Apic Interview
Soeur Monique et Soeur Véronique face à la modernité
Valérie Bory, Agence Apic
Fribourg, 16 mars 2005 (Apic) L’une est dominicaine, à Estavayer-Le-Lac, Soeur Monique, prieure. L’autre, Soeur Véronique, est carmélite au Carmel du Pâquier (FR) et maîtresse des novices. Elles ont accepté de répondre aux questions de l’Apic. Sur la modernité, le vieillissement dans leurs communautés, le défi d’accueillir des jeunes femmes qui ont fait parfois le tour du monde avant de devenir novices, dans des ordres tournés vers l’intériorité.
Pour Soeur Monique, dominicaine, Prieure du monastère d’Estavayer-Le- Lac et présidente du Service des contemplatives, comme pour Soeur véronique, carmélite, active dans le Comité des contemplatives, la société dans laquelle nous vivons représente un défi. Aux antipodes des valeurs religieuses, elle pousse pourtant de plus en plus de personnes à se ressourcer dans le silence des monastères. Pourquoi? «Parce qu’ici règnent des valeurs qui font envie», répondent les deux religieuses, éclairées par une évidente joie de vivre
Apic: Quel chemin prenez-vous pour que des jeunes ne se sentent pas déphasées dans une communauté religieuse?
Soeur Véronique: Je crois que c’est important que dans nos communautés il y ait des occasions de formation, de ressourcement et pas seulement sur des «sujet pieux», mais sur les relations humaines, sur la connaissance de soi. Et qu’à tous les âges, les soeurs aient ce beau courage de s’interroger sur des questions fondamentales: Qui suis-je après tant d’années de monastère?
Soeur Monique: Notre vie de moniale, c’est s’accrocher à Dieu, dans le sens que Dieu est le but de notre vie. D’ailleurs les jeunes le voient très bien: «Pourquoi les plus anciennes ont-elles une certaine paix, une certaine joie?» La doyenne disait à une jeune moniale, récemment: «C’est beau, notre vie».
On est dans une période de questionnement, aussi bien pour les responsables, au niveau inter-ordres. Et les jeunes sentent très bien qu’on essaie de chercher avec elles. Mais ne pas lâcher l’essentiel. Qui est vraiment cette vie de prières, de fidélité. Et non pas le «tout, tout de suite». Espérance, patience, confiance.Cette assurance, nous, les responsables, il faut que nous l’ayons. On la puise dans notre relation à Dieu, quotidienne, dans la prière secrète, la méditation de la Parole, et aussi dans la prière communautaire.
Je crois qu’on doit être témoins, dans cette société, qu’il y a d’autres valeurs. L’autre jour une jeune m’a dit: «Et si toutes les jeunes, on partait, tu ferais quoi?» «Eh bien, je continue, ai-je répondu. J’ai donné ma parole à Dieu et je crois qu’il ne va pas me lâcher». Quand j’ai quitté le Jura, il y a 29 ans je suis entrée chez les Dominicaines parce que j’y avais une amie. Six mois après, elle quittait le monastère et moi on m’accueillait pour la prise d’habit. Me croyant triste, une soeur me dit: «- Ici on entre pour Dieu». «- Je sais!» Je me vois encore lui répondre. Cela m’a permis de «tenir», dans cette communauté.
Apic: Les jeunes soeurs aiment aller vers les soeurs âgées. Un certain substitut maternel?
Soeur Véronique: On attend quand même une certaine maturité des jeunes qui entrent. Il y a un transfert inévitable sur la maîtresse des novices, responsable de la formation. Mais ou bien on les chouchoute en vase clos ou bien on leur apprend à se mettre debout et à devenir des femmes bien dans leurs baskets. Les soeurs âgées leur apportent une certaine sérénité et leur longue fidélité.
Apic: Qu’est-ce qui est le plus difficile à accepter pour certaines aspirantes moniales?
Soeur Véronique: Je connais des jeunes femmes qui ne sont pas entrées dans un monastère par peur de la clôture. C’est qu’il faut durer dans un lieu. Autrefois les soeurs anciennes sont allées au pensionnat, ont quitté la famille, le village. Mais maintenant, les jeunes aspirantes ont fait le tour du monde, ont effectué des séjours à l’étranger. Et tout à coup on les maintient – l’amour de Dieu les maintient – dans un contexte restreint. Une jeune me disait : quand j’ai fait trois fois le tour du jardin, là il y a le mur, ici il y a la haie, et je reviens sur mes pas…
Apic: Les monastères n’ont pas échappé à l’irruption des nouvelles technologies. Comment cela se passe-t-il chez vous?
Soeur Monique: Les jeunes soeurs sont habituées aux moyens de communication comme l’Internet et la télévision. Ici, elles y ont accès, mais pas de la même manière. Ca fait partie de notre clôture. Il y a la télévision aussi. Mais on cherche sans cesse comment les aider à en faire bon usage. Et c’est pareil aussi pour la musique. Comme toutes les jeunes, certaines ont leur walkman à l’oreille.
Avec l’Internet et les autres moyens de communication, il faut se demander: Est-ce que c’est un moyen qui me fait grandir, qui m’aide à approfondir ma vie monastique, religieuse, ou bien est-ce un lieu de dissipation, une manière d’être tout le temps aux aguets, qui empêche l’intériorité?
Soeur Véronique: En réunion de supérieures, on se questionne sur le sujet: «Et chez vous, comment vous faites avec l’Internet?» Nous, s’il arrive un message, on l’imprime, on le donne comme on donnerait une lettre. L’immédiateté pose un problème: il faut répondre au quart de tour. Je leur dis: Bon, tu peux dormir tranquille. Si tu réponds demain ou après-demain, ça ne change rien. Tu auras répondu avec une autre profondeur». Et je crois que les jeunes entendent très bien ce langage.
Apic: Vous avez des soeurs âgées. Comment vous organisez-vous au niveau des soins de santé?
Soeur Monique: C’est une réflexion qui se fait en particulier dans le canton de Fribourg, où il y a encore beaucoup de religieux, et huit monastères. On s’interroge beaucoup en ce moment par rapport à nos frères et nos soeurs aînés. Et on essaie de se demander comment on peut agir, entre apostoliques, moniales, frères de tous ordres, pour aménager des lieux pour nos frères et soeurs âgés, afin de permettre aussi à nos plus jeunes de vivre leur vie monastique ou leur vie apostolique. On veut éviter de demander aux plus jeunes: «Vous allez soigner telle soeur». Ca ne serait pas les respecter.
Soeur Véronique: Actuellement, une belle solidarité se vit dans le monde religieux et certaines communautés apostoliques ont des infirmeries médicalisées et un personnel laïc compétent. Elles accueillent des moniales dans d’excellentes conditions. Mais quand nous devons placer des soeurs dans les EMS, les tarifs sont tels que nos petites communautés sont vite aux abois financièrement.
Apic: Le vieillissement dans les monastères est-il une préoccupation de votre communauté?
Soeur Monique: La doyenne dans mon monastère a 90 ans. Nous sommes une petite communauté de 18. La plus jeune a 34 ans. Il y a peu de relève, mais nous avons quand même trois moniales au-dessous de 40 ans, trois dans la cinquantaine et après, ça monte. Je crois qu’il y aura un recentrement. Contrairement aux communautés de type renouveau, où on entre à la fleur de l’âge, nous verrons de plus en plus de gens de 40 ans entrer dans une communauté
On a été beaucoup plus nombreuses, c’est vrai, et peut-être que nous serons encore un plus petit nombre d’ici quelques années. Mais en même temps, j’y crois de plus en plus. Parce que si les valeurs de la société changent très vite, dans la recherche de Dieu, il y a cette valeur essentielle de l’homme: c’est à nous de voir quelles sont les valeurs qu’il ne faut pas lâcher. Je pense qu’il faut beaucoup aider nos jeunes soeurs à aller à cet essentiel.
Soeur Véronique: Chez nous la plus jeune à 25 ans et la doyenne 94 ans. Le noviciat n’est jamais resté vide. La relève est plus modeste, plus fragile. Thérèse d’Avila voulait qu’on soit 21 au carmel. Sans l’avoir voulu, nous sommes 21! Nous avons 2 novices et une stagiaire.
Apic: La société actuelle, laïque, marchande, ayant perdu beaucoup de ses points de repères, vous choque-t-elle?
Soeur Véronique: Non, je ne suis pas choquée. On peut regretter l’évolution actuelle d’une certaine société, parce qu’on voit quelle jeunesse ça produit. Des jeunes écartelés, des situations familiales dramatiques. Mais en même temps, cela devrait être une chance pour nos communautés. On le voit avec les hôtelleries de nos monastères. Tous ont peu ou prou quelques chambres disponibles pour accueillir les gens qui veulent se ressourcer, prier, souffler un peu. Or, ces gens, on ne va pas les chercher. Ils viennent d’eux-mêmes.
Pourquoi? Ils pressentent qu’il y a dans nos monastères d’autres valeurs. Et c’est ce qui leur manque cruellement. Ces hôtes viennent parce qu’il y a quelque part un silence. Il y en a aussi qui viennent et ne peuvent pas le vivre. Mais la beauté de la liturgie les attire. Même s’ils ne sont pas trop croyants.Ils sentent qu’il se passe quelque chose. Et puis, la communauté, sa chaleur! Parce que les gens «crèvent» d’isolement. Et là, ils voient des femmes ensemble et souvent venues de pays bien différents, d’âges différents, de conditions sociales différentes. C’est très international, un monastère. Aujourd’hui, ces valeurs donnent envie.
Soeur Monique: Il y a une réelle soif des personnes de plus de 40 ans. Pour vivre une période chez nous, un mois par exemple. Et même de la part des très jeunes. Mais il faut s’adapter, accepter par exemple d’être d’abord perçues comme des «anormales»!
Nous avons accueilli une adolescente de 15 ans, protestante, d’abord venue sur l’ordre de sa mère, pour une sorte de stage.
Elle a refusé, puis est revenue me voir seule, voulant passer 15 jours au monastère. Je lui ai proposé, vu sa jeunesse, de venir plusieurs journées et de repartir en fin d’après-midi, mangeant avec nous. Elle s’embêtait, car nous mangeons en silence, écoutons un texte religieux ou de la musique. J’ai arrêté cette lecture et proposé une histoire qui soit pour son âge. Nous avons lu Oscar et la dame rose – une grand-mère, qui aide un enfant à vivre sa maladie -. A la fin de son séjour, elle avait changé son regard sur nous. Après nous avoir trouvé «anormales», elle a découvert nos richesses et cela l’interpelle encore aujourd’hui. Elle est revenue nous rendre visite. VB
Encadré
Journée de la vie religieuse – Jeudi 14 avril 2005, à Berne
La Journée de la vie religieuse réunit plusieurs centaines de religieux et religieuses. Elle fait suite à une série de rencontres, initiées en 1998. C’est en effet à cette date que la Commission pastorale suisse (PK/CP) propose à son association faîtière (Kovoss/Coriss, Conférence des Unions des Religieux/Religieuses et des Instituts séculiers de Suisse) une Journée de réflexion.
Traditionnellement organisées autour d’une conférence suivie d’échanges, les précédentes ont eu lieu :
En 1998, avec le religieux franciscain Richard Rohr, La vie des ordres dans la société postmoderne
En 1999, avec Anselm Grün, moine bénédictin, et spécialiste du développement personnel, Ami, où vas-tu donc, si pressé? Arrête-toi, le ciel est en toi. Oser et partager une expérience de Dieu.
En 2001, avec Leo Karrer, professeur à l’Université de Fribourg, Etat des lieux de la vie des ordres aujourd’hui.
La Journée 2005 sera placée sous le thème Vie consacrée, spiritualité, communauté. Pour vivre pleinement les étapes d’âge et de maturité spirituelle, par Soeur Aurelia Spendel. Cette dominicaine s’est engagée dans la voie religieuse à 47 ans, elle est prieure et Dr en théologie pastorale, professeur de théologie et auteur de plusieurs ouvrages en allemand.
Elle abordera la question du sens de l’existence, dans le cadre d’une vie concrète en communauté. Par ailleurs, la Commission pastorale, qui est formée de 4 délégués de l’Union des supérieurs majeurs de Suisse et de 4 déléguées de l’Union des supérieures majeures et de différentes faîtières d’ordres féminins, comme les contemplatives, publie régulièrement des plaquettes sur des thèmes de réflexion destinés aux religieux et religieuses, comme en 1999, le vieillissement dans les communautés.
«L’occasion de montrer qu’on existe»
Jean-Paul Federneder, membre de la Commission pastorale et religieux marianiste à Sion est «le plus jeune, à 63 ans» de sa communauté. Le doyen ayant 95 ans. Pour Soeur Véronique, carmélite, une telle rencontre est perçue comme une fête, un moment privilégié où l’on crée des contacts. «C’est aussi l’occasion de dire qu’on existe. De nous montrer. Cela représente quand même quelques centaines de participants et participantes, délégués des ordres. Ca ne passe pas tout à fait inaperçu», lance-t-elle.
Pour Soeur Monique, dominicaine, la rencontre est l’occasion de ne pas se focaliser sur : «Qui viendra derrière moi», mais de constater qu’»Il y a encore aujourd’hui des personnes comme moi qui sont appelées, qui répondent à Dieu».
La Journée se déroulera à Berne, au Centre paroissial du Bruder-Klaus- Kirche.
Les illustrations de cet article sont disponibles à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch
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