Interview de Frère Vincent Malham, recteur sortant de l’Université catholique de Bethléem

Apic – Interview

La ville de la nativité du Christ est aujourd’hui quasiment emmurée

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg/Bethléem, 8 juin 2005 (Apic) Le 1er juillet prochain, Frère Vincent Malham ne sera plus président et vice-chancelier de l’Université catholique de Bethléem, qu’il a dirigée durant près de neuf ans. Le religieux lasallien américain quitte les Territoires palestiniens après une riche mais rude expérience. Bethléem, la ville de la nativité du Christ, est aujourd’hui quasiment emmurée. Derrière une muraille de 8 mètres de haut!

Après un congé sabbatique, il reprendra cet automne la présidence de l’Université des Frères des Ecoles chrétiennes de Memphis, Tennessee (CBU), où il avait déjà travaillé durant plusieurs années. De passage en Suisse, il s’est confié à l’agence Apic.

Apic: D’abord une question personnelle: Malham est un nom d’origine arabe.

V.M.: Effectivement, mes parents, originaires de la frontière syro- libanaise, ont immigré aux Etats-Unis. Moi-même, je suis né aux Etats-Unis et je suis Américain. A la maison, mes parents parlaient plutôt un mauvais anglais, et quand ils ne voulaient pas que l’on comprenne, ils parlaient arabe. Malheureusement, je n’ai pas su qu’on m’enverrait un jour à Bethléem, et je n’ai pas appris la langue à la maison.

L’une des raisons pour laquelle j’ai été choisi pour Bethléem était mon origine. Cela m’a aidé et j’ai été immédiatement accepté par les gens sur place. Je connaissais certaines coutumes, la nourriture, et j’ai fait un effort pour apprendre un peu d’arabe. Ils ont apprécié. J’ai également été nommé président de l’Université en raison de mon ascendance arabe. C’est Frère Daniel Casey, FEC, qui me succédera comme vice-chancelier, tandis que le Grand chancelier de l’Université de Bethléem – un titre honorifique – reste Mgr Pietro Sambi, délégué apostolique. Il nous soutient et nous visite à certaines occasions.

Apic: Que représente l’Université pour la région ?

V.M.: L’existence de l’Université de Bethléem est une grande chance pour les Palestiniens. Ses cinq facultés – Lettres, Etudes commerciales et gestion des affaires, Education, Obstétrique et Soins infirmiers, Sciences – et son Institut de Gestion hôtelière et de tourisme sont très recherchés. Pour le moment, les métiers axés sur le tourisme et l’hôtellerie n’offrent pas les débouchés espérés en raison des fermetures imposées par les Israéliens qui empêchent les touristes de venir en masse. Cela s’améliore toutefois un peu, et les bus de pèlerins commencent à revenir, mais pas comme avant! L’économie est toujours très déprimée, spécialement dans la zone de Bethléem, qui vit du tourisme.

Près du campus, nous avons un Institut pour le partenariat communautaire, inauguré fin juin, destiné à la communauté locale. Nous nous sentons responsables vis-à-vis de la société palestinienne en tant que telle, même si nous nous adressons en premier lieu à la jeunesse. Nous sommes actifs notamment dans le domaine de la formation d’adultes: venant de la ville, de la campagne ou des camps de réfugiés, des femmes au foyer, des hommes d’affaires, voire des anciens détenus suivent ces cours. Les très pauvres sont aidés financièrement, car ils ne pourraient payer leur inscription.

Apic: Vous venez de terminer l’année dans les temps, sans fermeture par l’armée israélienne.

V.M.: C’est la première fois depuis des années que nous avons pu terminer les cours sans que l’armée israélienne nous impose des fermetures d’établissement, des périodes de couvre-feu 24h sur 24, des punitions collectives. La première intifada a débuté à Bethléem en 1987. L’armée d’occupation a alors fermé l’établissement pendant plus de trois ans, jusqu’en 1990. Nous étions obligés de donner les cours clandestinement, dans des maisons, des hôtels, en cachette. Ils voulaient nous empêcher d’éduquer toute une génération.

Dans l’histoire de notre Université, nous avons eu à faire à plusieurs attaques. Les Israéliens l’ont fermée à douze reprises. Nous avons même été occupés par l’armée israélienne, en 2001, quand les Israéliens ont fait le siège de la ville sainte pendant 39 jours. Depuis, il y a eu d’autres incursions armées dans Bethléem, mais les soldats ne sont plus venus sur le campus depuis 2 ans ou 2 ans et demi.

Apic: L’armée israélienne a causé d’importantes destructions à cette Université dépendant du Saint-Siège, pourquoi?

V.M.: En 2001 et 2002, nous avons reçu une bonne centaine de grenades assourdissantes, censées être « non létales », l’Université a été mitraillée et des centaines de balles ont fait des dégâts. Quatre missiles filoguidés « TOW » – très précis! – ont visé trois fois le nouveau bâtiment du Millenium, causant de sévères dommages, ainsi que le centre palestinien « Turathuna » (« Notre héritage »), qui fait partie de la Bibliothèque.

Des centaines de livres ont été détruits, et d’immenses dommages ont été causés. Ne demandez pas pourquoi ils ont fait ça, mais ils savaient exactement ce qu’ils visaient. Nous avons gardé un souvenir à l’entrée du Centre « Turathuna »: le grand trou causé par le missile TOW.

Nous avons mis une plaque en arabe et en anglais: « Cadeau de l’armée israélienne ». Quand à savoir s’ils ont payé les dommages. Vous plaisantez, rien du tout, voyons! C’est une cause perdue. Nous avons beau être un certain nombre d’Américains à travailler dans cette Université, cela ne change rien: vous savez bien de quel côté est le gouvernement des Etats- Unis.

Apic: Vous vivez dans les Territoires en principe sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Quelles en sont les conséquences ?

V.M.: Concrètement, cela signifie que nous sommes Palestiniens, nous sommes une université unique dans la région, puisque nous sommes une institution d’enseignement catholique, soutenue par le Vatican, avec une majorité d’étudiants musulmans. Cette année, nous avons 35% de chrétiens: catholiques, orthodoxes, protestants., et 65% de musulmans. C’est très bien pour nous, si l’on considère la démographie palestinienne. Nous appartenons notamment à la Fédération Internationale des Universités Catholiques (FIUC), à l’Association des Universités Arabes et à l’Association des Universités Palestiniennes.

L’Autorité palestinienne nous promet chaque année une certaine aide financière. Parfois nous la recevons, parfois non. De toute façon, nous recevons peu, car nous sommes la plus petite université, comparée à Bir Zeit ou An-Najjah, à Naplouse. Mais nous sommes restés petits par choix, pour pouvoir rester sélectifs et maintenir de hauts standards. C’est la raison pour laquelle nous avons nos propres examens d’entrée.

Notre université est reconnue comme étant différente; nous avons ainsi le plus bas ratio entre le nombre d’étudiants et de professeurs et de membres du personnel académique, à savoir 16 pour 1. Nous avons le plus grand nombre de livres par étudiants dans notre bibliothèque. Des étudiants et des professeurs d’autres universités viennent utiliser nos ressources. Nous avons un centre de médias très moderne, financé par le gouvernement finlandais, avec les dernières techniques disponibles. Il nous a envoyé des professeurs pour enseigner dans les domaines de la photographie, de la radio, etc.

Apic: Quel rôle jouez-vous en tant qu’université catholique ?

V.M.: Nous sommes une université pour les étudiants palestiniens, avec une prédilection spéciale pour les chrétiens. Aussi parce que nous sommes soutenus par le Vatican, et par diverses institutions catholiques, comme l’Association suisse pour la Terre Sainte, l’ABU (l’Association des Amis de l’Université de Bethléem), Missio, Misereor, Bethléem-Aide aux enfants, etc., nous avons une responsabilité particulière envers la communauté chrétienne palestinienne.

L’Université de Bethléem tente de freiner l’émigration constante des chrétiens de Terre Sainte, en affirmant qu’on a ici une belle institution de formation, chrétienne, qui fournit un bon niveau d’éducation. Notre université est le plus important employeur de Bethléem, car nous avons – entre les pleins temps et les temps partiels – près d’un demi millier de salariés. Nous donnons ainsi du pain à de nombreuses familles, dans une région où l’on compte 40 ou 50% de chômage. De plus, les gens savent que nous sommes une institution sérieuse et prévisible.

Malgré la situation économique très difficile, ils savent qu’ils recevront leur salaire tous les mois. Même quand l’université était fermée par l’armée israélienne et que les cours devaient être donnés clandestinement, les employés ont reçu leur dû. Grâce à la générosité des donateurs au plan international! JB

Encadré

Fondée en 1973 grâce à l’aide du Vatican

Fondée en 1973 grâce à l’aide du Vatican – suite à une intuition du pape Paul VI lors de sa visite en Terre Sainte en 1964 – l’Université de Bethléem a accueilli cette année 2’241 étudiants (un record!). La remise des diplômes vient d’avoir lieu. On peut mesurer le chemin parcouru, si l’on compare avec les quelque 100 étudiants du début. C’est la congrégation des Frères des Ecoles chrétiennes (FEC ou Frères de Saint-Jean-Baptiste de La Salle) qui dirige l’Université depuis sa fondation. Il faut rappeler qu’à l’époque, il n’y avait plus rien sur place après l’école secondaire. Le Souverain pontife réalisait le danger d’une émigration massive des chrétiens de Terre Sainte, sans perspectives d’avenir.

La majorité musulmane et féminine des étudiants, ainsi que l’ouverture de l’Université – un établissement de caractère occidental dans une société majoritairement arabo-musulmane -, sont parmi les caractéristiques qui suscitent l’estime de nombreux musulmans désireux d’échapper aux pressions des fondamentalistes islamistes, qui restent cependant une faible minorité à Bethléem. Le but de l’Université de Bethléem est de maintenir sur place une élite chrétienne tentée par l’émigration, servir une Eglise locale sur les lieux mêmes qui ont vu la naissance du Christ, accueillir des étudiants sans aucune distinction de religion, de sexe ou de classe sociale. L’établissement fournit ainsi des cadres nécessaires à l’Etat palestinien en gestation. JB

Encadré

Biographie

Natif de Brinkley, dans l’Arkansas, Frère Vincent Malham est Frère des Ecoles Chrétiennes (FEC) depuis 1955. Ce fan de piano – c’est un musicien accompli – a été nommé vice-chancelier de l’Université de Bethléem en 1997. Outre ses années de professorat, notamment comme doyen de la Faculté des Lettres à la CBU de Memphis (1981-87), il a également été Supérieur de la province de Saint-Louis des Frères des Ecoles chrétiennes de 1990 à 1995. JB

Encadré

Morts devant le « check-point » de l’armée israélienne

Il faut le voir pour le croire: Bethléem est entourée d’un mur de 8 m de hauteur, et les Israéliens ont pour le moment maintenu une ouverture. « Mais on nous a dit qu’ils vont la fermer complètement. Que va-t-il se passer après ? Nous ne le savons pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il va falloir payer un permis pour entrer et sortir chaque jour, et très va coûter très cher ». Frère Vincent rappelle que près de 25% des étudiants de l’Université de Bethléem ainsi que des professeurs et des administrateurs viennent de Jérusalem, à quelques kilomètres de là. Et nombre d’entre eux sont des chrétiens. « Si nous perdons 10% de chrétiens, cela changera toute notre institution, car nous nous sommes toujours battu pour ne pas descendre en- dessous de 30% ».

Le 16 janvier dernier, Nadim Matar, diplômé en décembre dernier de l’Université de Bethléem, a eu un grave problème cardiaque. Il devait être emmené d’urgence à l’Hôpital Hadassah à Jérusalem. Sa famille a demandé une permission à l’armée israélienne à 10h30 du matin pour sortir de Bethléem. La famille a averti les autorités israéliennes que Nadim avait été traité à Hadassah deux jours auparavant, et que sa situation était très critique. Elle a insisté à de nombreuses reprises, mais la décision de refus n’est arrivée que vers 13h00. Après de nombreuses interventions, dont des personnalités, vers 16h30, les Israéliens ont finalement donné la permission de passer. Mais Nadim est décédé juste avant d’arriver à l’hôpital. Trois jours auparavant, son père était venu chercher son diplôme à l’Université.

« Les Israéliens continuent de chercher à persuader le monde entier que les Palestiniens sont des terroristes ou des ’terroristes potentiels’. » Et Frère Vincent de conclure:  » Que peut-on encore dire quand une femme enceinte meurt devant un ’check-point’ de l’armée, seulement parce qu’elle Palestinienne ? » JB

Des illustrations de cet article et des portraits du Frère Vincent Malham peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch (apic/be)

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