Fribourg: Mort de Jean Paul II, Mgr Bernard Genoud exprime sa tristesse et sa confiance

Apic Interview

« Je suis d’une confiance totale. »

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 2 avril (Apic) Si la tristesse de perdre une personnalité du format de Jean Paul II est bien présente, Mgr Bernard Genoud se dit toutefois, sur le fond, optimiste et sans peur. « Je suis d’une confiance totale. Quand Jean Paul II commença son pontificat en disant ’N’ayez pas peur’, je n’ai pas eu peur », confie l’évêque du diocèse de Genève, Lausanne et Fribourg (LGF).

« Je me dis que s’il laissait cette trace-là, ces premiers mots comme héritage, il aurait déjà marqué d’une manière absolument indélébile la civilisation et l’avenir de l’Eglise », poursuit l’évêque de LGF. S’il ne l’a pas rencontré de longs moments seul à seul, Mgr Genoud a été très impressionné par le regard profond de Jean Paul II, lors d’une visite à Rome avec les séminaristes du diocèse en 1999. L’abbé Genoud n’avait pas encore été nommé évêque et il dirigeait alors le Séminaire diocésain à Villars-sur-Glâne, après avoir été près de deux décennies professeur de philosophie et de sciences religieuses au Collège du Sud à Bulle.

Apic: Quand vous avez rencontré pour la première fois le pape en 1999, Jean Paul II était à la tête de l’Eglise catholique déjà depuis deux décennies.

Mgr Genoud: Effectivement, je n’avais pas eu de contacts personnels avant. Quand Jean Paul II est venu à Fribourg en 1984, j’étais malade. Une sciatique tenace m’empêchait de me tenir sur une chaise pendant deux heures. Je m’étais rendu autrefois à Rome deux années consécutives avec des jeunes de Montreux, mais c’était au temps de Paul VI et je n’y étais pas retourné. Avec quelque 25 séminaristes, en 1999, ce fut un voyage extraordinaire et nous avions été reçus d’une manière magnifique par les divers dicastères du Vatican !

C’est ainsi que nous avons pu voir le pape et discuter un moment avec lui: il était déjà tout voûté, mais quel regard! Il fallait se pencher pour rencontrer ses yeux, mais alors, c’était un coup de flash extraordinaire. Je n’avais jamais vu ce bleu-là dans les yeux de quelqu’un depuis le cardinal Journet. Ce pape avait une telle présence! On sentait à la fois la force de cet homme et sa bonté, sa tendresse. On ressentait une telle impression, comme s’il nous passait à travers l’âme.

Apic: Comme évêque, vous avez également pu vous entretenir avec lui.

Mgr Genoud: Très brièvement, en fait. Depuis ma nomination épiscopale, je n’ai pas pu le voir longuement seul, car il n’y avait pas de nécessité absolue et il était déjà très fatigué. La dernière fois que nous l’avons rencontré, c’était lors de la rencontre avec les jeunes catholiques à Berne en juin dernier. Là, nous avons pu manger avec lui. Mais il ne parlait déjà plus énormément.

Lors de notre dernière visite « ad limina » à Rome, en février dernier, les évêques suisses auraient dû le rencontrer. Mais il a été hospitalisé à la Clinique Gemelli, et nous n’avons pas pu avoir de rencontre personnelle. Si je n’ai pas été un intime de Jean Paul II – par la présence physique -, j’ai été de coeur avec lui.

J’ai tout lu ce qu’il publiait et à chaque fois j’ai été impressionné par la qualité d’âme et de coeur de son oeuvre. Mais être en communion avec le pape, en tant qu’évêque, c’est une grande intimité du coeur et de l’esprit.

Apic: Vous le qualifiez d’homme de prière et d’homme de foi.

Mgr Genoud: Avant d’être un homme d’Eglise, Jean Paul II était un homme de foi, qui avait le sens de la personne humaine. Cela m’a beaucoup frappé. Il n’y a pas beaucoup de pontificat où l’on a autant insisté sur la foi comme venant répondre aux grandes questions de l’Homme. Là je reconnais bien le grand professeur de philosophie qu’il avait été, ce constant souci de montrer que la foi ne vient pas écraser l’homme, mais l’exhausser, l’élever. J’ai également été touché par sa vie de prière, sa dévotion à Marie.

On découvrait un homme hyper occupé, mais qui prenait le temps de dire son rosaire, de lire son bréviaire, de célébrer sa messe. Quand on a eu la chance de concélébrer avec lui, on pouvait voir que l’eucharistie, pour lui, était le centre. Sans oublier que c’était un homme qui a aimé l’Homme. Partout où la dignité de l’Homme était bafouée, il s’est battu. Il n’y a qu’à se souvenir de ses croisades pour la paix, la fraternité entre les humains, ses formidables rencontres sur le plan oecuménique et sur le plan interreligieux. Il était vraiment attentif à faire des ponts entre les confessions chrétiennes, les cultures, les nations, les autres religions. Je suis impressionné par la qualité de cette personne.

Apic: Comme ancien professeur de philo, vous avez certainement quelque chose de commun avec Jean Paul II.

Mgr Genoud: A mon humble manière! C’est vrai que j’ai énormément apprécié « Fides et Ratio », Foi et Raison. Des gens qui ne sont pas des piliers d’Eglise, des personnalités du genre de Glucksmann, Bernard-Henri Lévy, Luc Ferry, ont salué « Fides et Ratio » (1998) comme l’un des écrits philosophiques majeurs du XXe siècle. Enfin un pape osait reposer la question des rapports de la foi et de la raison.

Cette encyclique, il l’a cogitée lui-même pendant dix ans. Quand on lit ce texte, et que l’on est un peu du métier, on y voit dans chaque phrase une allusion à un ou deux, parfois à trois philosophes. C’est d’une densité! Jean Paul II était un immense travailleur, avec une puissance de travail assez énorme. N’oublions pas qu’il y a moins de cardinaux que de chefs d’Etat dans le monde, et que celui que l’on choisit pour être pape n’est pas en principe le premier venu. Sans oublier que le Saint Esprit est également pour quelque chose dans cette nomination! Jean Paul II était un être d’exception, sur le plan de son humanité personnelle, de son rayonnement, de son intelligence et de sa foi.

Apic: Jean Paul II est également le fruit d’un contexte géopolitique, de la Pologne, coincée entre deux mondes.

Mgr Genoud: La Pologne a toujours été un territoire tampon, sur lequel ses voisins ont exporté leurs guerres. La persécution qu’a subie ce peuple a marqué la personnalité de Jean Paul II. L’Est a certainement flairé le danger qu’il représentait. Il n’y a qu’à penser à l’impulsion qu’il a donnée au mouvement de Solidarité. Cela a donné du courage aux autres pays derrière le Rideau de Fer.

La nomination de Jean Paul II a été un des éléments déclencheurs de la libération de l’Europe de l’Est. Certes, c’est la Pologne qui a été la première à relever la tête, et l’arrivée d’un pape polonais a accéléré la chute du régime communiste.

Apic: Que représente pour vous le décès de Jean Paul II ?

Mgr Genoud: Cela me touche beaucoup. C’est d’ailleurs absolument la même chose à chaque fois que décède un prêtre ou une religieuse âgés. Voilà que part quelqu’un qui a été fidèle jusqu’au bout, et j’ai une grande admiration pour cette personne. Il a bien représenté son Eglise, même s’il a parfois osé aller à contretemps. De plus, une personnalité telle que Jean Paul II, c’est comme un ruisseau de montagne: il charrie toujours un peu du terreau qui l’a vu naître.

C’est pourquoi il faut souligner que Jean Paul II n’était pas la personne à galoper derrière les modes et les moeurs pour les sanctionner après coup par démagogie. En ce qui le concerne, j’ai été très fier de l’image qu’il a donnée de l’Eglise catholique: à la fois une sérénité, une force, une continuité dans le message que j’ai énormément appréciées. (apic/be)

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