Congo: Une Jurassienne travaille dans un service d’accueil pour femmes victimes de viols
Bernard Bovigny, agence Apic
Bukavu, 16 juin 2005 (Apic) Sr Bibiane Cattin, Missionnaire de Notre-Dame d’Afrique, travaille à Bukavu, à l’est de la République démocratique du Congo, dans un service d’accompagnement pour femmes victimes de viols par des rebelles. De passage en Suisse, la religieuse jurassienne témoigne du calvaire subi par des centaines de jeunes filles et femmes congolaises, victimes d’une guerre qui semble ne jamais se terminer.
En s’alliant les armées rwandaise, burundaise et ougandaise pour renverser le président Mobutu, en 1997, Laurent-Désiré Kabila a ouvert une boîte de Pandore qui ne s’est pas encore refermée. La soif de vengeance de certaines victimes du génocide rwandais de 1994 et l’appât du gain à l’est du pays, qui regorge de minerais de toutes sortes, ont prolongé de plusieurs années les affrontements, faisant plus de 2,5 millions de morts selon Amnesty international. Officiellement, le pays se trouve maintenant en situation de paix et les rebelles ont déposé les armes ou rejoint l’armée nationale. Pourtant, des milices continuent de piller les villages du diocèse de Bukavu, tuant systématiquement les hommes adultes, violant avec acharnement les filles et femmes de tous âges et exigeant des rançons de plusieurs centaines de dollars, une fortune dans cette région.
De passage à Fribourg, Sr Bibiane Cattin est bien placée pour témoigner de la violence subie par la population de cette région de 8’800 km2, soit un territoire presque aussi grand que la Suisse romande. Des milliers de Congolaises défilent depuis deux ans et demi dans son service d’écoute et d’accompagnement pour victimes de viols du Centre « Olame » (en langue shi locale: « Vis en bonne santé ») pour la promotion de la femme. Le même scénario se répète dans tout le diocèse de Bukavu, où les groupes d’habitations se trouvent à l’orée de la forêt tropicale, lieu de repli des rebelles qui écument la région. Leur village a été attaqué par ces soldats sans appartenance idéologique attirés par l’appât du gain, les récoltes de nourriture sont pillées, et les habitants qui n’ont pas pu fuir sont emmenés à l’écart, dans la forêt. Les quelques hommes qui ont survécu à l’attaque sont mis à mort, les femmes violées presque quotidiennement par l’ensemble du groupe durant plusieurs jours, voire des semaines, alors que l’une d’entre elles est libérée pour rapporter une somme exorbitante dans un temps extrêmement restreint. « Si tu n’es pas de retour dans trois jours à la même heure, nous tuons tout le reste du groupe », préviennent les rebelles. Si elles ont de la chance, ces femmes à peine nourries seront abandonnées sur place lorsque la rançon de plusieurs centaines de dollars sera versée.
Même des enfants victimes de viol
Ce récit, Sr Bibiane et ses collaboratrices congolaises de « Olame » l’ont entendu mille et une fois. Et même 1’795 fois, avec des nuances, en 2004. Les chiffres que la religieuse a récoltés l’an dernier sont effarants. Age des victimes: de moins de 5 ans jusqu’à plus de 80 ans. Avec une grande majorité entre 16 et 50 ans. Provenance: 34 villages du diocèse de Bukavu. Les séquelles physiques et autres conséquences directes sont loin d’être exceptionnels: sida, prolapsus, incontinence urinaire, etc ., alors qu’une centaine parmi elles sont devenues enceintes des suites de leur viol. De plus, 162 mères de famille ont vu leur mari tué par les rebelles. Aux conséquences psychologiques, s’ajoutent donc pour une bonne partie d’entre elles des difficultés de survie liées à la perte du soutien de famille. « Elles n’ont plus rien. Plus de famille à qui s’adresser. Elles sont complètement désemparées », affirme Sr Bibiane, qui tente de leur redonner espoir avant de chercher avec elles une solution pour leur assurer un avenir.
Si les chiffres récoltés en 2004 par la religieuse jurassienne font peur, ceux de cette année exprimeront certainement une violence redoublée. La MONUC (Mission de l’ONU au Congo) vient de lancer un ultimatum aux rebelles: soit ils réintègrent l’armée congolaise, soit ils retournent au Rwanda, pays d’origine de la majorité d’entre eux. Mais ces soldats ne l’entendent pas de cette oreille. Ils profitent des quelques mois qui leur restent pour piller les villages, avant une probable intervention plus musclée de la MONUC, qui ne compte actuellement que 8 à 900 soldats dans la région. « Il n’y a plus un coq qui chante », affirment les rescapés pour décrire l’état de désolation qui règne autour d’eux.
Encore près de 5’000 rebelles dans la région de Bukavu
« Beaucoup de ces soldats ont vécu 11 ans dans la forêt. Ils sont devenus des « bêtes ». La majorité d’entre eux sont des Rwandais, auxquels se sont joints des Congolais », affirme le Père Blanc Claude Maillard, qui a vécu plus de 20 ans dans cette région et qui y passe régulièrement pour visiter ses confrères et accompagner les projets lancés par sa congrégation. « Il y en a encore près de 5’000 dans la région sud et ouest de Bukavu – certains parlent de bien davantage -. Ils sortent environ deux fois par semaine de la forêt pour piller les villages lorsque leur réserve de nourriture baisse ». Ces incursions ont provoqué un véritable exode rural. « La population de Bukavu, au bord du Lac Kivu, a plus que doublé en quelques années », ajoute le religieux fribourgeois, de retour d’un voyage dans cette région.
L’insécurité en République démocratique du Congo est accentuée par l’échéance du 30 juin. La fête des 45 ans de l’indépendance du pays coïncide avec la fin de la transition décidée par le gouvernement de Joseph Kabila. Mais les élections, y compris les présidentielles, sont loin d’être prêtes du fait que les recensements nécessaires à leur tenue n’ont pas été effectués. L’Eglise catholique, qui multiplie les appels au calme, craint que les partis extrémistes ne fassent mousser la situation par une campagne électorale virulente. « Ceux qui crient le plus fort cherchent à se positionner pour la suite », explique Claude Maillard.
L’Eglise catholique, et les Eglises en général, qui jouissent de la confiance du gouvernement et de celle d’une majorité de la population, joueront un rôle déterminant dans ce processus. C’est un prêtre, l’abbé Malu-Malu, qui préside la commission des élections. « Et dans les régions les plus reculées, les paroisses sont les principaux points de ralliement. Ce qui est important pour le recensement des électeurs », souligne le religieux. Les villages sont bel et bien reliés à des bureaux communaux, mais leur fonctionnement n’est pas garanti du fait que la fonction publique n’est plus rétribuée depuis plus de 5 ans.
Encadré:
Le centre Olame, un espoir pour les femmes de la région de Bukavu
C’est en 1959 dans un Congo Kinshasa encore sous colonisation que l’archidiocèse de Bukavu ouvre le Centre pour la promotion de la femme et de la famille « Olame ». Il se donne pour principale mission de former les femmes face aux changements socio-économiques et politiques du pays afin qu’elles puissent prendre une part active dans le développement de leur milieu et assumer des responsabilités au niveau politique.
Depuis deux ans et demi, Olame a ouvert un service d’accompagnement pour les femmes traumatisées par la guerre. Rapidement, l’activité s’est centrée sur l’accueil des victimes de viols par les rebelles. Au départ, le service accueillait toutes les femmes qui se présentaient. Mais la demande était si importante pour les deux animatrices, Marie-Noël Cikuru et Bibiane Cattin, qu’il a fallu instaurer un système de quotas: pas plus de dix femmes par paroisse en même temps.
Les activités de ce service vont de l’écoute à l’aide ponctuelle pour la réinsertion de ces femmes en passant par leur hébergement, les premiers soins d’urgence et les petits appuis matériels. Le centre Olame est également actif dans la formation des animatrices et animateurs de paroisses et met sur pieds des sessions de secouristes pour la paix dans le diocèse.
(apic/bb)
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