« On ne peut pas importer la démocratie si simplement en Irak »
Josef Bossart, agence Apic
Lucerne, 27 janvier 2005 (Apic) Les élections de dimanche 30 janvier prochain en Irak ne sont pas « la » solution aux défis de la reconstruction et aux problèmes de violence du pays. Elles sont toutefois « un pas dans le bonne direction », estime Mgr Jean Benjamin Sleiman, archevêque latin de Bagdad. Qualifiées de premières élections libres, elles devraient permettre aux 14 millions d’électeurs irakiens de choisir les 275 membres de leur Assemblée nationale transitoire.
Agé de 58 ans, le chef de la petite communauté catholique latine d’Irak – quelque 2’000 fidèles – était de passage cette semaine à Lucerne, où il a rencontré les responsables de Caritas Suisse. Responsable au sein de la Conférence épiscopale irakienne de Caritas Irak, il relève que la guerre actuelle a créé une situation dangereuse pour la minorité chrétienne d’Irak.
Cette dernière, présente en Mésopotamie dès le 1er siècle de l’ère chrétienne, est encore forte de près de 800’000 personnes, mais elle a perdu certainement 60’000 membres depuis les attentats contre les églises qui ont commencé en août dernier. Les chrétiens irakiens sont partis en masse se réfugier en Jordanie, en Syrie et au Liban.
Les chrétiens d’Irak ont une « mission » à laquelle ils doivent rester fidèles également dans ces temps d’épreuve, affirme le prélat d’origine libanaise, ordonné évêque en janvier 2001. Même s’il confie chaque jour sa vie au Seigneur, le prélat connaît tout de même la peur. Car le risque d’être tué aujourd’hui ou demain par une auto piégée quelque part dans Bagdad est toujours présent, admet le prélat. Comme beaucoup en Irak, il a dû apprendre à survivre dans ces circonstance extrêmes: « Dans une situation tout à fait anormale, nous sommes appelés à mener une vie normale! »
Insécurité permanente sur la « route de la mort »
Comme il est amené à beaucoup voyager, il doit emprunter souvent la « route de la mort » qui mène à l’aéroport de Bagdad, cible de fréquentes attaques visant les convois militaires américains. L’insécurité permanente, pour l’archevêque, est particulièrement pesante le dimanche, car c’est le jour où les communautés se rassemblent pour la prière. Même si l’on a confiance dans la protection divine et l’on prend toutes les mesures de sécurité, la peur des attaques surprises est toujours présente.
Au regard de la situation, notamment des attentats terroristes commis par des fondamentalistes islamiques – ils ont déjà coûté la vie à des dizaines de fidèles – Mgr Sleiman comprend bien que les chrétiens soient tentés par l’émigration. Mais il est également convaincu que les chrétiens ont une mission particulière à remplir en Irak, eux qui sont dans le pays depuis le 1er siècle. Ils ont survécu dans le courant de l’histoire à bien des circonstances difficiles.
Dans ce pays marqué par l’islam, la petite minorité chrétienne est appelée à témoigner de sa foi. « Les chrétiens doivent être témoins de la foi et représentent ’l’autre’ dans un pays où 95% de la population se réclame de l’islam », relève Mgr Sleiman. Qui ajoute: « Etre chrétien signifie être différent, et cette différence conduit à une plus grande ouverture envers les autres ». Il n’y a pas en Irak un hôpital, un home pour personnes âgées ou un orphelinat chrétiens qui ne soit pas ouvert à tout Irakien, quelle que soit son appartenance religieuse.
Une atmosphère anti-chrétienne se développe en Irak
Depuis l’invasion américaine de l’Irak en 2003, une atmosphère anti- chrétienne se développe dans le pays. Pour Mgr Sleiman, il faut dire que les chrétiens irakiens sont mis dans le même panier que les occupants occidentaux de plus en plus haïs. Ils sont même accusés d’être des « collabos ».
C’est d’autant plus paradoxal que les Eglises chrétiennes se sont toujours prononcées contre la guerre et contre toute utilisation de la violence, et qu’elles ont toujours prôné la voie diplomatique pour résoudre les différends.
De la même façon, les Eglises ne peuvent pas être d’accord aujourd’hui avec l’utilisation de la violence pour obtenir un changement politique dans le pays. En effet, estime Mgr Sleiman, c’est justement l’utilisation de la violence qui a précipité le pays dans le chaos et qui a mis en danger la stabilité des pays voisins.
Les Eglises chrétiennes se sont toujours opposées à la violence
L’attitude inamicale visant les chrétiens est avant tout l’oeuvre de fondamentalistes islamiques dirigés et instrumentalisés depuis l’étranger, estime l’archevêque de Bagdad. « Ce qui est autre et différent est considéré par ces gens comme hostile et dangereux ». Avant la guerre, souligne-t-il, l’entente entre chrétiens et musulmans était cordiale, et au quotidien, de nombreux Irakiens partageaient volontiers avec les chrétiens. Et de relever que sous le régime de Saddam Hussein, il n’y avait pas ce fossé artificiel créé récemment entre la minorité chrétienne et la majorité musulmane. « On n’aurait jamais pensé à faire sauter des églises, à enlever un évêque comme cela s’est passé tout récemment, on a menacé les chrétiens. »
Certes, étant donné que de nombreux chrétiens irakiens sont plutôt bien formés en comparaison des musulmans, on rencontre de ce fait beaucoup d’animosité, admet Mgr Sleiman. La formation dans les familles chrétiennes, qui comptent aussi moins d’enfants que les familles musulmanes, est effectivement une priorité. Mais le préjugé maintes fois colporté selon lequel les chrétiens irakiens seraient d’une certaine manière la classe aisée du pays est faux, estime le chef de la communauté latine: « De nombreux chrétiens vivent dans la pauvreté dans les villages, et aujourd’hui, la majorité des chrétiens est aussi devenue nécessiteuse ».
Les élections: un pas dans la bonne direction
Les élections parlementaires de dimanche, Mgr Sleiman les voit comme « un pas dans la bonne direction », car les Irakiens ont un intérêt vital à ce que la reconstruction de leur pays se fasse dans la paix. Mais il faut être réaliste, admet-il, car introduire la démocratie en Irak n’est pas une chose simple. Dans ces circonstances, alors que toutes les institutions du pays ont été détruites par la guerre, qu’un dangereux vide institutionnel s’est installé et que le chaos est à l’ordre du jour, les élections sont à ses yeux un moindre mal.
Mais le chemin vers la démocratie est encore long, affirme l’archevêque latin de Bagdad: « La démocratie n’est pas quelque chose qu’on peut simplement importer, cela nécessite une philosophie, une certaine façon de comprendre l’homme et la politique, la reconnaissance de l’individu ». Ce terreau favorable à la démocratie ne manque pas seulement en Irak, mais doit encore se développer dans tous les pays du Moyen-Orient. Quant à l’Irak, il doit finalement se réconcilier avec lui-même, affirme encore Mgr Sleiman, car le pays porte le lourd fardeau d’une histoire pleine de violence et d’injustice. JOB/JB
Une photo de Mgr Jean Benjamin Sleiman est disponible à l’agence Apic, apic@kipa-apic.ch (apic/job/be)
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