Apic Reportage
Le solaire, source d’énergie, grâce à un coopérant suisse
Pierre Rottet, Apic
Lima, 8 juillet 2005 (Apic) Et si le solaire devenait une source d’énergie pour les habitants de la sierra péruvienne? Dans des régions andines où le soleil brille 360 jours par année ou presque, il faut être sénateur confortablement installé dans ses bureaux à Lima pour ne pas y penser. Pour ne pas en faire une politique de développement durable. Mais les solutions peu onéreuses n’intéressent pas les décideurs. Logique: il n’y a rien à se mettre dans la poche.
Luciano Re n’est pas un politicien. Tessinois, ingénieur en énergie, la trentaine à peine entamée, il est missionnaire laïc pour le compte de l’organisation catholique suisse Bethléem Immensee. Depuis son arrivée au Pérou il y a trois ans, non seulement il défend l’idée selon laquelle le solaire est exploitable, mais encore le démontre-t-il, dans la région d’Espinar, chef lieu d’une province du Département de Cusco, à quelque 5 heures de bus d’Arequipa. Espinar? Une ville de plus de 25’000 habitants perchée à 4’000 mètres d’altitude, là où le soleil semble avoir à jamais établi son campement, et où les étoiles, à la nuit tombée, se laissent caresser des yeux, à portée de main. A l’abri des pollutions.
Un drôle de « paroissien »
Miroirs paraboliques, cuisinières et douches solaires sont bien amarrées sur sa camionnette. Luciano se rend à San Miguel, un village non loin de son lieu d’attache. Comme partout ailleurs, le jour de marché attire la foule. Les curieux comme les autres. Et le chargement de notre « précurseur » n’est pas fait pour détourner les regards. Diable, une démonstration de fours et de douches solaires, par un gringo qui plus est, ainsi que l’exposition de panneaux photo-voltaïques, ont de quoi rompre avec les habitudes de cette population rurale.
Les badauds s’arrêtent, hésitants, puis interloqués, sans parler des gosses de l’école voisine qui ont trouvé là une bonne occasion de sécher les cours. Pas étonnant: une marmite dans laquelle bout de l’eau grâce au seul miroir parabolique orienté vers le soleil a de quoi surprendre. Le côté magique n’échappe à personne, surtout au moment où Luciano y plonge les spaghettis. Qui cuisent. Ni les dieux ni les empereurs incas n’avaient pu faire mieux. Et pourtant, au chapitre astre solaire, ils en connaissaient un bout.
40 francs le four. Tout compris
Dans un pays où le prix de l’électricité pour les ménages est au moins aussi élevé qu’en Suisse, Luciano avance avec prudence: il ne s’agit pas d’imposer une technologie à ces populations, assure-t-il. A l’évidence, ses cours, son savoir et sa conviction sont pourtant venus à bout des plus fortes réticences. Plusieurs centaines de personnes ont d’ailleurs suivi à ce jour les deux ou trois jours de stage – une cinquantaine de cours dispensés en trois ans – pour apprendre à maîtriser une partie de la technique de l’énergie solaire. Et, cerise sur le gâteau, à fabriquer une cuisinière ou une douche solaires, à confectionner panneaux photo- voltaïques et miroirs paraboliques, avant de les emporter à la maison.
Le prix du cours? Un peu plus de 2 francs. Soit 38 francs de moins que le four ou que la douche solaires. Autrement dit, 40 francs pour chacun de ces objets. Tout compris, matériel et main d’oeuvre. Pas étonnant que sa réputation ait aujourd’hui largement dépassé la seule ville d’Espinar. Pour avoir le droit d’emporter le matériel, les participants sont tenus de payer ne serait-ce que la fourniture ou à défaut, d’accomplir un travail communautaire.
Un Péruvien sur quatre encore privé d’électricité
Dans ces régions retirées, sans doute n’a-t-on rien inventé de mieux comme moyen de communication que le bouche à oreille. Quelques radios locales mises à part. Il faut dire qu’un citoyen sur quatre n’a pas encore accès à l’électricité au Pérou, soit près de 7 millions d’habitants de « seconde catégorie » des régions andines, notamment, composés de campesinos et d’Indios. En d’autres termes, des oubliés de l’histoire et de l’économie. Les infrastructures? Lima, surtout, s’est taillée la part du lion et, avec la capitale, quelques autres grandes villes côtières et amazoniennes, ou encore de la sierra. Les autres régions ramassent les miettes, et encore, distribuées à l’approche des élections.
« Le gouvernement de Lima n’est pas intéressé par nos « petits projets » à dimension humaine. L’énergie solaire ne branche que dans la mesure où il y a quelque chose à gagner: je veux dire à se mettre dans la poche. La corruption n’est rentable que lorsque des millions sont en jeu », s’insurge Luciano. Qui donne en exemple le projet actuellement développé par le ministère de l’Energie et des Mines. Le coût: 7’000 dollars pour une installation solaire. « Preuve en main, nous avons pu démontrer qu’avec 500 dollars, il est possible de parvenir à la même installation. Au même résultat. Autrement dit, quelqu’un se sert copieusement ».
Le constat est sans appel. « Pourquoi vendre des fours à 40 francs, où personne ne gagne rien, où ni les intermédiaires, ni les professionnels de la corruption n’ont quelque chose à détourner? Avec mon projet personne ne gagne de l’argent. Les seuls à y trouver leur compte sont les gens, qui accèdent à une vie digne d’être vécue. Mais de cela, le gouvernement n’en a rien à faire, ni le président Tolèdo, élu pour sa « gueule d’Indio », ni ses prédécesseurs du reste ». En réalité assure notre interlocuteur, « pour Lima, mieux vaut avoir des millions de pauvres. Cela favorise l’aide internationale qui parvient à coups de millions de dollars, sans vraiment jamais arriver dans le reste du Pérou. Retenus dans quelle poche? »
De la serre à l’assiette, après la marmite
Luciano ne comprend visiblement pas le laxisme des décideurs, aussi peu sensibilisés à la question du développement de la sierra qu’à l’avenir de l’agriculture et des campesinos, qui désertent pourtant chaque jour un peu plus leur village pour grossir les bidonvilles de Lima. « Impensable! Et surtout dans un pays où les enfants, arrivés à l’âge de 5 ans, connaissent une mortalité infantile 100 fois plus élevée qu’en Suisse. Des gosses qui meurent pour la plupart de « banalités », faute d’hygiène et de nourriture saine ».
Il n’y a d’ailleurs pas que les gosses à subir les conditions de vie difficile. A 4’000 mètres d’altitude, rien ne pousse, si ce n’est la pomme de terre, native du pays des Incas, le quinoa et une herbe que la langue quetchua nomme ichu, une sorte de paille pour l’aliment du lama et de l’alpaga. Les hommes ne vivent pas vieux. Plus longtemps que la plupart des femmes cependant, qui meurent plus facilement d’intoxications dues à la fumée que de maladies virales. Il faut dire que l’on cuisine avec de la bouse séchée, pour alimenter un feu dérisoire. Un comble, au pays du soleil.
« En arrivant à Espinar, je me suis bien vite rendu compte qu’il était hors de question de m’alimenter de patates ou de quinoas uniquement ». Pour Luciano en effet, diversifier sa table au quotidien est très rapidement apparu comme une nécessité. Une nécessité qui deviendra vite le second volet de son credo, suite logique à sa cuisinière solaire: fabriquer une serre. Autrement dit faire pousser de quoi faire bouillir la marmite.
Pas fou le gringo
Aujourd’hui, les gens regardent sa serre, d’où sortent tomates, haricots, épinards, carottes, bref des tas de légumes, y compris des fruits. Au début, Luciano entendait murmurer: « Mais qu’est-ce qu’il fout ce gringo. Il n’est pas si con, il bouffe bien toute l’année ». Pas évident, dans un lieu où, selon l’époque, la température peut descendre à -25° la nuit, pour monter à +25° le jour.
L’idée de la serre et de son contenu a fait son chemin. Au point que la réalisation de 500 serres est en voie d’achèvement, grâce à la manne d’une ONG espagnole. Près de 60’000 dollars, pour un prix moyen de quelque 120 francs suisses la serre. « Avec peu de moyens, il est possible de faire beaucoup de chose, qui ne résultent pas du miracle, mais d’une simple initiative. Aujourd’hui, des écoles entières de la région disposent d’une douche avec eau chaude. sans parler des gosses qui jouissent désormais d’une source énergétique nommée solaire ». PR
Encadré
En dehors des familles qui bénéficient désormais de l’eau chaude, y compris pour l’hygiène corporelle, des écoles entières sont actuellement dotées du système solaire. Grâce à l’accumulation de cette eau dans des citernes plus ou moins grandes, des centaines d’enfants de la région en profitent. Le coût de l’installation, y compris le matériel, selon Luciano: 200 francs pour une école d’une centaine d’enfants, 500 francs pour 500 élèves. Pour un four construit avec 40 francs, entretenu et démonté tous les deux ans, il estime à une dizaine d’années la vie d’une cuisinière solaire, et à une quinzaine celle d’une douche, « à condition d’être bien entretenue ». Et la serre? une « éternité », probablement. De quoi voir venir. Surtout que Luciano vient de prolonger de trois ans son mandat avec Mission Bethléem Immensee. Et qu’il s’est mis en tête de rompre avec le célibat, en rencontrant une native, Rosalie, sa compagne désormais, journaliste dans une radio locale et fan d’un gringo aux idées un peu trop généreuses pour inspirer les politiciens et les sénateurs du palais de la Republica, à Lima.
Des photos sont disponibles auprès de l’Agence Apic.
(apic/pr)
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