Apic interview
Evêques et prêtres pris entre le marteau et l’enclume
Josef Bossart / traduction: Bernard Bovigny
Pékin, 27 décembre 2004 (Apic) D’un côté, ils veulent se mettre au service de l’Eglise, et de l’autre côté, ils sont pratiquement obligés de collaborer avec l’Etat. La plupart des évêques et des prêtres de l’Eglise catholique officielle en Chine se trouvent «entre le marteau et l’enclume», affirme Peter Baumann, interviewé par l’Apic dans le cadre d’un voyage sur place organisé par le cercle d’études Suisse-Chine.
La Chine compte 1,3 milliard d’habitants. Près de 12 millions sont baptisés catholiques, dont 5 millions dans l’Eglise «officielle», reconnue par le gouvernement. Les 7 autres millions font partie de l’Eglise «clandestine». Le jeune retraité Peter Baumann, qui était encore récemment expert sur l’est asiatique chez les missionnaires de Bethléem Immensee, a répondu aux questions de l’Apic sur la situation particulière des catholiques en Chine.
Apic: Chez nous en occident, on donne souvent l’impression que l’Eglise catholique officielle d’une part est «la fausse», contrairement à l’Eglise catholique «clandestine» non-officielle, et d’autre part qu’elle pactise avec le gouvernement chinois, .
Peter Baumann: Chez nous, les notions ne sont pas perçues de façon très claire: on parle de «l’Eglise patriotique», sans observer de distinctions entre l’association patriotique des catholiques chinois et l’Eglise catholique officielle chinoise. Cette association a été créée en 1958 par l’Etat pour assurer le lien avec l’Eglise officielle. En font partie des laïcs, des prêtres, des évêques, mais également des membres du parti communiste, qui veillent à la transmission des lignes directrices du parti dans l’Eglise officielle.
Les prêtres et les évêques de l’Eglise catholique officielle ont tenté dans les années 50 de sauver ce qui pouvait encore être sauvé, en travaillant avec ce nouvel état communiste. En toute conscience, on ne peut pas leur faire de reproches. Tous les missionnaires étrangers avaient alors été expulsés, et à Rome on s’est montré peu sensible à cette situation difficile, en ne donnant par exemple pas la possibilité à cette Eglise d’ordonner des évêques. Mais aujourd’hui près de 80% des quelque 80 évêques de l’Eglise officielle de Chine sont reconnus par Rome. Parmi eux, certains représentent plutôt la ligne d’une Eglise nationale, indépendante de Rome. Ce qui aurait naturellement comme conséquence la rupture avec l’Eglise catholique universelle.
En fait, la plupart des évêques et des prêtres de l’Eglise officielle se trouvent entre le marteau et l’enclume. D’un côté, ils veulent se mettre au service de l’Eglise et faire en sorte que celle-ci puisse accomplir son travail, et d’un autre côté, qu’ils le veuillent ou non, ils sont contraints de collaborer un tant soit peu avec l’Etat et de suivre certaines lignes de conduite. C’est pourquoi, préservons-nous des jugements hâtifs!
Apic: Que pourrait apprendre l’Eglise catholique en Suisse de l’Eglise officielle en Chine, ainsi que de l’Eglise «clandestine»?
P.B: La foi et la prière sont considérées de façon beaucoup plus sérieuse en Chine que dans nos régions. Une foi vivante y est perceptible, qui s’exprime aussi par des actes concrets, notamment dans le travail social, mais également dans la transmission de la foi et l’évangélisation dans les milieux non-chrétiens. Chez nous j’ai parfois l’impression d’une certaine tiédeur ou indifférence pour ce qui touche la foi. On argumente que la religion est une affaire privée, qui ne regarde pas les autres. A mon avis, cela démontre que nous ne prenons pas tellement au sérieux la foi, et que nous ne nous engageons plus avec grande conviction pour elle.
Apic: Le fait que les chrétiens chinois vivent dans une situation à plusieurs égards tendue – on pense à l’Eglise «clandestine», mais également à la position difficile de l’Eglise officielle -agit-il comme un moteur pour la pratique religieuse?
P.B: Cela peut effectivement être le cas. Et cela le reste aussi longtemps que l’on doit se battre pour sa foi, que l’on doit témoigner, que l’on est persécuté . L’exemple de la Pologne pourrait illustrer ce phénomène. Sous l’emprise communiste, l’Eglise polonaise se distinguait par sa vivacité. Mais entre-temps, cet engagement a très fortement diminué. Cela a également été le cas en Allemagne de l’Est: aussi longtemps que les chrétiens étaient poursuivis, ils se montraient très actifs, mais ensuite l’énergie s’est quelque peu volatilisée .
Apic: A l’ouest, l’individualisme représente actuellement un grand défi social, qui atteint déjà la Chine .
P.B: Seulement en partie, pour l’instant. Dans les diocèses du sud de la Chine, où l’accélération économique est beaucoup plus fortement perceptible, l’individualisme a augmenté, et a provoqué une baisse importante des vocations religieuses. Le matérialisme, le consumérisme, tout comme la vie orientée vers la jouissance et le plaisir, constituent aujourd’hui des plus grands défis pour l’Eglise que la «persécution» ou la répression par le régime, estiment beaucoup d’évêques.
La solidarité à l’intérieur de la famille, du groupe de travailleurs et de la communauté villageoise est bien plus forte en Chine, tout comme ailleurs en Asie, que chez nous en occident. Si l’Eglise en Chine arrive à s’appuyer sur ces valeurs communautaires traditionnelles, elle aura davantage de chances de pouvoir contrer l’individualisme. Le règne du matérialisme représente certes un danger pour le christianisme en Chine. En même temps, il convient de ne pas oublier que la pauvreté est encore très importante, particulièrement dans les campagnes. Selon les données officielles, il y a 42 millions de pauvres en Chine. Est considéré comme pauvre celui qui gagne environ moins de 86 francs par an. De plus, il doit y en avoir en tous cas autant qui flirtent avec le seuil de pauvreté.
Apic: Au vu de cette pauvreté, qui devient également toujours plus perceptible dans les villes, l’Eglise dispose d’un immense champ d’activités .
P.B: Si l’Eglise pouvait s’engager encore plus fortement dans les domaines sociaux et éducatifs, cela constituerait un gain important non seulement pour elle, mais également pour la société chinoise dans son ensemble. Mais tant que la méfiance de l’Etat à l’égard de l’Eglise engendre chez elle des difficultés considérables, cela est en grande partie exclu.
Mais d’un autre côté, l’Eglise n’a encore pratiquement pas de personnel formé dans les domaines sociaux et éducatifs. Souvent, les prêtres sont exclusivement destinés aux activités sacramentelles. Aussi, ils ont peu d’expérience et sont lancés dans une activité sans avoir pu établir de contacts ni suivre une formation permanente.
C’est là que l’Eglise en Suisse peut aider les prêtres, les religieuses, ainsi que les laïcs en Chine. En leur offrant des possibilités de formation continue dans les domaines du travail social, de la psychologie et de l’enseignement social de l’Eglise.
Encadré:
Peter Baumann, expert et guide de voyage en Asie orientale
Peter Baumann, âgé de 65 ans, vit à Küssnacht dans le canton de Schwyz. Il a été durant les 25 dernières années expert pour l’Asie orientale chez les Missionnaires de Bethléem Immensee. Il a guidé de nombreux voyages au Japon, à Taiwan, aux Philippines et bien sûr en Chine. Auparavant, il a enseigné six ans le travail social au Japon. Peter Baumann fait partie des fondateurs, en 1986, du groupe de travail oecuménique Suisse-Chine.
(apic/job/bb)
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