APIC interview
Notre croissance dépend de la situation économique actuelle
Georges Scherrer, Apic / Traduction: Bernard Bovigny
Lucerne, 6 avril 2005 (Apic) Les politiciens qui pensent que les pauvres en Suisse n’échappent pas au filet des services sociaux se trompent lourdement. C’est ce qu’affirme Beat Stettler, responsable des épiceries Caritas en Suisse.
Il a répondu aux questions de l’Apic sur les droits des pauvres à obtenir des produits de qualité, ainsi que sur la collaboration possible avec les discounters allemands Aldi et Lidl. La croissance des magasins Caritas en 2004 est de 40% par rapport à l’année précédente, pour se monter à 2,5 millions de francs.
Apic: Quels produits sont les plus vendus dans les épiceries Caritas?
Beat Stettler: D’abord le riz, les pâtes, le sucre, la confiture, le chocolat et les yaourts. Nous vendons à peu près 20 tonnes de riz chaque année et 15’000 pots de yaourts par semaine.
Apic: Dans les rayons, on trouve également de l’Isostar, un produit tonique pour les sportifs. Cela fait-il partie des produits de première nécessité pour des gens situés en-dessous du minimum vital, et au bénéfice d’une attestation pour pouvoir faire leurs achats dans un magasin Caritas?
Beat Stettler: Nous recevons souvent des propositions de ce genre de la part de nos fournisseurs qui en ont commandé une trop grande quantité. Il s’agit la plupart du temps de produits qui ont une date limite de vente très rapprochée, ce qui empêche leur commercialisation sur le marché habituel. Par chance, nous obtenons parfois des produits de haute valeur comme du jus de raisin ou de l’Isostar.
Notre philosophie est la suivante: Pourquoi les personnes nécessiteuses ne pourraient-elles pas s’offrir de temps à autre un Isostar? Un pauvre devrait-il se contenter de pain et d’eau? Ou alors, dans un cadre favorable, ne pourrait-il pas s’octroyer le droit de consommer un produit de valeur? Récemment, nous avons reçu d’un magasin du salami d’excellente qualité. Aurions-nous dû le refuser? Non, car nous avons pu vendre à un prix très abordable cette marchandise qui aurait été perdue.
En Suisse, près de 10% de la population vit à la limite ou en dessous du seuil de pauvreté. Avec les épiceries Caritas, ces personnes obtiennent une possibilité supplémentaire d’améliorer leur situation. Et je suis à l’aise si nous pouvons contribuer au fait que le coeur de ceux que nous appelons «les pauvres» peut parfois battre un peu plus fort.
Apic: Cette boîte d’Isostar coûte cinq francs dans vos magasins. Pour les clients de Caritas, qui doivent regarder à chaque centime, cela représente un certain montant. Que se passe-t-il si ce produit reste dans les rayons?
Beat Stettler: Il est proposé dans nos magasins jusqu’à la date limite. Ensuite, il est remis à une institution du nom de «carl» à Lausanne, qui distribue gratuitement des produits périmés mais consommables à des institutions ou à des cuisines de rues. Ce qui n’est plus consommable est détruit. Les épiceries Caritas détruisent elles-mêmes ce qui ne peut être remis à «carl».
Apic: Les géants de la distribution comme Migros et Coop économisent des frais de destruction de marchandises en les remettant aux magasins Caritas .
Beat Stettler: Effectivement, nous vivons de ce qui n’est plus commercialisable dans les grandes surfaces. Ces produits représentent une grosse chance pour les magasins de Caritas. J’espère que les grands distributeurs continueront à nous procurer beaucoup de marchandises. Nous sommes des redistributeurs de première ligne. Pour assurer un assortiment assez varié, nous avons également des contrats avec Baer, Emmi, Nestlé et Unilever, alors que Coop, Migros et Manor nous livrent régulièrement des marchandises.
Apic: L’an dernier, les épiceries Caritas ont connu une hausse du chiffre d’affaires de 40%. Et cette année, plusieurs succursales seront inaugurées. Que signifie ce succès? Est-ce l’expression d’une pauvreté croissante en Suisse, ou alors la chaîne Caritas a-elle trouvé un nouveau créneau dans ce marché?
Beat Stettler: Les offres bon marché des grands distributeurs comme les produits «budget» chez Migros ou les «prix garantis» chez Coop restent encore trop chères pour nos clients. Mais nous disposons parfois dans nos rayons de marchandises moins bon marché que celles des lignes «budget» ou «prix garantis». Cela est à imputer au fait que notre activité ne dispose d’aucun subventionnement, direct ou indirect.
Le succès des magasins de Caritas est l’expression de la situation économique actuelle, qui provoque la marginalisation de beaucoup de personnes. Je ne peux partager le point de vue de certains politiciens pour lesquels il n’existe pas de pauvres en Suisse. Et s’il y en a, ils sont pris en charge par le réseau social mis en place. Quelqu’un qui perd son emploi dans notre pays, qui devient gravement malade ou qui quitte le réseau professionnel se trouvera très rapidement dans les marges de la société. Du point de vue humain, cela représente une tragédie.
Apic: Les deux géants du discount allemands Aldi et Lidl annoncent leur arrivée en Suisse. Représentent-ils une concurrence pour les épiceries Caritas?
Beat Stettler: Non. Nous venons en aide à celles et ceux qui se trouvent à la limite ou en dessous du seuil de pauvreté. Aldi et Lidl connaîtront parfois une surproduction. Nous aborderons ces deux distributeurs et chercherons à obtenir leur marchandise surnuméraire. Ainsi, les magasins Caritas pourront proposer des produits encore meilleur marché. GS/BB
Encadré:
La coopérative des épiceries Caritas
Les épiceries Caritas sont organisées en coopérative. Un conseil d’administration se trouve à sa tête. Il comprend des représentants des Caritas régionales de Suisse romande et alémanique, ainsi qu’une déléguée de Caritas Suisse à Lucerne. En font également partie un représentant de l’économie, Peter Marzer de la Maison Firma Nutritec à Hochdorf (Lucerne), ainsi que Beat Stettler, responsable des épiceries Caritas.
Les magasins de Caritas ont six personnes sous contrat, dont trois chargées de leur direction. Ils comptent également des bénévoles. Ceux-ci sont pour la plupart engagés dans le cadre de programmes d’occupation pour chômeurs. Parmi les collaborateurs se trouvent également des personnes qui donnent librement de leur temps par conviction personnelle. GS/BB
Encadré:
L’humain et le relationnel au même niveau que l’économie
Beat Stettler, âgé de 47 ans, habite Lucerne. Il a étudié l’économie à Berne, et s’est spécialisé dans le marketing des prestations de service. Il a travaillé à la direction des magasins Interdiscount, actifs dans les appareils électriques et électro-ménagers, et à Coop-Suisse. Par la suite, il a mis sur pieds l’entreprise de car-sharing «Mobility», qui propose en Suisse des locations de voitures à prix avantageux à partir d’un système d’abonnements. Il a reçu pour cela un Prix à Berlin en 2001, pour la meilleure entreprise fonctionnant par appel téléphonique de Suisse, ainsi que pour sa façon de diriger son entreprise. Il a également reçu une distinction à Chicago pour avoir figuré parmi les dix meilleurs directeurs de centres fonctionnant par appel au monde en 2001.
Et pourquoi avoir rejoint les magasins Caritas? «Dans le monde économique, des chefs d’entreprise gagnent 22 millions par année. Ce que je gagne maintenant est risible par rapport à un tel montant. Mais mon activité me procure une satisfaction morale. Le soir, je sais pour qui et pour quoi j’ai travaillé durant la journée. Je n’ai pas seulement oeuvré pour de l’argent. Dans la société actuelle, il est très important que les aspects humains et relationnels soient élevés au même niveau que l’économie. Actuellement, je conçois une logistique pour les épiceries Caritas dans toute la Suisse. GS/BB
Encadré:
Appel de Caritas-Suisse pour épauler les paysans de montagne
Parmi les multiples activités de Caritas-Suisse figure le soutien aux paysans de montagne. L’oeuvre d’entraide des catholiques de Suisse propose chaque année à des bénévoles de consacrer une ou plusieurs semaines de vacances à des travaux agricoles et diverses autres tâches dans les Alpes ou dans le Jura. Il peut également s’agir de tâches quotidiennes ou de projets de construction, de rénovation et de réparation, précise Caritas- Suisse dans un communiqué diffusé le 6 avril. Les paysans se chargent de nourrir et de loger les volontaires, alors que Caritas endosse les frais de déplacement à l’intérieur de la Suisse. Les bénévoles travailleront par groupes de quatre à huit. GS/BB
(apic/gs/com/bb)
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