Apic Interview

Fribourg: Mgr Jacques Gaillot, l’ex-»enfant terrible de l’épiscopat français», invité de l’ACAT

Mon renvoi d’Evreux m’a permis d’aller sur d’autres rives.

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 10 avril 2005 (Apic) Cela m’a permis d’aller sur d’autres rives. Mgr Jacques Gaillot, 69 ans, un temps surnommé l’»enfant terrible de l’épiscopat français», est tout sourire. Il se dit même heureux et serein. Depuis que le Vatican l’a «débarqué» il y a dix ans de son diocèse d’Evreux – le 13 janvier 1995 -, il se sent libre. Pour rejoindre ceux qu’il rencontrait rarement dans sa cathédrale: les étrangers, les divorcés, les homosexuels, tous ceux qui se sentent rejetés par l’Eglise.

De passage dimanche à l’église Ste-Thérèse à Fribourg, à l’occasion de la récollection 2005 de la Coordination ACAT Fribourg (Action des chrétiens pour l’Abolition de la Torture) qui a réuni une soixantaine de participants, Mgr Gaillot a justement traité du thème «chrétiens en liberté». En 1983, un an après sa nomination comme évêque d’Evreux, il se distingue déjà: il est l’un des deux évêques qui votent contre le texte de l’épiscopat français sur la dissuasion nucléaire, «Gagner la paix».

D’autres prises de position suivront, qui le mettront en marge de l’épiscopat français: se prononçant en faveur du soulèvement palestinien dans les territoires occupés, il rencontre Yasser Arafat à Tunis; il intervient à l’assemblée plénière des évêques à Lourdes pour proposer l’ordination d’hommes mariés; il s’oppose en 1991 à la première guerre du Golfe; il critique sévèrement les lois sur l’immigration du ministre de l’Intérieur de l’époque, Charles Pasqua. On lui fit alors comprendre que l’Eglise devait parler d’une seule voix, et que sa dissidence faisait désordre!

Sa liberté, il ne voudrait la rendre pour rien au monde. Et surtout pas renier son titre d’»évêque de Partenia», un diocèse disparu qui figurait à l’époque de saint Augustin au coeur de la Mauritanie Sitifienne, autrement dit dans la région de Sétif, sur les hauts plateaux de l’actuelle Algérie. Aujourd’hui, cette portion d’Eglise disparue est devenue pour lui un véritable «diocèse sans frontière». Partenia est devenu le symbole de tous ceux qui, dans la société comme dans l’Eglise, ont le sentiment de ne pas exister.

Apic: Quel est actuellement votre champ d’action ?

Mgr Gaillot: Je réside toujours à Paris, où je suis accueilli à la communauté des Spiritains. C’est là que je réside habituellement, à la Maison mère de la rue Lhomond. Je suis avec les sans-papiers et les mal- logés sur Paris. Je participe à beaucoup d’actions, de manifestations. En ce moment, il y a des grèves de la faim; malgré les discours officiels, le fossé entre riches et pauvres ne fait que se creuser.

Avec mon diocèse d’Evreux, je n’ai pas de relations officielles; je n’ai plus aucune activité pastorale dans mon ancien diocèse. Pour les dix ans de mon départ d’Evreux, en janvier dernier, l’évêque actuel m’a envoyé un mot. J’ai un bon rapport avec lui, il est très chic. Avec la Conférence des évêques de France, je n’ai pas de liens, je ne suis pas invité à leurs assemblées. Mais j’ai été invité quand le pape Jean Paul II est venu l’an dernier à Lourdes.

Apic: Vous maintenez toujours des contacts avec vos confrères.

Mgr Gaillot: Oui, même si je n’ai plus tellement de contacts. Quand on n’est plus dans les circuits depuis dix ans, quand on est ailleurs, avec un autre peuple, les contacts institutionnels se perdent vite. Je suis libéré de tout ce système, et je vis avec les marginaux, les sans-papiers, les mal- logés. Mais je suis toujours évêque: je prêche, je baptise, je célèbre la messe. J’essaie de dire que seule la vérité nous rend libres, je dis autour de moi: «N’ayez pas peur!».

Apic: «N’ayez pas peur!», c’est le premier mot du pontificat de Jean Paul II !

Mgr Gaillot: C’est d’abord une parole de Jésus dans l’Evangile, que Jean Paul II a reprise. Jésus nous délivre de la peur. Pour en revenir à Jean Paul II, j’ai le sentiment que c’est une personne qui a beaucoup donné, en sortant vers les autres, en allant visiter d’autres peuples. Il était prêt à aller partout, même s’il n’a pas pu aller en Chine et en Russie, mais il était prêt à aller partout ! J’aime bien cette image d’un pape qui va vers les autres. Les gens ont été touchés par lui.

Apic: C’est tout de même lui qui vous a retiré d’Evreux ?

Mgr Gaillot: Oui, mais je n’en ai ni amertume ni rancune. Quand il m’a reçu un jour, il m’a dit que les gens d’Evreux ne devaient pas être très contents. Je lui ai répondu que les gens d’Evreux doivent penser que vous n’y êtes pas pour grand-chose, et que c’est l’affaire de la curie romaine. Il a ri, et il est passé à autre chose. Si j’ai été démis d’Evreux, je pense évidemment que c’était une injustice. Mais cette sortie d’Evreux, que je n’avais pas prévue, m’a permis bien d’autres choses que je ne pouvais pas faire comme évêque en charge d’un diocèse. Finalement, je dis merci à ceux qui m’ont déplacé, et je ne m’en prive pas.

J’ai été invité en février à Rome par le cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la Congrégation des évêques. Il m’a écrit à Noël qu’il désirait me voir si je passais par Rome. Le cardinal Re pensait que je serais un évêque blessé, abattu, mais la rencontre de trois quarts d’heure a été très cordiale. Je lui ai dit que j’avais un autre peuple, une autre vie, qui m’a aussi permis d’aller plus loin.

Le sentiment qu’une injustice a été commise à mon égard reste, mais cela m’a permis d’aller plus loin, sans amertume. Et surtout, de vivre dans des squats m’a permis de découvrir et de vivre autre chose!

Comme évêque d’Evreux, je devais toujours consulter mon agenda; avant, j’étais toujours pris par autre chose, pressé. Avec les sans- papiers, qui vivent dans une situation très précaire, j’ai appris à vivre le présent, à prendre le temps de me réjouir avec les gens. Mon coeur s’est élargi. Je n’aimerais pas – comme on a pu me le suggérer – me retrouver à nouveau à la tête d’un diocèse. Je suis évêque de Partenia, et je ne souhaiterais pas revenir en arrière. Je ne me sens pas exclu, l’Eglise reste ma famille!

Apic: Quel est le profil souhaité pour un prochain pape ?

Mgr Gaillot: Je n’ai pas de pronostic particulier, mais je souhaiterais que ce ne soit pas un Européen. J’aimerais que le prochain pape vienne d’un pays du tiers monde, un petit pays du Sud. D’autre part, il ne faudrait pas que ce soit un pape de transition. Déjà qu’un tel qualificatif me semble péjoratif. Cela ne ferait pas non plus honneur à tous ces gens qui ont une grande attente, à ces foules immenses qui étaient Place St-Pierre. Ils ont une attente qui est forte, et il ne faut pas les décevoir! JB

Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-interview-189/