, par exemple pour subvenir à l’éducation et aux études de son enfant, qu’il travaille à n’importe quelles conditions.
Apic: L’économie chinoise deviendrait-elle florissante grâce à des personnes qui subissent des privations?
S.R: Il convient d’examiner la situation plus attentivement. De plus en plus, la situation de concurrence joue un rôle certain dans l’amélioration des droits. Récemment, une firme est arrivée à la conclusion qu’une entreprise concurrente ne pouvait produire à un coût si bas qu’en utilisant le travail des enfants. Et elle l’a dénoncée devant la justice.
Il faut savoir qu’il existe des lois interdisant clairement le travail des enfants. Mais elles ne sont pas respectées car des pots-de-vin sont en jeu. Mais si maintenant le risque existe, pour une entreprise qui ne s’en tient pas à ces lois, de se faire dénoncer devant la justice par une firme concurrente, elle devra donc calculer avec les graves conséquences financières que cela entraînerait.
Apic: La Chine compte près de 150 millions de bouddhistes. Le bouddhisme est bien la religion la plus enracinée dans le pays. Existe-t-il une éthique d’économie spécifiquement bouddhiste?
S.R: A ma connaissance, pas encore, ou du moins pas dans le cadre d’un développement théorique. Et pourtant il serait important d’affirmer, dans cette jungle sauvage du commerce chinois: «Halte! Il existe encore d’autres valeurs comme la compassion ou le dépassement de son propre ego!» Dans ce domaine, le bouddhisme, surtout tibétain, pourrait beaucoup apporter.
A part l’Inde, je considère le Tibet comme le pays le plus profondément religieux du monde – la religion y est d’ailleurs omniprésente. Il serait propice, à partir des valeurs prônées dans cette région, de bâtir un pont entre éthique commerciale et bouddhisme, qui parlerait beaucoup à la population chinoise. On rencontre parfois des Chinois qui sont ouverts à de telles questions. Et je suis persuadé que cela constituerait une piste prometteuse pour ces hommes d’affaire chinois constamment stressés.
Apic: Quel rapport entretiennent les Chinois avec la religion?
S.R: L’intérêt pour la religion est actuellement très grand. Une version abrégée de la Bible avec illustrations et dans une forme très agréable fait par exemple partie des best-sellers en République populaire de Chine.
Avis aux rédactions: Une photo portrait de Stephan Rothlin est à disposition à l’agence Apic : kipa@kipa-apic.ch
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