Apic reportage
Quelques pas sur le long chemin de l’unité
Pékin, 4 janvier 2005 (Apic) Un petit village de campagne à la pointe nord- est de la Chine, à quelques heures de voiture de Qiqihar et de ses 1,4 millions d’habitants. Le jeune paysan Wang* y vit avec sa famille. Il appartient à l’Eglise catholique «clandestine», où il exerce une activité de catéchiste. Sa petite maison abrite une chapelle. Les premiers chrétiens sont arrivés à Qiqihar en 1925. Il s’agissait de Missionnaires de Bethléem provenant de Suisse. Ils ont été actifs en Chine jusqu’à leur expulsion, à la suite de la prise de pouvoir des communistes en 1949.
Une petite maison au toit plat, comme beaucoup d’autres dans ce petit village paysan relié à la cité industrielle de Qiqihar par un simple chemin parsemé de nids-de-poule. Des oies jasent dans la cour, et des épis de maïs empilés sur le sol sont en train de sécher.
C’est ici que vit Wang avec sa famille. Parfois, la moitié des habitants du village se rendent dans sa maison, soit une centaine de catholiques, pour une célébration de la Parole. A l’aide de quelques autres familles du village, le jeunes paysan a transformé une partie de sa demeure en une simple chapelle, avec des murs blancs, et en y installant un autel, des représentations du Chemin de croix et des bancs. Et lorsque l’affluence est importante, il arrive que les participants se tiennent dehors, dans la cour.
Wang voudrait bien agrandir la chapelle. Il n’en est pourtant pas question. Car il devrait d’abord obtenir un permis de construire, ce qui est impossible car son église domestique n’existe sur aucun document d’Etat. Le catéchiste, sa famille et les autres fidèles appartiennent à l’Eglise catholique «clandestine», donc interdite.
Depuis 1958, l’Eglise catholique en Chine est divisée en une Eglise officielle, dont les évêques sont ordonnés sans l’approbation du Vatican et mis en place par l’Etat, et une Eglise non officielle, «fidèle à Rome» et interdite par le gouvernement. En 1958, l’Etat fonde l’association patriotique des catholiques chinois. Après la prise de pouvoir des communistes, en 1949, toutes les Eglises chrétiennes se trouvent sous le contrôle total de l’Etat, ce qui est encore le cas actuellement.
«Immixtion du Vatican dans les affaires internes de la Chine»
Le christianisme a été utilisé par des impérialistes et capitalistes pour commettre une «agression culturelle», prétendait le parti communiste. C’est la raison pour laquelle les rapports entre les Eglises chinoises et l’Eglise catholique universelle, avec son «immixtion dans les affaires internes de la Chine» par le pape et le Vatican, devaient être interrompus. Jusqu’en 1955, tous les évêques et missionnaires étrangers étaient exclus de la Chine.
Depuis les années 80, l’Eglise catholique officielle a gagné en liberté de mouvement, surtout en raison de la libéralisation économique. Des séminaires ont été ouverts et des communautés de religieuses installées, les bibles et autres écrits religieux ont pu être imprimés, et l’Eglise a été autorisée à développer des projets sociaux. Mais seulement à partir du milieu des années 90 et dans des cercles très limités. Le déploiement libre se heurte encore très rapidement à certaines limites: si les pèlerinages attirent trop de monde, il n’est pas rare qu’ils soient tout simplement interdits. Et les églises ou chapelles dévolues à la piété démolies lorsqu’elles sont exploitées par l’Eglise «clandestine».
Reconnaissance d’évêques «officiels» par le Vatican
Le Vatican a tout de même reconnu comme évêques ordonnés dans la succession apostolique les 80% des 74 évêques issus de l’Eglise officielle et nommés sans son consentement. Pourtant la faille entre l’Eglise officielle (74 évêques, 1’740 prêtres et 3’500 religieuses) et l’Eglise clandestine non-reconnue par le gouvernement (46 évêques, 1’000 prêtres et 1’700 religieuses) reste béante. Car le régime chinois ne semble nullement intéressé à la réconciliation des deux communautés, qui en certains lieux se regardent mutuellement avec méfiance. Une Eglise catholique unie pourrait sans aucun doute se montrer plus forte et plus résolue.
Il arrive toujours que des représentants des Eglises non officielles soient arrêtés par les forces de sécurité de l’Etat, emprisonnés ou placés dans des camps de travail. Et cela se passe de façon totalement arbitraire. La répression est plus ou mois fortement appliquée en fonction des régions, et touche surtout des évêques et prêtres montrant un certain charisme, affirme l’évêque auxiliaire de Hongkong, Mgr John Tong Hon. En tant qu’évêque, se rendre à Rome sans autorisation du gouvernement central chinois ou recevoir des missionnaires étrangers en visite constituent des motifs d’arrestation suffisants.
Une réalité de l’Eglise plus nuancée
D’un côté, l’Eglise catholique officielle «liée au régime» et de l’autre, l’Eglise clandestine non officielle et «fidèle à Rome»? La réalité est trop nuancée pour être décrite comme une peinture où tout est noir ou blanc.
Le jeune Liu* est curé de paroisse dans l’Eglise catholique «officielle» à Qiqihar. La cathédrale St-Michel dans laquelle il oeuvre a été bâtie vers la fin des années 1920 par les Missionnaires de Bethléem Immensee. Liu se dit prêt sans autres conditions à servir de guide pour les visiteurs étrangers dans le village du catéchiste Wang. Et il prend même la parole dans la chapelle domestique. Wang a visiblement un très bon contact avec l’abbé Liu, mais affiche clairement devant lui son appartenance à l’Eglise clandestine.
Le trajet par les chemins cahoteux se poursuit, en direction d’une localité à quelque 100 kilomètres au nord ouest de Qiqihar, où se trouvent des tombes de Missionnaires de Bethléem, selon les indications des membres de leur communauté en Suisse. Ils étaient actifs dès les années 30 et 40 dans cette région située à la pointe nord est de la Chine. Cet endroit éloigné des centres, et proche de la Russie et de la Mongolie, a été confié au milieu des années 20 par le Vatican aux Missionnaires de Bethléem comme territoire de mission.
Pourtant, là où devraient se trouver les tombes, sur une vaste étendue qui semble interminable et qui est longée d’un horizon bleu foncé, rien ne subsiste si ce n’est la maigre verdure des steppes et les éboulis de pierres. Quelques fragments de briques témoignent de la présence passée d’une église. Comme partout dans le pays, les gardes rouges se sont déchaînés durant la Révolution culturelle (1966-1976) et ont détruit toute trace de la «culture bourgeoise».
Une dame âgée, tenant à la main un de ses petits-enfants et arborant un air curieux, semble se souvenir vaguement de ces tombes. Les fidèles du village se réunissent encore chaque année en ces lieux, le jour de la Fête des morts, affirme-t-elle.
Révolution culturelle destructive pour les Eglises
Du fait que durant la Révolution culturelle la pratique de quelque religion que ce soit était strictement interdite, les signes visibles de chrétienté de l’époque ont presque tous disparu dans l’ensemble du pays. La plupart des églises ont été soit détruites, soit réutilisées à d’autres fins, et transformées par exemple en entrepôt, fabrique, lieu de réunion ou même en cirque.
Le Père Anthony a subi la persécution des gardes rouges dans sa propre chair. Ce sexagénaire incarnant la bonté a passé durant la Révolution culturelle cinq ans d’isolement en cellule et 7 ans d’internement dans un camp de travail. La Révolution culturelle a constitué en tous points de vue une immense catastrophe pour l’ensemble du pays, affirme-t-il. Mais l’Eglise, selon lui, est ressortie renforcée de cette épreuve.
Le Père Anthony dirige un séminaire proche de Xi’an, une métropole de 7 millions d’habitants au sud ouest de Pékin. Son lieu de formation des futurs prêtres fait partie des 14 de l’Eglise catholique officielle disséminés à travers le pays, alors que l’Eglise non reconnue en compte dix. Au total, l’Eglise officielle compte 580 séminaristes et l’Eglise non officielle plus de 800. Chacune des deux forme également 800 religieuses.
Il existe actuellement en Chine une importante absence des valeurs et une grande recherche de sens de la vie dans la population, soutient le Père Anthony. Le religieux raconte que des intellectuels notoires manifestent leur intérêt pour la bible, mais sans pour autant envisager le baptême. Et dans l’activité missionnaire, les protestants ont davantage de succès que les catholiques. En Chine, les communautés protestantes croissent énormément. Elles doivent regrouper actuellement au moins 20 millions de fidèles, et même bien davantage selon certaines sources évangéliques. Le nombre de baptisés dans les deux Eglises catholiques, officielle et non officielle, est estimé à 12 millions.
Des évêques ouverts face à la croyance
A Xi’an se trouve également l’évêque Li Du’an, âgé de 77 ans. Il est considéré en Chine et à l’extérieur du pays comme la principale autorité morale de l’Eglise catholique officielle, tout en étant en communion avec l’Eglise universelle. Il a passé 23 années de sa vie dans les geôles chinoises. C’est actuellement la meilleure époque pour évangéliser en Chine, affirme-t-il. Jamais comme aujourd’hui, les habitants de l’Empire du Milieu n’ont été aussi ouverts et aussi positifs face à la croyance. L’évêque est d’avis que l’on se montre moins offensif chez les catholiques que du côté évangélique dans l’activité missionnaire.
L’association patriotique des catholiques chinois ne devrait pas agir par-dessus l’Eglise, mais à l’intérieur de l’Eglise et sous l’autorité des évêques, affirme Mgr Li Du’an, dans une interview à coeur ouvert diffusée récemment par la revue catholique italienne «Mondo et Missione». «Nous prions ouvertement pour le pape et ne craignons pas d’affirmer que l’Eglise est une, sainte, catholique et apostolique», poursuit le prélat. En attendant, le gouvernement chinois reconnaissait tout de même que le pape endosse «le rôle de chef à l’intérieur de l’Eglise catholique».
Cependant, l’idéologie officielle des «trois autonomies» prônée par le régime chinois proclame encore autre chose. Les Eglises doivent subvenir à leurs propres besoins, sans aide de l’étranger. Elles doivent s’administrer elles-mêmes et n’entretenir aucune relation avec des Eglises soeurs à l’étranger, surtout pas avec le Vatican. Enfin, elles peuvent se propager, mais sans la collaboration de missionnaires étrangers.
Vous avez dit: Liberté religieuse?
Nankin, 6,5 millions d’habitants, à plus de mille kilomètres à l’est de Xi’an. Des représentants de l’association patriotique des catholiques chinois assistent à la rencontre entre le jeune évêque auxiliaire Francis Lu, de l’Eglise catholique officielle, et les visiteurs étrangers. L’Eglise catholique du diocèse va «de mieux en mieux, avec le soutien du gouvernement», soutient l’évêque dans son discours. Un représentant de l’association patriotique, dont l’attitude ne laisse planer aucun doute sur qui commande, exprime à l’intention des visiteurs étrangers un seul voeu: «Dites aux gens chez vous à l’ouest que nous pouvons vivre notre foi en toute liberté! Cela permettrait de dissiper beaucoup de malentendus.» Les «malentendus», à ses yeux, ce sont ces incessantes annonces dans la presse occidentale d’arrestations d’évêques et de prêtres en Chine. Le dialogue crispé fait pressentir la large mesure dans laquelle l’Etat prend le contrôle de l’Eglise à travers l’association patriotique des catholiques chinois.
Alors que la pression de l’Etat semble paralyser l’Eglise dans le sud du pays, par exemple à Nankin, la même pression paraît beaucoup plus stimulante dans le nord.
A Qiqihar apparaît une réelle volonté, autant dans l’Eglise officielle que dans sa soeur «clandestine», de surmonter la méfiance mutuelle et d’accomplir des pas de rapprochement. Elles cherchent par exemple à mettre leurs moyens en commun et à trouver des chemins dans l’urgente et indispensable formation des catéchistes. Ce que le prêtre Liu et le catéchiste Wang sauront réaliser sans aucun doute, vu leur entente mutuelle. «Notre but commun est la diffusion de la foi», souligne l’abbé Liu dans la petite chapelle installée chez Wang.
*Les noms ont été modifiés
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