Apic interview
Une conviction chrétienne silencieuse, dans un esprit oecuménique
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg/Nanjing, 7 septembre 2005 (Apic) Avec sa femme Marguerite, une Valaisanne originaire de Leytron, le Fribourgeois George Muschiol vit depuis deux ans à Nanjing (Nankin). Ce bourgeois de Fribourg, aux lointaines racines rhéto-romanches, enseigne principalement l’anglais à l’Ecole normale Xiaozhuang, une haute école pédagogique où l’on forme des enseignants pour le primaire, le secondaire et le collège.
Nankin, cette ancienne ville impériale de 6,5 millions d’habitants, capitale de la province orientale du Jiangsu, fut dans le passé aussi capitale de la Chine. C’est donc dans une ville au riche patrimoine culturel et historique que George Muschiol vit désormais pour quelque temps. Employé par la Mission Bethléem Immensee (MBI), en coopération avec l’oeuvre missionnaire protestante «mission 21» (l’ancienne Mission de Bâle) et avec le soutien de la Direction du Développement et de la Coopération (DDC) de la Confédération, le Fribourgeois y enseigne l’anglais.
Lors de son passage à l’Université de Fribourg, à celle de Berne et en Angleterre, outre l’anglais, Georges Muschiol a également étudié le français, puis la philosophie thomiste et l’allemand. Il a enseigné comme professeur avant tout à Berne, à Sion et à Sierre. En 2003, à 59 ans, le voilà engagé dans une retraite active, puisqu’il part pour l’Empire du Milieu.
Le professeur Muschiol enseigne à Nanjing l’anglais, la littérature anglaise, la linguistique et la didactique de la langue anglaise. Il donne également des cours de français, et se prépare à donner des cours d’allemand, tout en prévoyant avec des collègues le montage d’un institut multilingue, où l’on enseignera également le japonais et le coréen.
Envoyé par un organisme catholique et un autre protestant, il se définit ainsi comme «collaborateur oecuménique, mais avec un seul patron, le Christ!». Et le professeur de remarquer: «Etre catholique, protestant, insister sur les différences confessionnelles. Quand vous arrivez en Chine, face à cette immense masse de gens, cela n’a plus de sens, vous êtes chrétien, un point c’est tout!» D’ailleurs, pour mettre tout le monde d’accord, le couple Muschiol fréquente un dimanche le culte protestant, un autre la messe catholique. La transformation récente de la Chine populaire ne le laisse pas indifférent.
Apic: Le «bol de riz en fer» – la place de travail assurée à vie, avec couverture sociale garantie, qui a longtemps caractérisé la Chine communiste – est désormais cassé.
Georges Muschiol: Effectivement, l’on fait face, depuis quelques années, à un terrible décalage dans le secteur social. Avec les privatisations, la société chinoise est un peu à l’image de l’Occident, mais le niveau actuel de protection sociale reste assez faible. On prend conscience qu’il faut augmenter la sécurité sociale. A Nanjing, cela saute aux yeux: on voit la pauvreté, les gens à la recherche de travail, sans sécurité, les immigrants qui viennent des provinces occidentales.
Ces immigrés de l’intérieur arrivent de l’Ouest par autocars entiers, après un bon millier de kilomètres, avec seulement un sac en plastique qui contient toutes leurs affaires. Ils dorment dans des cabanes, dans les parcs publics, et vont chercher du travail, principalement dans la construction. Ce sont des travailleurs non qualifiés, sans protection, sans contrats, occupés au jour le jour sur les chantiers. Ils sont dans une situation où ils ont trop pour mourir, mais pas assez pour vivre.
Les autorités chinoises sont désormais conscientes des dangers de ce type de croissance incontrôlée, qui empêche pour l’instant le développement d’une classe moyenne. Les salaires pour les travailleurs et employés qualifiés montent progressivement, mais on ne peut tout changer immédiatement.
Apic: La Chine, l’»Empire du Milieu», a une vision assez ethnocentrique du reste du monde. Comment ressentez-vous cette méfiance face à l’étranger ?
Georges Muschiol: Le changement est radical par rapport aux anciennes générations. La jeunesse chinoise, à l’heure actuelle, est très ouverte et avide de tout ce qui vient de l’extérieur. A un tel point qu’elle idéalise souvent l’étranger, les Américains, les Européens. Les jeunes voient aussi les liens économiques qui se développent avec l’étranger, les exportations, la carrière internationale, le tourisme vers l’Occident pour la petite minorité privilégiée…
C’est pour cela qu’ils veulent que l’anglais soit leur deuxième langue, qui leur ouvre toutes les portes. Les Chinois aimeraient développer une sorte de bilinguisme, avec l’anglais comme priorité. Sans que cela les transforme radicalement tant au plan culturel et philosophique qu’au plan idéologique. L’enseignement en sciences politiques maintient le matérialisme dialectique – le marxisme-léninisme-maoïsme – comme branche obligatoire. On ne peut faire une carrière d’étudiants sans passer par «l’examen du parti».
Apic: A l’heure d’internet, la société est forcée de s’ouvrir, on ne peut plus contrôler la population comme avant ?
Georges Muschiol: Les étudiants ont certes accès à internet, mais il y a des termes clefs qui sont tout de même censurés. De toute façon, l’apport de l’extérieur sur le plan des idées est un fait incontournable. La langue anglaise et les langues étrangères sont certes des instruments de communication, mais ce sont aussi des véhicules de culture. Alors ils peuvent comparer.
Mais par respect pour la mère patrie, et aussi par respect pour les parents, pour le gouvernement qui a fait beaucoup pour eux, ils font une analyse critique de cet apport de l’étranger. Ils gardent tout de même l’esprit confucianiste du respect de l’autorité. Même si Confucius a été discrédité durant la période de la Révolution culturelle, il a fait entre- temps son retour.
Apic: Les Chinois sont clairs: ils n’acceptent pas le prosélytisme. Comme chrétien, comment pouvez-vous alors vivre votre foi et vos convictions ?
Georges Muschiol: La liberté religieuse existe en Chine, mais il ne faut pas oublier que nous sommes des «hôtes» dans le pays, et que nous devons respecter les lois en vigueur. Donc pas question de faire du prosélytisme. Cela ne veut pas dire que l’on n’a pas le droit d’avoir des convictions. Je suis enseignant, mais en même temps, cela n’empêche pas d’avoir la motivation du chrétien, certes moins par les mots, la prédication, que par le témoignage silencieux.
A travers l’enseignement de la littérature anglaise, tout en respectant le contexte du pays, on aborde inévitablement des textes qui contiennent des allusions bibliques, religieuses, car il s’agit d’oeuvres occidentales. La Bible y est quasiment toujours présente, d’une façon ou d’une autre. Nous sommes bien obligés d’expliquer les textes, sinon ce serait une farce. Ce serait les tromper si on ne les expliquait pas à partir des traditions et de la culture qui les ont vu naître, et dans ce cas, il s’agit de la culture gréco-romaine et juive. Les Chinois sont spécialistes de leur culture, et moi de la mienne. C’est la condition de base pour avoir un dialogue. Je le dis aux autorités et aux étudiants, et c’est bien accueilli.
Apic: On peut donc déboucher sur une discussion religieuse avec les Chinois ?
Georges Muschiol: Avec les étudiants, au cours de la leçon, on peut effectivement arriver à une discussion religieuse, mais je dois respecter un équilibre, ne pas profiter de la situation pour faire de la propagande ou du prosélytisme. Certains, par intérêt, curiosité ou conviction viennent nous trouver, nous habitons sur le campus. Il y a des étudiants qui sont chrétiens, mais ne le disent pas. Ils gardent leurs convictions pour eux- mêmes, de façon privée.
Nous nous présentons, ma femme et moi, comme chrétiens, mais comme ils savent souvent qu’il y a deux Eglises, ils demandent quel lieu de culte nous fréquentons. Quand ils apprennent que nous allons dans les deux, que nous avons un esprit oecuménique, ils sont perplexes. Mais nous, on ne veut pas faire de confessionnalisme: à 9’000 km de Rome ou de la Suisse, on voit encore mieux l’urgence vitale d’être unis.
Apic: En tant que professeur, vous avez un contact étroit avec les jeunes Chinois. Que pensez-vous des valeurs de cette jeunesse ?
Georges Muschiol: C’est très difficile pour un jeune de trouver une place dans une bonne Université pour s’assurer une bonne formation. Il faut déjà avoir un bon cursus scolaire dans les premières étapes des études. Mais être bon n’est pas suffisant pour arriver automatiquement dans l’institut de formation supérieure. L’élève doit d’abord passer un examen avec le plus grand nombre de points possible. Car, en moyenne, seulement 20 ou 30 sont pris sur l’ensemble des candidats. Il s’agit d’un processus de sélection très compétitif, une sorte de numerus clausus.
Ainsi, les jeunes sont soumis à une pression terrible, du début à la fin. Cela commence déjà au jardin d’enfants. Les parents font tous les sacrifices pour que leur enfant ait le plus de chances possibles; ils leur offrent des cours privés, chaque week-end, voire plusieurs fois par semaine.
Apic: La jeunesse chinoise semble se rapprocher de celle que l’on côtoie en Occident.
Georges Muschiol: Contrairement à ce que l’on voit de plus en plus, par ex. en Suisse, on peut dire que malgré la forte concurrence, il reste encore un sentiment de solidarité entre les jeunes Chinois. Un certain égoïsme se développe, certes, mais il n’y a pas vraiment de conflit entre les étudiants. Bien sûr, les valeurs matérielles comptent beaucoup, car les jeunes veulent une bonne formation pour avoir plus tard un bon job et bien gagner. Mais ils gardent un grand respect de l’autorité et n’oublient pas d’aider leurs parents dès qu’ils ont de l’argent, pour les soigner, leur payer un voyage, quand c’est possible. Ils ont conscience qu’ils ont pu étudier grâce aux sacrifices de leurs parents. JB
Un portrait de George Muschiol peut être commandé à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch Dorénavant, les photos de CIRIC peuvent être commandées automatiquement par Internet sur le site www.ciric.ch (apic/be)
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