Apic Interview
L’Eglise manque de bras pour être plus présente sur le terrain
Pierre Rottet, de l’Apic
Soleure, 18 février 2005 (Apic) Responsable depuis 5 ans du dicastère des jeunes au sein de la Conférence des évêques suisses (CES), Mgr Denis Theurillat, évêque auxiliaire à Soleure pour le diocèse de Bâle, fait le point sur ses activités. Cela, à quelques semaines du rassemblement des jeunes de son diocèse à Olten, mais aussi à quelques mois des nouvelles JMJ qui se tiendront à Cologne, en Allemagne. Avec l’Apic, il esquisse les réponses que l’Eglise entend apporter à une jeunesse de moins en moins pratiquante, mais toujours présente aux grandes occasions. Interview.
Apic: Les grands rassemblements souhaités par l’Eglise se multiplient. Trop disent certains. N’est-ce pas un peu l’arbre qui cache la forêt?
Mgr Theurillat: Le nombre de grands rassemblements aujourd’hui peut effectivement faire problème. On peut en effet penser qu’il y en a trop, c’est vrai, sauf si l’on sait donner à ceux-ci un but et un thème précis. Cela, avec le fil rouge qu’il convient, comme ce sera le cas à Olten pour les jeunes du diocèse. A nos yeux, il est en effet important que la jeunesse des trois régions de notre diocèse ait l’occasion de se rassembler une fois par année.
Apic: On a quand même l’impression que ce sont toujours les mêmes jeunes qui accourent. Et que l’Eglise s’adresse là à des «convaincus».
Mgr Theurillat: Vous avez une idée des rassemblements qui penche un peu trop vers une seule direction. Un nombre important de forums et d’ateliers font également partie de ces grands rassemblements. Ils s’adressent à tous par définition, convaincus ou non. On y parle de foi, bien entendu, mais aussi de sport, où encore de problèmes de société: chômage, prostitution, drogue, famille. Les réalités délicates ne sont pas évacuées. En d’autres termes, ce sont là des thèmes susceptibles d’atteindre tout jeune, là où il est, mais aussi de permettre à quiconque qui se sent questionné par ces aspects de pouvoir participer.
Apic: Les jeunes se mobilisent volontiers dès lors qu’ils se sentent concernés. Voyez la France et la réforme des écoles. Ne craignez-vous pas qu’ils se sentent de moins en moins interpellés par le message de l’Eglise?
Mgr Theurillat: C’est une crainte que j’éprouve. C’est vrai, les jeunes ne réagissent plus, ou de moins en moins. Pourtant, à Cologne, on attend 800’000 d’entre eux. Qui peut ainsi mobiliser par centaines de milliers les jeunes du monde entier? Quels rassemblements, au niveau des adultes, ou politique, peut se targuer de mobilier une telle foule? D’un autre côté, si des jeunes ne réagissent plus, c’est aussi parce qu’il existe de moins en moins de personnes pour les aider à réagir. D’où mon admiration pour les animateurs de jeunes, dans le social ou en Eglise, qui oeuvrent actuellement dans des conditions qui sont loin d’être faciles. A mon sens, notre Eglise a besoin d’être interpellée. Elle peine à être suffisamment présente sur le terrain.
Apic: A en croire les jeunes, l’Eglise est obnubilée par tout ce qui touche au sexe. Faisant même pleuvoir les interdits. Au point qu’elle en oublie le message d’amour et de tolérance du Christ.
Mgr Theurillat: Si les jeunes ressentent cela, alors c’est très regrettable. En tant que membre de l’institution, je prêche personnellement de plus en plus pour ce que j’appelle l’Eglise de l’incarnation, pour ce Christ qui est venu chez l’homme, pour le rencontrer. Cela dit, l’Eglise s’exprime dans les domaines les plus divers. Elle dit ce qu’elle pense, y compris en Suisse. Le problème est qu’elle n’est de loin pas toujours écoutée, même lorsqu’elle dit: «Là, stop, cela va trop loin».
Apic: Est-ce que l’Eglise n’a finalement pas rendu son message trop compliqué. au point de voir les jeunes quitter les églises?
Mgr Theurillat: Peut-être. Je rends grâce au Seigneur pour m’avoir permis pendant 20 ans d’oeuvrer comme prêtre dans les paroisses. Cette époque m’a permis de me confronter à toutes sortes de situations, dans la simplicité du langage et de la parole pour dire qu’il y a quelque part toujours de l’espérance. Mais c’est vrai, on doit aujourd’hui retrouver davantage une Eglise de simplicité et de dépouillement.
Apic: Le Père Gutierrez, théologien de la libération, se demandait comment parler de Dieu à des gens qui ont faim. Une remarque qui s’applique à un nombre grandissant de jeunes, sans emploi, et à l’avenir incertain.
Mgr Theurillat: On ne peut effectivement parler de Dieu à ces jeunes que dans la mesure ou nous nous intéressons d’abord à ce qu’ils font, à ce qu’ils vivent. Il m’arrive personnellement de recevoir des adolescents à ma porte, à la recherche d’une aide, d’une chose ou l’autre, voire d’un emploi. Si je ne peux l’aider à trouver du travail, je peux en revanche être à l’écoute, le conseiller. Et sûrement pas simplement lui dire «faisons confiance, prions Dieu.»
Apic: Finalement, est-ce que les jeunes n’attendent pas de l’Eglise qu’elle soit une réelle alternative face à la démission des politiques.
Mgr Theurillat: Distinguons. Il appartient à la société de faire en sorte que l’individu puisse se développer dignement. Il y va de la responsabilité des politiques. En revanche, c’est aussi sur le chemin du caritatif que l’Eglise est appelée à intervenir, de plus en plus d’ailleurs. En Suisse, par exemple, le service est actif et particulièrement présent dans de nombreux endroits. Ce service caritatif ne se développe pas à l’extérieur de l’Eglise, mais bien à l’intérieur, puisque qu’il est reconnu comme une véritable diaconie. Il est certes impossible d’apporter des réponses à toute personne dans le besoin. Il n’en demeure pas moins qu’un souffle d’Evangile énorme passe par là. Une Eglise qui resterait à la sacristie n’aurait pas beaucoup de chance.
Apic: Il n’en demeure pas moins que l’Eglise passe plus de temps à condamner l’avortement qu’à exiger une véritable politique familiale et autre chose que de «misérables» allocations pour enfants. Pourquoi ne pas taper plus sur la table?
Mgr Theurillat: A travers les évêques, les Conférences épiscopales, ses commissions, l’Eglise fait de nombreuses propositions.
Apic: Mais est-ce que cela suffit? Ne faudrait-il pas mieux «ruer dans les brancards», si vous me passez l’expression?
Mgr Theurillat: Peut être sommes-nous trop timides, en effet. A moins que le temps ne nous manque pour creuser certains sujets plus à fond, pour aller directement à la rencontre de nos responsables politiques. Cela dit, peut-être devrions nous effectivement utiliser cette force que représente la jeunesse. Cela dit, sûrement devrions-nous faire appel à la puissance de l’Evangile, qui nous provoque à être toujours du côté de l’homme. D’ailleurs les jeunes sont très sensibles à l’Evangile. Pour le reste, la contestation voire la «révolution», cela ne me semble pas être le chemin que peut emprunter l’Eglise.
Apic: Aller demander à Berne 300 francs d’allocations par enfant et une meilleure protection de la famille n’est pas faire la révolution.
Mgr Theurillat: Non, je l’admets. Mais la «révolution» n’est pas une forme que je préconiserais, si elle n’est pas la révolution de l’amour.
Apic: Cinq ans passés à la tête du dicastère des jeunes. qu’est-ce qui a changé dans votre manière de voir, d’agir et d’aborder les problèmes.
Mgr Theurillat: Un constat: comme prêtre, et aujourd’hui en ma qualité d’évêque auxiliaire, je ne peux évoluer avec les jeunes que dans la mesure où je suis avec eux. En d’autres termes, les réflexions faites derrière mon bureau ne serviraient à rien si elles n’étaient pas confrontées au niveau du débat avec les jeunes. D’une manière générale, je déplore le manque de bras pour accompagner ma mission sur le terrain.
Apic: Ce dicastère occupe quel pourcentage de votre temps?
Mgr Theurillat: Je suis attaché à 100% au diocèse de Bâle, dont 30 à 40% avec les jeunes. Si c’est suffisant? Je souhaite consacrer 50% de mon temps aux jeunes. Je le demande même à mes collègues évêques. PR
Encadré:
Interview express
Q.: Le dernier film que vous avez vu dans une salle de cinéma?
R.: Cela remonte à quelques temps, hélas! Un film dont je me souviens bien: «Le cercle des poètes disparus».
Q.: Le dernier livre lu?
R.: «Le Très-Bas», de Christian Babin
A.: A vos yeux, quel est votre plus grand défaut?
R.: L’impatience
Q.: Et votre plus grande qualité?
R.: L’écoute. Ma faculté d’écouter
Q.: Une gourmandise pour laquelle vous craquez volontiers?
R.: Le mille-feuilles
Q.: Le dernier plat cuisiné par vos soins?
R.: Je ne fais pas la cuisine. Si je le regrette? Oui.
Q.: Cela dit, votre plat préféré?
R.: Un bon morceau de viande, des frites. sans trop de légumes.
Q.: Un homme et une femme particulièrement admirés.
R.: Charles de Foucauld, Madeleine Delbrêl PR
Encadré:
En attendant Olten
Une année à Soleure, l’autre à Olten, les rencontres des jeunes du diocèse de Bâle sont désormais une réalité dans le paysage. Quelque 400 jeunes – représentatifs des 10 cantons qui composent le diocèse – sont attendus le 13 mars à Olten. Avec le secret espoir, pour les organisateurs, de voir ce chiffre largement dépassé pour ce rassemblement qui se déroule le temps d’une journée. Un rendez-vous où se succèdent les manifestations: accueil des évêques avec les participants; ateliers (danse, chant, thèmes de sociétés, y compris la peine de mort, la relation avec la foi, le handicap.), et bien d’autres. La journée s’achèvera avec l’eucharistie. PR
Des photos de Mgr Theurillat peuvent être obtenues à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch
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