La persuasion comme seule arme

La révolution des consciences sous Jean Paul II

Rome, 2 avril 2005 (Apic) Muni de la seule arme de la persuasion morale, Jean Paul II a donné à l’Eglise un élan inédit dans le champ diplomatique, faisant croître de plus de 90% en 25 ans de pontificat, le nombre d’ambassades accréditées auprès du Saint-Siège.

Toujours subordonnée à l’évangélisation et avec l’éternité devant elle, l’action de l’Eglise s’est déployée des confins de l’Afrique jusqu’aux bureaux de l’Onu à New York, tentant d’opérer dans les esprits cette «révolution des consciences» appelée par Jean Paul II, qui voulait donner à la politique une dignité nouvelle.

Si deux voyages importants d’un point de vue diplomatique, la Chine et la Russie, n’ont jamais pu être réalisés, le souverain pontife aura dépensé ses dernières forces dans le dossier de la guerre irakienne et dans celui des racines chrétiennes de l’Europe.

«Il n’y a plus d’Eglise du silence, aujourd’hui elle parle par la voix du pape !». Ces paroles de Jean Paul II adressées aux habitants des pays de l’Est, quelques jours après son élection au siège de Pierre, n’ont laissé aucun doute dans l’esprit des observateurs. Ce nouveau pape avait bien l’intention de jouer un rôle politique au sein des nations. La politique, pour lui, étant toujours subordonnée aux droits de l’homme et à son développement spirituel.

L’Europe de l’Est

En juin 1979, Jean Paul II se rend ainsi dans son pays natal, la Pologne, pour y fêter le 900e anniversaire du martyre de saint Stanislas. A cet objectif pastoral, les Polonais, encouragés par le pape – qui se démarque ainsi de l’Ostpolitik ambiante (éviter la critique morale publique du système marxiste-léniniste) –  répondent par des manifestations de masse dans les rues et la création du mouvement syndicaliste Solidarnosc.

S’adressant au parlement européen en octobre 1988, il affirmera en effet, «sans sortir de la compétence qui est la sienne, l’Eglise considère comme son devoir d’éclairer et d’accompagner les initiatives développées par les peuples qui vont dans le sens des valeurs et des principes que l’Eglise se doit de proclamer, attentive au signe des temps, qui invitent à traduire dans les réalités changeantes de l’existence, les requêtes permanentes de l’Evangile».

«Rien de ce qui est arrivé en Europe de l’Est ces dernières années, dira Mikhaïl Gorbatchev en 1992, n’aurait été possible sans la présence de ce pape, sans le grand rôle – même politique – qu’il a joué sur la scène internationale».

Discours à l’Onu

C’est sans doute son premier discours au sein d’un organisme international, au siège de l’Onu à New York le 2 octobre 1979, qui révèle sa stature politique aux yeux de la communauté internationale. Extrêmement à l’aise devant son auditoire dont faisaient partie des représentants du bloc soviétique, le jeune pape prononce un discours qui va donner le ton de ses engagements futurs en assurant que toute politique légitime «est issue de l’homme, exercée par l’homme et destinée à l’homme». En affirmant que les injustices dans l’ordre matériel et dans celui de l’esprit constituaient les plus graves menaces pour la paix dans le monde, c’est aussi le Polonais Karol Wojtyla qui parle, et son discours est compris comme une audacieuse critique du système soviétique.

La crise du canal de Beagle

Cette réflexion fondamentale sur la primauté des droits de l’homme et l’importance de la croissance de la vie morale pour préserver la paix trouvera très vite une application sur le terrain lors de la crise du canal de Beagle divisant l’Argentine et le Chili. Lorsque la crise connaît son apogée en 1978, le pape Jean Paul Ier invite les épiscopats argentins et chiliens à intervenir auprès de leurs gouvernements respectifs. Lorsque après plusieurs années de négociations, le 23 janvier 1984, les ministres des Affaires étrangères du Chili et de l’Argentine se retrouvent au Vatican pour signer une «déclaration commune de paix et d’amitié».

Les relations avec la Russie

C’est dans ces mêmes années que le communisme soviétique s’apprête à changer profondément. En 1988, la Russie fête le 1000e anniversaire de sa christianisation et le secrétaire d’Etat du Saint-Siège, le cardinal Casaroli, est invité à Moscou où il est reçu par le président Gorbatchev. A son tour, Jean Paul II accueillera le dirigeant de l’URSS au Vatican en décembre 1989, après la chute du mur de Berlin, et les relations diplomatiques seront établies avec l’Union des Républiques socialistes soviétiques en mars 1990.

La chute du «bloc de l’Est» aura des conséquences internationales profondes et le pape, qui perçoit les risques de basculement, s’adresse aux nations pour dénoncer sans ambiguïté dans l’encyclique Centesimus annus de 1991, le «capitalisme libéral, justement défini comme sauvage qui a pour trait dominant la recherche effrénée du profit unie au manque de respect pour les valeurs fondamentales du travail et de la dignité des travailleurs». «L’Eglise, ajoute-t-il, sans proposer de modèles concrets d’organisation politique et sociale, offre, comme orientation intellectuelle indispensable, sa doctrine sociale».

La Russie restée interdite

Malgré les efforts entrepris, aucune visite n’aura été possible en Russie. A plusieurs reprises, des tentatives ont été effectuées sans succès. Aucune rencontre n’a été, en outre, possible entre Alexis II et Jean Paul II. En juin 1997, une rencontre prévue à Vienne, en Autriche, est annulée en raison d’un désaccord du patriarche orthodoxe sur le contenu d’une déclaration commune et de maladresses provoquées par des membres de la curie.

La dernière tentative de visite en date est jointe à un projet de voyage en Mongolie en août 2003. Mais ce voyage est finalement annulé, officiellement en raison de la fragilité de l’état de santé du pape. L’étape à Kazan, où il aurait pu remettre une icône en sa possession vénérée par le peuple orthodoxe de Russie, avait cependant été jugée impossible en raison des oppositions manifestées par la hiérarchie orthodoxe du patriarcat de Moscou. Celle-ci reproche principalement au Saint-Siège son «prosélytisme» catholique qui aurait été accentué par la création de quatre diocèses en Fédération de Russie, en février 2002, remplaçant des structures administratives ecclésiales temporaires. Voulant cependant effectuer un geste fort en direction de l’Eglise orthodoxe Russe, Jean-Paul II avait annoncé, en juillet 2004, son intention de remettre l’icône aux Russes – en fait une simple copie mais qui aurait été très vénérée, comme l’original – par le biais du cardinal Walter Kasper. Un geste réalisé le 28 août 2004, l’icône était alors remise en mains propres aux patriarche orthodoxe russe Alexis II à Moscou par une délégation du Saint-Siège.

Les autorités politiques de Russie, souhaitant ouvertement l’accomplissement d’une visite, font pression sur le patriarcat pour le faire changer d’opinion. La santé de l’actuel patriarche étant très faible, il restera à son successeur de décider s’il souhaite ouvrir une nouvelle voie de dialogue avec le successeur de Jean-Paul II. Mais l’impact de cette visite sera sans doute différent, Jean-Paul II ayant été le symbole vivant des souffrances causées par le communisme et ayant été étroitement mêlé – par le biais de son attentat du 13 mai 1981, jour de la fête de Notre Dame de Fatima – aux prévisions données par les voyants du sanctuaire portugais sur la conversion de la Russie.

Echec des tentatives de rapprochement avec la Chine

Si le pape effectue un voyage à Cuba en janvier 1998, ne parvenant qu’à entrouvrir la porte de la liberté, aucune relation diplomatique ne sera en revanche instaurée avec la Chine. Dès février 1981, en voyage à Manille, il exprime son désir de rassemblement. «Peu importe les difficultés qui ont pu avoir lieu, affirme-t-il aux Chinois, elles appartiennent au passé et maintenant c’est vers le futur qu’il faut nous tourner». En 1983, il adresse une lettre très personnelle à Deng Xiao Ping. Le pape profite de ses voyages en Asie pour lancer un nouvel appel en faveur de l’ouverture de la Chine, en 1989 puis en janvier 1995, de Manille, par le biais de Radio Veritas, en lisant un message en chinois, afin de «chercher des chemins de communion et de réconciliation».

Le pape s’appuie beaucoup sur la figure du missionnaire Matteo Ricci – un jésuite qui oeuvra au XVIe siècle pour le rapprochement entre la culture chrétienne et la culture chinoise – pour tenter de nouer le dialogue. Accueillant les paroles du pape, les autorités de Pékin sont toujours restées extrêmement méfiantes quant aux actions du Saint-Siège qui, selon elles, soutiennent l’Eglise souterraine. La condition d’un véritable dialogue restera toujours la rupture des liens diplomatiques avec Taïwan. Malgré ces obstacles, des autorités catholiques comme les cardinaux Roger Etchegaray ou Jaime Sin – de Manille – ont pu se rendre sur place et des délégations de l’Eglise catholique chinoise se sont rendues à leur tour à l’étranger.

Les Balkans

Alors que l’Europe se libère du carcan communiste, la Yougoslavie devient vite une poudrière qui explose dès 1991 alors que Jean-Paul II manifeste son inquiétude pour le sort des minorités et des ethnies de ce pays.  »On est complice du mal, même en se taisant», affirme le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d’Etat du Saint-Siège et successeur du cardinal Casaroli, en 1992. Le Saint-Siège sera un des premiers états à reconnaître l’indépendance de la Croatie en janvier 1992. En janvier 1993, devant la poursuite du conflit, Jean-Paul II organise une deuxième rencontre de prière interreligieuse à Assise, après celle de 1986, puis dénonce la prétendue «épuration ethnique» en insistant sur le devoir de la communauté internationale de désarmer l’agresseur.

La région du Proche-Orient en ébullition permanente

Autre type d’agression dans une autre région ou la diplomatie vaticane est très active sous Jean Paul II, le Proche et Moyen-Orient. Il est impossible de résumer l’ensemble des actions de Jean-Paul II en faveur de la paix dans cette région en ébullition, mais le cas du conflit au Liban est un exemple particulièrement fort de son engagement. Avec réalisme, il fait appel, pour le résoudre, à une action efficace de la communauté internationale, sachant en effet que la paix dépend non seulement des Libanais, mais aussi de la Syrie, d’Israël, de l’Iran, de l’Irak et de la Libye, ainsi que des groupes terroristes et des grandes puissances occidentales.

La communauté internationale restant passive, le pape adresse, en mai 1989, un message au secrétaire général de l’Onu et aux chefs d’Etat et de gouvernement de seize pays, appelant à l’esprit de responsabilité des dirigeants des Etats et des organisations internationales.

Prenant position contre les Etats-Unis, Jean Paul II condamne la première guerre contre l’Irak en 1990, liant la situation à celle du Liban et de la Palestine, dénonçant de «graves violations du droit international» et demandant des «solutions» équitables pour rétablir la paix. Réclamant, depuis 1995, la levée de l’embargo contre l’Irak, il souhaite se rendre sur place, mais il doit se contenter d’une «visite virtuelle» dans le pays depuis la salle Paul VI du Vatican, en février 2000.

Après les attentats contre les Etats-Unis en septembre 2001, l’attention du pape ne cesse de croître sur ce dossier et lorsque les menaces se font plus précises contre l’Irak, il condamne sans équivoque la «guerre préventive» annoncée et lancée par les Etats-Unis le 20 mars 2002. Dans un communiqué amer publié ce jour-là, le Saint-Siège souligne et regrette l’un des points marquants de ce nouveau conflit, «l’interruption des tractations, selon le droit international, pour une solution pacifique du drame irakien».

Dans les semaines qui précèdent la guerre, Jean Paul II reçoit cinq hauts représentants des pays impliqués, de l’Allemand Joschka Fischer à l’Espagnol José Maria Aznar, en passant par l’Irakien Tarek Aziz, sans compter le secrétaire général de l’Onu Kofi Annan. Il n’a, en outre, pas ménagé les gestes forts, envoyant deux de ses représentants – les cardinaux Roger Etchegaray et Pio Laghi – respectivement à Bagdad et à Washington. Les fortes paroles du pape pour éviter la guerre, prononcées dès le mois de janvier, sont reprises par les médias du monde entier.

Fin mars, le cardinal Jean-Louis Tauran, alors secrétaire pour les relations avec les états, affirme dans la presse italienne, «le pape n’a pas été écouté, c’est une réalité. Mais lorsque Jean Paul II parle, tous ne le suivent pas toujours. L’essentiel est qu’il ait dit la parole opportune au moment opportun».

Lors de la reconstruction du pays, largement entachée de violences et de conflits internes, Jean Paul II mettra tout en oeuvre pour que l’Eglise catholique – très minoritaire mais enracinée dans le pays – puisse jouer un rôle de pacificateur et de médiateur.

La crise israélo-palestinienne

C’est au cours de l’année du Jubilé que Jean Paul II peut enfin se rendre en Terre Sainte et en particulier en Israël, une visite hautement significative sur le plan religieux et diplomatique. Sous son pontificat en effet, des rapprochements concrets sont accomplis, aussi bien dans les relations entre les juifs et les catholiques que dans le domaine politique avec la signature d’un «accord fondamental» entre les deux états en 1993 et un échange d’ambassadeurs en 1994.

Jean Paul II ne cesse d’appeler au respect du droit international, en particulier lors de l’occupation de la basilique de la Nativité, en avril 2002.

Les racines chrétiennes de l’Europe

Par ailleurs, quelques mois avant son décès, rêvant toujours de se rendre en Chine et en Russie – deux dossiers brûlants et non résolus, laissés à son successeur -, Jean Paul II s’engage particulièrement sur le front de l’Europe qu’il a connue dévastée par la Seconde guerre mondiale et les totalitarismes du XXe siècle. Un engagement qui ne sera cependant pas suivi par les dirigeants européens.

«Comment pourrions-nous concevoir l’Europe privée d’une dimension transcendante?», s’interroge déjà le pape en 1988, lors de son discours au Parlement européen. «La marginalisation des religions qui ont contribué et contribuent encore à la culture et à l’humanisme dont l’Europe est légitimement fière me paraît être à la fois une injustice et une erreur de perspective», affirme-t-il encore en janvier 2002, faisant allusion à la future Constitution européenne qui, votée en juin 2004, ne fera finalement aucune allusion aux racines chrétiennes de l’Europe.

Jusqu’au bout, le pape aura engagé toutes ses forces sur le front politique, diplomatique, culturel ou éducatif afin que l’Eglise puisse toujours faire entendre sa voie sur les grands débats publics européens et qu’elle ne redevienne pas, comme dans l’Est avant la chute du communisme, «une Eglise du silence».

Visites de Jean Paul II aux organismes internationaux

– 2 octobre 1979 : visite de Jean Paul II au siège des Nations Unies à New York.

– 2 juin 1980 : visite au siège de l’Unesco – organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture – à Paris.

– 15 juin 1982 : visite au BIT – Bureau International du Travail – à Genève, en Suisse. Le même jour, il rencontre le Comité International de la Croix-Rouge (CICR).

– 20 mai 1985 : visite au siège de la commission exécutive de la Communauté économique européenne et des autres bureaux et institutions communautaires à Bruxelles.

– 8 octobre 1988 : visite à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe à Strasbourg, France, ainsi qu’à la Commission et à la Cour des droits de l’homme. Le mardi 11 octobre suivant, il se rend au Parlement européen de Strasbourg.

– 5 octobre 1995 : visite au siège des Nations Unies à New York et lecture d’un message à l’humanité à l’occasion de la 50e Assemblée générale. Le même jour, il rencontre le personnel des organismes internationaux dans la salle de l’assemblée générale. Deux jours plus tard, le 7 octobre, le pape bénit les bureaux de la mission du Saint-Siège auprès de l’ONU. (apic/imedia/pr)

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