France: Enfants juifs baptisés sous l’Occupation
Rome/Paris, 4 janvier 2005 (Apic) Un document, révélé à Rome et à Paris, prouverait que le Vatican a donné dès 1946 des instructions pour que des enfants juifs, baptisés pour leur sécurité, ne soient pas rendus à leur milieu d’origine après la guerre. Les sources du document sont toutefois peu claires.
Le quotidien français La Croix du 4 janvier 2004, qui consacre un grand article à cette question, qui pourrait embarrasser le Vatican, rappelle que pendant l’occupation allemande, des enfants juifs avaient été cachés par des institutions ou des familles catholiques. La guerre terminée, vint le temps de les restituer à leurs familles ou aux institutions juives en charge des orphelins. Pour ceux qui avaient été baptisés pour leur protection, la question se posa de leur réintégration dans leur milieu d’origine. L’Eglise catholique en avait certes sauvé plus d’un, mais sa logique la poussait alors à garantir aux baptisés une éducation catholique, écrit La Croix.
Le quotidien se base sur un document publié la semaine dernière par le journal italien Corriere della Sera. Ce texte avait été découvert par une historienne française, qui s’étonne par ailleurs que le Corriere le publie à son insu. Selon ce texte, daté du 23 octobre 1946, les enfants juifs ayant reçu le baptême, ne devaient pas être confiés à des « institutions qui ne seraient pas à même d’assurer leur éducation chrétienne ». Le même texte précise: « Si les parents les réclamaient, « pour autant que les enfants n’aient pas reçu le baptême, ils pourront leur être rendus », ajoute le texte.
L’historien italien Alberto Melloni, qui publie ce document dans le Corriere, affirme qu’il s’agit d’une instruction du Saint-Office – à l’époque – transmise à la nonciature apostolique de Paris. Mais l’origine n’est pas claire. Il semble que le document original publié par le Corriere della Sera, et dont La Croix a pu se procurer une copie, ne serait pas directement issu du Saint-Office, mais de la nonciature elle-même, dont il porte l’en-tête. Ce texte déclare d’ailleurs « résumer une décision » du Saint-Office. Quoi qu’il en soit, selon l’historien Melloni, le nonce de l’époque – Mgr Angelo Roncalli, futur Jean XXIII – aurait refusé de transmettre ces instructions romaines.
Des questions troublantes
On s’interroge toutefois sur les sources du texte. Pour Etienne Fouilloux, spécialiste d’histoire religieuse contemporaine, qui vient de publier en Italie le Journal des années françaises du nonce Roncalli (1), « il doit s’agir d’un document de la nonciature, transmis au secrétariat de l’épiscopat, qui l’a fait suivre aux évêques ». Cela expliquerait, pour l’historien, la mention manuscrite en haut du document « le 30/4/47 à S. Em. le Cal Gerlier ». Le cardinal Gerlier était l’archevêque de Lyon.
Ce document recèle une autre énigme, toutefois. A-t-il fait l’objet d’une fuite? L’historienne française qui a découvert ce texte au Centre des archives de l’Eglise de France à Issy-les-Moulineaux révèle dans La Croix que le document, publié à son insu par le Corriere della Sera, est incomplet. « Il y a une autre page », précise l’historienne, qui préfère garder l’anonymat, pour ne pas entrer dans une polémique, dit-elle.
La Croix cite aussi dans son enquête l’historienne Madeleine Comte auteure de Sauvetages et baptêmes (2). Cette dernière rapporte les inquiétudes du Père Roger Braun, pionnier du dialogue judéo-chrétien, concernant le sort des enfants juifs baptisés. Selon elle, ce jésuite alsacien aurait demandé l’avis de Rome à ce sujet dès la fin de la guerre : « Le Saint-Office a été catégorique », explique cet autre historienne, qui se base uniquement sur ce qu’en a dit le jésuite, dont les propos correspondent au document publié par le Corriere, affirme La Croix.
Le nonce Roncalli, futur pape, aurait pris sur lui d’ignorer la note du Vatican
Quant à savoir si le nonce Roncalli, futur Jean XXIII, a bel et bien « omis » de transmettre cette instruction, aucune source ne le corrobore. « Je n’ai rien trouvé qui s’y rapporte dans son Journal », souligne Etienne Fouilloux, qui y relève seulement une rencontre en 1949 avec l’ambassadeur d’Israël à Paris.
Le Père Jean Dujardin, ancien secrétaire du « Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme » n’est pas étonné de l’absence d’allusions à la note dans le Journal du prélat. « Malgré sa théologie très classique, on peut imaginer que Mgr Roncalli n’a pas transmis aux évêques la décision romaine. Il avait en effet une perception du problème juif très différente de celle en vigueur à Rome, et il est probable qu’il aurait fait valoir le droit naturel des familles. » Rien d’étonnant, selon cet historien oratorien, à ce que le nonce ne mentionne rien à ce sujet dans son journal : « C’est tout à fait dans sa manière. Il y a des choses dont on ne parle pas. »
(1) Anni di Franzia. Journal du nonce Roncalli 1945-1948, Fondation Jean- XXIII des sciences religieuses. (2) L’Harmattan, Paris. (apic/lcx/vb)
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