Bangkok: Rencontre avec le jésuite Vichai Phokthavi, ancien directeur de « Justice et Paix »
Comme Thaïs, nous retrouvons nos racines dans la terre, le riz.
Jacques Berset, agence Apic
Bangkok, 18 janvier 2005 (Apic) Enthousiaste, le Père Vichai Phokthavi l’est certainement, mais à la manière thaïe. faite de sensibilité et de discrétion. Ce jésuite de 56 ans, président jusqu’au printemps dernier de la commission épiscopale thaïlandaise Justice et Paix, a été des années durant, en quelque sorte, la conscience sociale des évêques catholiques thaïlandais.
Aujourd’hui, dans son « ashram » en construction, il tourne le dos à la vie trépidante de la capitale thaïlandaise. Avec son projet « Santiwana », dans la campagne à quelques encablures de l’aéroport international de Bangkok, il veut permettre aux Thaïs de retrouver leurs racines: « Elles émanent de la terre, du riz… « , lance-t-il.
Ce religieux d’origine urbaine, jésuite depuis bientôt 30 ans, a étudié la philosophie à Melbourne, en Australie, et la théologie à l’Université grégorienne de Rome. Mais après son combat contre les mines antipersonnel, contre la discrimination des minorités ethniques ou pour l’élimination des inégalités sociales, le voici à la recherche d’un nouveau mode de vie. Il partage nombre de vues avec les bouddhistes, comme ceux du « Sekiya Dharma », un groupe de moines engagés dans les problèmes sociaux et environnementaux de la Thaïlande.
« J’ai beaucoup travaillé et discuté pour comprendre ce qui se passe dans notre société, notre environnement, lance le jésuite thaïlandais. J’ai aussi découvert que les villageois veulent aller de plus en plus en direction d’un développement durable. Les gens ont aussi de grandes soifs spirituelles; ils ont besoin de se retrouver dans un lieu de retraite et de travailler aussi avec leurs mains ». Désormais, le Père Vichai veut les accueillir au milieu des champs, des jardins, des arbres fruitiers.
Il a négocié, pour lancer son projet « Santiwana », avec les soeurs ursulines et sa congrégation, les jésuites de Thaïlande. Il a obtenu un terrain de 15 acres où les Ursulines voulaient construire une école il y a un certain nombre d’années, mais y ont renoncé en raison des difficultés d’accès à la parcelle. Aujourd’hui, dans son « ashram » qui devrait compter dans le futur quelque 20 maisons individuelles, le Père Vichai a déjà préparé 5 champs de riz de 2 acres, qui devraient donner leur première récolte en février. « C’est assez de riz pour une famille durant un an! »
Des jardins et un sentier faisant le tour de la propriété ont été aménagés, des arbres fruitiers plantés le long de l’eau, et le bateau est déjà prêt pour pêcher dans le canal. Si des fonds pour financer la chapelle ont été trouvés, il en faut encore pour édifier la salle à usages multiples. Le projet avance lentement, mais 3 maisons sont déjà habitées. « Ici, nous voulons aider les gens à réfléchir comment les êtres humains doivent vivre! »
Apic: Que trouve-t-on d’original dans le projet « Santiwana » ?
Père Vichai Phokthavi: L’Eglise, bien sûr, a déjà une maison de retraite, mais très loin d’ici: Chiangmai, dans le Nord, c’est à 700 km, et il faut une journée de voyage ! On peut aller aussi en avion, mais c’est difficile pour les gens ordinaires, car c’est très cher. Il y a très peu de places ouvertes comme celle-ci pour faire des retraites. Nous ne sommes qu’à environ 25 km du centre de Bangkok, au nord de la capitale, à 4 kilomètres de l’aéroport international.
Ici, on se sent proches de la nature. J’insiste sur la culture du riz, car cette plante est très importante pour les Thaïs. De nombreuses expériences religieuses viennent du riz, nous l’appelons d’ailleurs traditionnellement « le riz mère », « mae posobb ». Beaucoup de danses traditionnelles thaïes viennent de la relation avec la terre, le riz.
Apic: Les 12 ou 13 millions d’habitants de Bangkok sont très loin de cette culture.
Père Vichai Phokthavi: Certes oui, mais n’oubliez pas que les meilleurs champs de riz du monde se trouvaient dans la région de Bangkok, il y a moins de cinquante ans. Avant l’urbanisation que nous connaissons actuellement. Mais l’aspiration à vivre une expérience spirituelle est restée ancrée chez les gens.
Dans notre « ashram », nous voulons leur offrir ce genre de possibilité. Je ne pense pas construire de grands bâtiments dans ce but, car on peut en trouver partout: des hôtels, des maisons religieuses, des maisons de retraite. Ici, vous pouvez apercevoir le ciel, voir les étoiles quand la nuit est descendue. Ce n’est quasiment plus possible à Bangkok, en raison de la lumière des buildings, de la pollution.
Apic: C’est important, pour vous, de retrouver un rapport avec la nature!
Père Vichai Phokthavi: Ici, vous pouvez travailler avec vos mains, plonger dans le canal ou l’étang – pas dans une piscine! -, vous promener pieds nus dans la terre mouillée. Si vous pouvez la toucher de cette façon, vous aimerez la terre! J’y crois.
Je pense que cette place sera quelque chose d’idéal pour les gens de Bangkok, une expérience de la relation entre nous, les humains, et la nature, pour s’apercevoir que nous dépendons les uns des autres. Cela nous permet de voir la nature comme autre chose que sous l’aspect des commodités qu’elle nous fournit: nourriture, ressources diverses. Nous pouvons la voir autrement, faire une expérience profonde de notre interdépendance.
Apic: Cette vision particulière vous écarte de la majorité des habitants de la ville.
Père Vichai Phokthavi: C’est un fait, mais je ne suis pas seul dans cette voie en Thaïlande ou dans le monde. Nous rejoignons un mouvement de gens qui, certes, ne veulent pas revenir en arrière, mais qui voient les effets de notre modèle de développement: pollution de notre écosystème, impasses de la société consumériste, de la globalisation néo-libérale. Nous avons déjà beaucoup de gens qui pensent de la même manière. En Thaïlande, il existe encore des petits villages où l’on vit de sa production, en autosuffisance. Mais le modèle dominant programme leur disparition.
Il faut noter que les bouddhistes ont de nombreux projets qui vont dans le même sens que le projet que nous appelons santiwana, un nom donné il y a longtemps par une religieuse ursuline. Santi signifie la paix, wana signifie la forêt: forêt de la paix. Ici, nous avons du poisson, des poulets, des légumes, des champignons, du riz. Nous voulons être autosuffisants, même si nous avons tout de même l’électricité pour les services, et qu’il nous fait de l’argent pour cela! Certaines maisons n’auront cependant pas l’électricité, et les gens pourront ainsi réaliser que la vie peut être simple.
Apic: Vous voulez donc proposer une autre modèle ?
Père Vichai Phokthavi: Naturellement, cela contredit le mode de vie de la ville. Mais pensez-vous qu’il soit vraiment nécessaire de poursuivre ce modèle ? Je ne suis pas le seul à penser ainsi dans le pays, voire dans le monde. Bangkok consomme sans fin, consomme à mort. Il n’y a qu’à voir la pollution qui nous asphyxie!
Nous pouvons vivre plus simplement, et être heureux de cette simplicité. Un de nos fameux moines bouddhistes déclare: de nos jours, il est vraiment facile d’être malheureux, et très difficile d’être heureux. Dans les époques antérieures, il était très simple pour les gens d’être heureux. Nous devons réapprendre à être heureux quand nous voyons une fleur qui s’ouvre.
Maintenant, nous devons employer de l’argent pour tout ce que nous faisons. C’est très important d’être heureux avec une vie simple, en vivant pacifiquement dans les champs, de son travail! En faisant l’expérience de la bénédiction de Dieu, de la sainteté de la vie, en faisant montre de notre créativité.
Pensons aux enfants dans les villages: ils créent leurs propres jouets, avec des bouts de bambous, des feuilles de bananes, inventent toutes sortes d’histoires, tandis que les enfants des villes vont dans les magasins pour consommer, acheter des jouets. Qui fait les jouets, sinon les ouvriers des fabriques ? Dans les villages, les enfants réfléchissent à ce qu’ils vont créer, ils fabriquent les roues, la carrosserie. Imaginez la créativité qu’ils investissent!
Apic: Quelle sorte de personnes vont-elles venir dans votre « ashram » ?
Père Vichai Phokthavi: J’aimerais que ce soit à la fois une place de prière et un lieu d’expérience et de développement spirituel. Ce sera aussi l’occasion de faire rencontrer des gens de la ville avec des gens de la campagne, souvent forcés à émigrer vers les villes. Nous ne sommes pas les seuls à réfléchir de la même manière: il y a par exemple le « Forum des pauvres », qui regroupe notamment des paysans éclairés du Nord qui cherchent à protéger leur environnement. Je ne suis pas seul avec mon projet.
Pourquoi une telle proposition ? Je n’arrive pas à croire que le mode de vie, dans une ville comme Bangkok, puisse continuer au même rythme. Je ne suis pas un prophète prêchant la fin des temps, mais pensez à l’augmentation du prix du pétrole, la consommation en progression fulgurante en Chine, puis en Inde. Je vois avec quelle vitesse on consomme nos matières premières.
Apic: Pouvez-vous prêcher dans ce sens dans les églises ?
Père Vichai Phokthavi: Bien sûr, on me demande ce que l’on peut faire réellement. Je me suis aperçu, moi qui viens de la ville, que l’on peut vivre plus simplement, avec moins. On peut améliorer notre qualité de vie en consommant moins de ressources, en protégeant notre environnement.
Je peux dire, de façon estimative, qu’à Bangkok, près de la moitié des voitures sont inutiles. A la place de sauter dans votre voiture pour aller visiter un ami, si les conditions sont bonnes, vous pouvez y aller en bicyclette, et vous mettrez peut-être le même temps. Il faut que nous discutions davantage de ces problèmes dans l’Eglise, avec nos évêques, par exemple. Beaucoup de prêtres diocésains de Bangkok soutiennent mon projet, même si cet ashram n’est pas seulement destiné aux catholiques. De nombreux bouddhistes partagent ma vision des choses. Je ne suis pas à proprement parler un écologiste, mais j’essaye de vivre plus simplement, d’être heureux avec moins. JB
Des photos de l’ashram du Père Vichai Phokthavi sont disponibles à l’agence Apic: tél. 026 426 48 01, fax 026 426 48 00, courriel apic@kipa-apic.ch (apic/be)
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