Apic Témoignage
.et il n’y a même plus de journalistes pour en témoigner!
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 28 août 2005 (Apic) «C’est l’enfer pour les petites gens en Irak et il n’y a même plus de journalistes pour en témoigner!» Après six mois passés au couvent de St-Raphaël à Bagdad, au sein de la communauté des Soeurs du Sacré-Coeur, Soeur Lusia Shammas Markos revient à Fribourg, où elle est boursière de l’Oeuvre St-Justin, pour achever sa thèse de doctorat à la Faculté de théologie.
Son couvent est situé dans le quartier de Dora, non loin de la grande raffinerie de pétrole d’Al-Dora. «C’est la porte d’entrée de Bagdad pour tous les groupes terroristes», lâche la religieuse irakienne de 33 ans. Originaire de Zakho, dans le Nord de l’Irak, Soeur Lusia vivait dans la capitale irakienne avant de venir étudier à Fribourg, il y a 9 ans.
«Maintenant, il n’y a plus de retenue, on kidnappe n’importe qui. je dois personnellement faire très attention!», témoigne la co-fondatrice de l’ONG «Rabitat al-Mara al-Jamia» (Association des femmes unies), qu’elle a créée au printemps 2004 à Bagdad avec Asma al-Chaderji, une personnalité chrétienne de la capitale irakienne. Soeur Lusia a également lancé la fraternité «Famille coeur de la vie», qui vient en aide aux familles pauvres de Bagdad, qui sont désormais légion. En Suisse, elle préside l’association humanitaire «Basmat al-Qarib» (Le sourire du prochain), qui promeut notamment des parrainages de familles en Irak et dont le siège est à Fribourg. (site internet: www.basmat-alqarib.com)
La religieuse irakienne précise qu’aujourd’hui les femmes se cachent dans son pays: «Nous avons pu, après de nombreuses difficultés, ouvrir un centre à Bagdad, mais sans placer des affiches ou un panneau à l’entrée, c’est beaucoup trop dangereux!»
La lutte pour le droit des femmes doit se faire en cachette, l’insécurité est totale, et elles sont une cible privilégiée pour les fondamentalistes islamistes. «Nous ne pouvons pas, comme certaines ONG puissantes, nous payer des protections et des polices privées», lâche la religieuse chaldéenne. Qui, pour le moment, ne voit aucune perspective pour son peuple martyr.
Apic: Les femmes irakiennes risquent gros dans la période actuelle, et leurs droits dans la nouvelle Constitution ne sont pas garantis.
Soeur Lusia Shammas: Il y avait plus de 150 organisations féminines pendant un bref laps de temps. Elles ont beaucoup travaillé depuis 2003, depuis la chute de Saddam Hussein, et elles avaient par des manifestations, réussi à faire remettre en vigueur le Code de la famille, un temps aboli sous la pression des islamistes. Ce Code, datant de 1959, était le plus progressiste de toute la région. La polygamie y était rendu très difficile (il fallait l’accord de la première femme) et les tribunaux civils protégeaient la femme.
Maintenant, ce Code civilisé est menacé et son abolition serait catastrophique. Cela réduirait à néant tout le travail des organisations féminines. La majorité des 71 constituants veulent faire de l’islam une «source principale» de la nouvelle Constitution, ce qui signifie que l’on va automatiquement appliquer la «charia» et abolir le Code de la famille. Ce serait un grave retour en arrière, et une légalisation de la discrimination des femmes, dont même les droits minimaux garantis depuis 1959 seraient abolis.
Apic: La Constitution n’est pas discutée dans le petit peuple ?
Soeur Lusia Shammas: Effectivement, le projet de nouvelle Constitution n’est pas encore accessible au peuple, il est destiné pour le moment seulement aux 275 membres de l’Assemblée nationale transitoire.
Cette Constitution devra être soumise à un référendum populaire prévu le 15 octobre, pour permettre la tenue d’élections législatives le 15 décembre prochain. On parle dans cette Constitution, pour ce que nous en savons, de la relation de l’islam avec l’Etat, mais pas du droit des femmes et de leur place dans la société.
Apic: Quels sont les points du projet de la Constitution qui vous inquiètent ?
Soeur Lusia Shammas: Le débat sur la Constitution n’est pas descendu au niveau du peuple, qui cherche avant tout la sécurité, les moyens de survivre économiquement, et tente d’échapper aux voitures piégées qui frappent aveuglément, aux enlèvements contre rançon, aux tirs aveugles des soldats américains, qui ont peur. La Constitution, de toute façon, ne concerne aujourd’hui que les élites et surtout les Américains.
Comment peut-on en quelques jours résoudre les problèmes complexes hérités de décennies de pouvoir centralisé ? La question du fédéralisme est un grave point de divergence entre les Kurdes et les Arabes, surtout les sunnites, qui sont minoritaires après avoir longtemps tenu le pouvoir entre leurs mains. La distribution des ressources, notamment des revenus pétroliers, sont un autre point de division entre les communautés.
Apic: On sent beaucoup de déception face aux promesse de «libération».
Soeur Lusia Shammas: Les Américains disent qu’ils sont venus pour nous libérer, mais c’est nos ressources pétrolières qu’ils veulent contrôler. C’est d’ailleurs patent qu’ils ne sont pas opposés à ce que l’islam devienne la source principale de la Constitution. Nous avons appris avec le temps que les Américains ne sont pas venus en Irak nous libérer, mais pour leurs propres intérêts, que ce soit la sécurité ou la manne pétrolière.
Je ne suis pas pessimiste, mais je touche une population pauvre, qui doit faire face à une vie quotidienne affreuse, privée d’électricité, d’eau, et même d’essence, dans un pays qui compte parmi les plus grands producteurs de pétrole! Comment fait-on quand on n’a pas de générateur, et qu’il fait 50 degrés à l’ombre? Les gens n’ont pas vu d’améliorations de leurs conditions de vie, bien au contraire.
Apic: L’insécurité empêche les gens de penser à la Constitution.
Soeur Lusia Shammas: La sécurité ? Les terroristes de tous bords et les mafias sont comme chez eux, pendant que nos dirigeants sont en train de se disputer à propos de la distribution des richesses. Si vous interrogez les simples gens sur la Constitution, ils vous répondront: donnez-moi d’abord un peu d’électricité et un peu d’eau potable! L’insécurité totale empêche également d’avoir une opinion fondée sur l’avenir du pays. Même le téléphone ne fonctionne pas entre Bagdad et Mossoul, Souleymanié et Arbil, on a l’impression d’être dans deux pays différents!
Quand j’étais là-bas, je sortais deux ou trois fois par semaine du couvent, mais j’effleurais la mort à chaque fois. Les soldats américains tirent à l’aveugle, et quand ils tuent quelqu’un, ils ne disent même pas toujours «sorry». Comme si la vie d’un Irakien innocent n’avait à leurs yeux aucune valeur.
On peut être n’importe où la victime d’explosions et de voitures piégées. Même des cadavres d’animaux sont utilisés à cette fin, voire des vaches chargées d’explosifs! Quels sont les buts poursuivis par ces groupes ? Chacun d’entre eux a son propre agenda, que ce soient les mouvements terroristes – beaucoup venant de l’étranger -, la résistance, les criminels, les malfaiteurs.
Apic: On parle peu des victimes civiles irakiennes.
Soeur Lusia Shammas: Les journalistes ne peuvent sortir de leurs hôtels. On ne parle pas de toutes les victimes irakiennes, des kidnappings, des opérations de purifications ethniques qui visent les minorités au plan local ou régional, par exemple, des chiites qui chassent des sunnites ou vice-versa, selon le contexte, des Kurdes qui visent des Arabes, etc. Les divers leaders se bagarrent à la télévision, et le petit peuple commence à devenir sensible à son voisin, à le soupçonner, ce qui n’était jamais le cas auparavant.
Selon une étude récente, quelque 25’000 civils irakiens ont péri de mort violente depuis le début de la guerre en Irak, en mars 2003, dont plus d’un tiers par la faute directe des forces de la Coalition. Selon le professeur John Sloboda, directeur du Oxford Research Group et co-fondateur d’»Iraq Body Count» (Comptage des corps en Irak), en moyenne 34 Irakiens ordinaires sont tués chaque jour, dont de nombreuses femmes et enfants. Ce comptage macabre ne prend malheureusement en compte qu’une partie des victimes.
Apic: Dans quelle situation se trouve actuellement la minorité chrétienne ?
Soeur Lusia Shammas: Aujourd’hui, avec moins de 3% de la population, les chrétiens sont vulnérables. Nous affrontons, comme tous autres Irakiens, une insécurité totale, mais comme chrétiens, nous sommes une cible facile. Face aux kidnappings, par ex., nous n’avons pas des protections tribales, de réseaux. Dans les circonstances actuelles, où l’on se replie sur l’ethnie et le groupe, cela représente un défi. Il est en effet plus risqué de s’attaquer à des membres de grandes tribus, car la vengeance tribale est garantie.
Nous devons compter aussi avec des mouvements chrétiens venus de l’étranger, qui veulent recruter leur propre clientèle. Des Irakiens de l’extérieur revendiquent pour eux-mêmes la représentation des chrétiens et veulent monter sur place des partis chaldéens, assyriens, ce qui nous divise. Les attentats à la bombe contre les églises, l’été dernier, ont également contribué à faire partir des chrétiens par familles entières. De nombreux Irakiens cherchent en effet leur salut dans l’émigration, car les gens n’ont même plus confiance dans leurs voisins. Sans parler de la police, qui est infiltrée par les groupes terroristes.
Apic: Finalement, la «libération» de l’Irak promise par le président Bush est un leurre!
Soeur Lusia Shammas: C’est un discours pour la galerie, la situation sur le terrain est toute autre. Certes, avant, nous étions empêchés de voir comment les autres peuples vivaient en liberté, mais aujourd’hui, nous sommes libres de regarder. la liberté des autres, à la télévision, emprisonnés dans notre maison. Quand nous avons de l’électricité!
Les signes d’une guerre civile sont déjà présents en Irak et si l’on ne parvient pas à rédiger une Constitution basée sur les droits de l’Homme – et sur le droit des femmes, qui sont majoritaires en Irak! -, on risque bien de prendre le chemin de l’Afghanistan. JB
Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1700 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse