Irak: Le Fribourgeois Georges Braidi de retour de Bagdad

Apic Interview

Les élections doivent avoir lieu coûte que coûte

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 24 janvier 2005 (Apic) Les élections doivent se tenir coûte que coûte en Irak le 30 janvier prochain, affirme le Fribourgeois Georges Braidi, de retour de Bagdad il y a une dizaine de jours. Les reporter ne résoudrait rien et ne ferait que perpétuer le cycle de violences qui fait des centaines de morts civiles et militaires chaque mois.

Ce docteur en droit, qui travaille au sein de la Mission d’Assistance des Nations Unies pour l’Irak (UNAMI), estime que renvoyer les élections «pour faire plaisir aux sunnites» serait la pire des choses. A ses yeux, ce serait une grave erreur de demander aux Américains de partir maintenant, «car le mal est fait et le chaos dans le pays serait encore pire!»

«D’une part, il n’y a aucune garantie qu’un renvoi améliorerait la situation, et d’autre part ce serait un mauvais signal en direction des insurgés et des mouvements terroristes d’obédience Ben Laden, qui réclament l’annulation des élections», lance ce juriste d’origine libanaise âgé de 51 ans. Basé au Koweit et à Bassorah depuis juillet dernier, ce spécialiste des droits de l’homme, ancien étudiant aux Universités de Fribourg et de Berne, vient de passer deux mois confiné dans la «Green Zone» de Bagdad, une région où la situation est radicalement différente de celle des régions chiites du Sud, beaucoup plus calmes et sûres.

Apic: Vous êtes partisan des élections, bien que les conditions soient loin d’être satisfaisantes.

G. Braidi: Il n’y a aucune garantie que si l’on renvoie les élections, on ait une meilleure situation, tant du point de la sécurité que de l’avenir du pays. N’oublions pas que ces élections sont prévues pour mettre en place une Assemblée Nationale qui durera seulement 12 mois, pour préparer de nouvelles élections dans les 18 gouvernorats du pays. Aujourd’hui, il y a des partis qui se présentent, mais de nombreux candidats n’osent même pas avancer leur nom, et refusent que leur photo soit publiée.

J’espère que cette Assemblée Nationale provisoire pourra commencer à travailler dès son élection. Il est prévu une commission constitutionnelle, une commission du budget, une commission sociale, etc. Le peuple irakien, fort d’une civilisation de 6’000 ans, a assez souffert. C’est un pays riche à tous points de vue, et s’il retrouve la paix, il pourra se développer rapidement.

Apic: Les Américains ont l’air de s’installer pour longtemps dans le pays.

G. Braidi: Ils ne sont pas prêts de s’en aller, en effet. A mon avis, il ne faut pas compter qu’ils le fassent avant dix ans. Ils ont changé le visage du pays. Il faut voir l’infrastructure qu’ils ont mise en place; ce n’est pas pour partir demain! Même quand vous organisez une conférence à Bagdad, c’est l’armée qui vient placer les microphones, l’éclairage, voire même la décoration.

Les Américains ont fait une grave erreur dès le départ en laissant piller le pays impunément, en dissolvant l’armée, en épurant l’administration des membres du parti Baas. Ils auraient pu en faire un parti d’opposition, chercher des alliés au sein de ce parti, car tous ceux qui voulaient un poste d’une certaine importance devaient forcément en être membres.

Je pense que tôt ou tard les Irakiens vont reprendre leurs affaires en mains, et j’espère qu’ils pourront compter sur l’aide occidentale, pas seulement sur celle des Américains. Les Européens arrivent, notamment en offrant des programmes d’aide sur le plan légal pour former le personnel de la justice et de la police.

L’Union européenne s’implique davantage, mais il est vrai que pour le moment les gens s’abstiennent de venir sur place. Pour des raisons de sécurité. C’est la même chose pour les journalistes: aller sur place ces jours-ci, cela confine à l’inconscience!

Apic: L’opinion publique mondiale a été frappée par les tortures de la prison d’Abu Ghraib.

G. Braidi: Cela a surtout heurté profondément la mentalité locale, encore beaucoup plus que le fait d’occuper le pays militairement. Ces photos de mauvais traitements et de dégradation d’êtres humains ont fait des énormes dégâts. Il va falloir beaucoup de temps pour oublier les humiliations sexuelles vues sur les écrans partout dans le monde. Les Britanniques – qui doivent également faire face maintenant à des dénonciations de torture – avaient jusqu’ici la cote dans les zones chiites qu’ils contrôlent au Sud.

Apic: Les Britanniques sont très aimés au Sud ?

G. Braidi: C’est un fait, ils ont eu la bonne approche avec la population à Bassorah. Quand les gens qui travaillent avec les Forces de la coalition viennent chercher leur salaire, par ex., les Britanniques savent les accueillir; ce n’est pas du tout la manière arrogante dont se comportent les Américains à Bagdad! Les Britanniques se sont immédiatement occupés des aspects sociaux et de développement. On voit bien qu’ils ont l’expérience de la colonisation. Ils ont mis sur pied de nombreuses missions mixtes irako-britanniques, envoyé des délégations à l’étranger. Ils sont actifs dans les hôpitaux, les cliniques et les universités. L’ayatollah Sistani a d’ailleurs été hospitalisé à Londres.

Si les chiites considèrent malgré tout les Britanniques comme une force d’occupation étrangère, ils les considèrent pour le moment comme un mal nécessaire. Les Britanniques ont une attitude beaucoup plus constructive que les Américains. On peut d’ailleurs se promener dans Bassorah sans gilets pare-balles et sans escorte, ce qui n’est pas possible à Bagdad ou dans le Triangle sunnite.

Apic: Les révélations sur les tortures commises à Bassorah pourraient changer la donne!

G. Braidi: Effectivement, avec les nouvelles révélations concernant les tortures infligées par quelques soldats, les Britanniques ont tout de même fourni des arguments aux opposants et aux insurgés. Tout repose maintenant dans les mains des chefs religieux et tribaux chiites, qui ont les moyens de calmer – ou d’exciter! – les sentiments de la population.

C’est un fait aussi qu’on assiste à une certaine montée des mouvements radicaux islamiques partout dans le pays. A Bassorah, on a même installé des rideaux pour cacher la vision des dames dans les salons de coiffure. On ne peut plus boire de la bière en public, si on en trouve… Il n’y a pas par contre la peur constante d’être enlevé pour une rançon comme à Bagdad. Mais d’autre part, on sent bien qu’il y a une pénétration iranienne croissante et une certaine radicalisation.

Apic: Quelle est l’ambiance à Bagdad ?

G. Braidi: On se sent assiégé! Dans la capitale, on reçoit les Irakiens qui viennent à l’intérieur de la «Green Zone», mais on ne se rend pas à l’extérieur, pour des raisons de sécurité. D’autre part, les gens ne reviennent pas régulièrement, car ils seraient vite repérés, accusés d’être des «collabos», enlevés, voire même tués. Il ne se passe pas un quart d’heure sans que l’on ne voie un ou deux hélicoptères dans le ciel, quand ce ne sont pas des avions militaires!

Il est difficile de parler de démocratie dans ce contexte. Durant les deux mois que j’ai passés à Bagdad, on a eu jusqu’à 28 explosions par jour. On entend les tirs, les explosions des obus de mortier, celle des voitures piégées. La presse ne rapporte peut-être que le 20 à 30% des attentats.

Dire qu’il y a 800 morts par mois à Bagdad n’est pas exagéré, mais il faut multiplier ces chiffres par trois ou quatre pour les mois de novembre et décembre. Et cela va s’accentuer à l’approche des élections, car les insurgés veulent les empêcher à tout prix. Elles n’auront de toute façon pas lieu dans les endroits les plus exposés, comme à Falloujah. Cette ville de 200’000 habitants est détruite et reste déserte. Sur les 4’000 personnes qui y sont retournées, il n’y en a pas 200 qui sont restées.

Apic: Et la présence suisse ?

G. Braidi: Du point de vue de la Suisse, je salue le travail remarquable du diplomate Martin Aeschbacher, chef du bureau de liaison suisse à Bagdad. Il faut manifester notre présence aux Irakiens, malgré les risques, et aussi continuer à faire des affaires avec ce pays. La présence suisse en Irak représente un espoir pour ce peuple. JB

Encadrés

Premières «représailles» à Bassorah

Jeudi 20 janvier, neuf soldats britanniques du 2e Bataillon du Régiment royal «The Princess of Wales» ont été blessés par une voiture piégée près de Bassorah. Cet attentat revendiqué par le groupe d’Abou Moussab al- Zarqaoui, a été qualifié de «vengeance» suite au procès des militaires britanniques qui se tient en ce moment à Osnabrück, en Allemagne. JB

Délégué du CICR au Koweit et en Irak lors de la première guerre du Golfe en 1990-1991, Georges Braidi connaît également les territoires palestiniens occupés, puisqu’il a travaillé comme observateur des droits de l’homme dans la mission internationale de présence temporaire à Hébron (TIPH). Il parle l’arabe comme le français depuis l’enfance. JB

Des photos de Georges Braidi sont disponibles à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)

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