Apic Interview

Fribourg: Rencontre avec «Chico» Whitaker, l’un des fondateurs du Forum social mondial

Le Brésil est à un tournant, mais il reste le champion de l’inégalité

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 5 juin 2005 (Apic) Alors que le Brésil est dirigé depuis janvier 2003 par un président de gauche, Luiz Inacio «Lula» da Silva, et que l’économie brésilienne se situe à la 12e place mondiale, 45 % des Brésiliens continuent à vivre dans la pauvreté et l’indigence. La marge de manoeuvre du gouvernement est faible face aux impératifs de l’économie mondiale, le peuple s’impatiente, même si «Lula» reste très populaire.

Le pays est véritablement à un tournant décisif et fait face à une crise structurelle qui ne peut être affrontée en agissant seulement sur ses conséquences, a déclaré à l’Apic Francisco «Chico» Whitaker, hôte d’honneur du 2e Forum social suisse (FSS) qui s’est achevé dimanche 5 juin à l’Université de Fribourg.

Ancien secrétaire exécutif de la Commission «Justice et Paix» de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) – dont il est toujours membre – Francisco Whitaker, 73 ans, appartient à l’une des 8 organisations qui ont fondé le Forum social mondial (FSM) qui a tenu ses premières assisses fin janvier 2001 à Porto Alegre, au Brésil.

Ce «paulista» – il est de Sao Paulo – appartient au secrétariat international du Forum. Architecte de formation, il milite depuis les années 50 dans les mouvements de l’Eglise catholique. Il relève d’ailleurs que le Forum social réalise un certain nombre d’options déjà expérimentées dans l’Eglise brésilienne, au niveau des communautés ecclésiales de base (CEBS).

Chico Whitaker était ce week-end de passage en Suisse après une tournée de plus d’un mois qui l’a mené de France et d’Allemagne en Australie, Nouvelle-Zélande et Thaïlande pour promouvoir le Forum social. Il avait déjà participé au premier FSS à Fribourg en septembre 2003.

Apic: Selon une étude que vient de publier l’Institut de recherche économique appliquée, le Brésil se classe au deuxième rang des pays les plus inégalitaires dans le monde, derrière la Sierra Leone.

C.W.: C’est un fait, il y a une énorme déception au Brésil. Alors que, selon cet Institut, 12 % de la population vit avec moins de 1 dollar par jour, 10 % des Brésiliens les plus fortunés accaparent la moitié des revenus du pays.

Face à cette réalité, le Parti des Travailleurs, le parti du président, traverse une crise grave, où deux visions s’affrontent. Lula, pour être élu, a dû faire une alliance avec la droite et pour continuer à gouverner, il doit faire des compromis au Congrès. Evidemment avec ceux qui ont toujours été au pouvoir au Brésil, les gens de l’agro-industrie, de l’agriculture d’exportation. Les grands propriétaires terriens sont au Congrès, et ils peuvent tout paralyser. Sans compter les limitations internationales, comme celles représentées par le Fonds Monétaire International.

Apic: Cela fait deux ans et demi que Lula est au pouvoir, mais déjà l’automne dernier, le théologien de la libération Frei Betto, coordinateur du programme «Faim Zéro», a démissionné, affirmant qu’il n’avait plus d’arguments pour défendre la politique économique du gouvernement.

C.W.: Ce programme, finalement, n’a pas réussi à atteindre totalement son objectif. Certes, on a perdu beaucoup de temps à le mettre en place, à trouver sa méthodologie: fallait-il donner de l’argent, une carte magnétique, des aliments pour les plus pauvres.?

Il faut également identifier ceux qui ont besoin d’aide. Car on est au Brésil dans un schéma complètement distordu par l’utilisation clientéliste de la pauvreté. Lula a dû se confronter à cette dure réalité.

Dans chaque commune, il a fallu mettre sur pied des comités de gestion du programme «Faim Zéro». Tout cela est aussi un travail politique, car il faut empêcher que ce soient les maires qui gèrent ces programmes, pour utiliser ces aides de façon clientéliste, pour se faire élire. Nous avons réussi à faire passer une loi contre la corruption électorale.

Apic: C’est cette loi que l’on appelle «la loi des évêques» ?

C.W.: Effectivement, même si elle a été menée conjointement par une soixantaine d’organisations, la Loi 9840/99 contre la corruption électorale de septembre 1999 a été perçue comme un combat de l’Eglise. La lutte a été menée principalement par la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) et la Commission Justice et Paix, c’est la raison pour laquelle les députés l’appellent «la loi des évêques». Nous avons gagné l’adhésion totale du Tribunal supérieur électoral, qui est en train de jouer un rôle primordial pour la démocratie.

La justice peut désormais invalider immédiatement les candidatures de ceux qui se rendent coupables du crime consistant à acheter des votes d’électeurs, pratique très fréquente au Brésil. Tous les jours, ce Tribunal casse des mandats de maires, de conseillers municipaux, même de députés. Un sénateur est déjà tombé, ce qui montre que la loi est efficace. Raison pour laquelle il y a des tentatives permanentes de l’amoindrir. Dans notre pays, la corruption est un mécanisme fondamental, qui profite de la pauvreté. C’est un instrument électoral, et nombreux sont ceux qui ne veulent pas abolir la pauvreté. On achète le vote des pauvres en les aidant «généreusement», pour acheter des bottes, un dentier, des lunettes, des aliments. C’est le clientélisme total!

Apic: Pour en revenir au programme «Faim Zéro», on a l’impression qu’il a échoué.

C.W.: Le bilan est certes mitigé, et «Faim Zéro» n’a pas l’impact qu’on espérait, même si cette campagne dépend désormais du Ministère du Développement social et du Combat contre la faim, à la tête duquel se trouve Patrus Ananias. C’est un député du Parti des Travailleurs (PT) de Lula; il est issu comme lui du courant catholique de gauche.

Les gens se sont vite rendu compte qu’il ne suffisait pas de distribuer de la nourriture. La combinaison de la distribution avec l’éducation des enfants, la construction de citernes dans les zones de sécheresse du Nordeste, tout cela continue, mais on n’en parle pas! Des millions de personnes bénéficient déjà de ce programme, mais c’est insuffisant. Le problème, c’est que l’on s’attaque aux effets, pas aux causes.

Lula est certes arrivé au pouvoir avec un certain romantisme; il a dû cependant compter avec les limitations internes, au niveau des rapports de forces politique, mais également tenir compte des engagements internationaux contractés par le Brésil, et qu’il s’est engagé à respecter. Il faut admettre que Lula, en arrivant à la présidence, n’a pu prendre qu’une petite partie du pouvoir exécutif. JB

Encadré

Un autre monde est possible, mais différent des schémas verticaux

Nous, nous disons qu’»un autre monde est possible», qu’il y a des alternatives à un monde uniquement dominé par la logique du marché, de l’argent, souligne «Chico» Whitaker. «Il est absurde d’observer le développement d’une sphère financière totalement isolée du monde réel, de la production et des services. Une autre logique que celle du pure profit existe, qui met au centre l’être humain, ses nécessités, l’écologie.!»

La logique du Forum social n’est pas celle de la lutte armée, sur le modèle de Che Guevara, pour prendre le pouvoir en créant partout des foyers révolutionnaires. Le Forum veut offrir un espace pour une prise de conscience, qui soit ouvert aux divers mouvements sociaux. «Mais la lutte armée part d’un schéma autoritaire, vertical, ce qui n’est pas la méthodologie du Forum, qui défend une logique horizontale, citoyenne. Nous ne voulons absolument pas être «un mouvement des mouvements» avec un programme, une discipline centralisée», conclut l’orateur brésilien. JB

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