Visite en Suisse de Mgr Macram Max Gassis, l’»évêque des rebelles» du Soudan
Le prélat partage sa vie entre Nairobi et les Monts Nouba
Jacques Berset, Apic
Lucerne, 8 septembre 2005 (Apic) L’évêque catholique soudanais Macram Max Gassis n’est pas un prélat ordinaire: âgé de 67 ans, originaire de Khartoum, l’évêque d’El Obeid est parfois appelé l’»évêque des rebelles». A la tête du plus grand diocèse du Soudan, près de trois fois la superficie de l’Italie, il vit en partie en exil: il partage en effet son temps entre Nairobi, au Kenya, et les Monts Nouba, une région qui échappe au contrôle du régime islamiste au pouvoir à Khartoum.
L’évêque, qui appartient à la congrégation des missionnaires comboniens du Coeur de Jésus (MCCI), séjourne ces jours-ci en Suisse à l’invitation de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED). Notre Interview.
Les perspectives de paix se dessinent lentement au Soudan après la plus longue guerre civile d’Afrique. Avec les famines et les maladies, elle a causé la mort de quelque deux millions de personnes et le déplacement de près de quatre millions de réfugiés ces deux dernières décennies.
Sur place, la situation n’est pourtant pas encore normalisée: des arrestations arbitraires et des détentions sont encore à l’ordre du jour dans le pays, malgré les promesses du président Omar Al-Bachir de relâcher tous les prisonniers politiques et de lever l’état d’urgence dans le pays, a révélé mercredi 7 septembre l’organisation de défense des droits humains «Human Rights Watch» (HRW).
Les Accords de paix signés à Nairobi, le fameux «Comprehensive Peace Agreement» du 9 janvier 2005, mettent fin à un conflit qui déchire le Soudan depuis vingt et un ans. Cependant, dans la province occidentale du Darfour, pourtant essentiellement musulmane, le sanglant conflit n’est de loin pas encore terminé.
Apic: Mgr Gassis, vous voyagez beaucoup entre Nairobi et les Monts Nouba.
Mgr Macram Max Gassis: Je suis obligé de le faire, parce que je ne peux vivre au siège de mon diocèse, à El Obeid, qui est dans la zone gouvernementale. Quand je quitte Nairobi, au Kenya, pour la frontière soudano-kenyane, à Lokichoggio, je dois prendre un avion, car il n’y a pas de sécurité pour moi si je voudrais traverser le Soudan par la route pour atteindre les Monts Nouba.
Nous ne volons pas sur les grandes villes et les endroits où l’on sait qu’il y a de la DCA. De plus, les avions volent très haut, hors de portée des missiles sol-air. Même la guérilla de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS – en anglais SPLM/A) n’a jamais pu obtenir de missiles de défense contre avions Stinger.
Apic: Vous évoquez la guérilla de John Garang, qui venait d’être nommé vice- président du Soudan suite aux Accords de paix de Nairobi. Il a trouvé la mort dans un accident d’hélicoptère le 30 juillet dernier.
Mgr Macram Max Gassis: John Garang, qui avait signé les Accords de paix après avoir mené la guérilla contre le régime de Khartoum durant 21 ans, avait été désigné premier vice-président du Soudan seulement trois semaines avant sa mort. Je le connaissais très bien et je pense que j’étais le seul à l’appeler «Frère John», tandis que tous les autres le nommaient «Dr. John», parce qu’il avait obtenu un doctorat en économie agricole aux Etats- Unis. C’était un Dinka de confession chrétienne; je pense qu’il était épiscopalien (anglican). Son successeur à la vice-présidence, Salva Kiir Mayardit, est aussi un Dinka, la plus grande tribu du Sud, mais il est de confession catholique.
Apic: Est-ce que la mort de John Garang va porter atteinte aux Accords de paix ?
Mgr Macram Max Gassis: Je pense que sur cette terre, aucun d’entre nous n’est essentiel. Utile, certes, mais pas essentiel. Les Italiens ont un proverbe: un pape meurt, on en fait un autre! John Garang était une figure symbolique, il était connu, car il contrôlait pratiquement tout. Salva Kiir est un militaire, un homme très simple; il n’a jamais été réellement un politicien. J’ai confiance, car John Garang a emmené une solution digne et pacifique.
C’est comme Moïse, qui a amené les gens hors de la captivité en Egypte, mais Dieu l’a appelé à Lui avant qu’il n’atteigne la Terre Promise. Que John Garang ait été victime d’un accident, d’une erreur de pilotage ou d’un attentat, c’est la même chose. Dieu l’a appelé à Lui, c’est ainsi. Ce qui compte, c’est le futur, que les armes continuent de se taire. Nous ne devons pas regarder en arrière, mais aller de l’avant. Et l’Eglise doit s’en mêler et ne pas détourner son regard de ce qui se passe: nous avons un rôle à jouer et nous ne devons pas refuser de nous associer aux politiciens pour reconstruire le pays. Ils n’ont pas étudié la théologie et les sciences morales, alors nous devons leur offrir une guidance spirituelle et morale!
Apic: Vous pensez dans ce cas évidemment aux leaders chrétiens.
Mgr Macram Max Gassis: Bien sûr, je ne peux pas demander cela aux gens du président Al-Bachir, aux islamistes, même si j’avais dans le passé de très bonnes relations avec un très grand nombre de ministres et de politiciens. Avant que je ne puisse plus rentrer dans la partie gouvernementale, je travaillais toujours en tandem avec le cardinal Gabriel Zubeir Wako, l’archevêque de Khartoum. Etant le seul évêque arabophone de la Conférence épiscopale, j’étais aussi utilisé comme homme de liaison entre l’Eglise et le gouvernement. Mon arrière grand-père, qui venait d’Alep, en Syrie, a marié une fille du Darfour.
Certes, je descends des Phéniciens, mais à la maison, nous parlions le dialecte arabe soudanais, qui est bien différent de l’arabe littéraire. J’ai l’avantage d’avoir étudié en Angleterre et en Italie, et d’entretenir de nombreux contacts partout en Europe, aux Etats-Unis et au Canada. J’ai toujours dit que j’étais Soudanais, et je n’ai jamais voulu faire de distinction. C’est d’autant plus facile que je n’ai pas d’attaches tribales: je peux ainsi être au Sud, au Centre, au Nord, c’est une bénédiction! De toute façon, et cela vaut pour l’ensemble de l’Afrique: vous ne pouvez bâtir une nation sur la base d’une tribu, aux dépens d’une autre tribu. Il faut éviter absolument tout népotisme!
Apic: Dans votre immense diocèse (près de 900’000 km2), la vie est dure et les missionnaires ne sont pas pressés de venir.
Mgr Macram Max Gassis: Mon diocèse est divisé entre les zones contrôlées par la guérilla et celles qui sont aux mains du gouvernement de Khartoum. Il fait frontière avec la Libye, au nord-ouest, en descendant au sud, avec le Tchad, puis avec la République centrafricaine. La moitié environ des habitants du diocèse – officiellement 9 millions d’âmes, mais à cause de la situation de guerre et des personnes déplacées, il est difficile d’en connaître le nombre exact – sont musulmans, le reste est divisé entre catholiques (200 à 300’000), protestants, religions africaines traditionnelles.
Apic: Les religions africaines traditionnelles sont plus importantes que les chrétiens ?
Mgr Macram Max Gassis: Elles sont majoritaires parmi les non musulmans et il y a beaucoup à faire pour les évangéliser. C’est maintenant que doivent venir les congrégations missionnaires, avant qu’il ne soit trop tard.
L’Arabie Saoudite a déjà investi près de 30 millions de dollars pour développer la présence islamique dans le pays. Elle construit des dispensaires, développe des activités avec les femmes, exactement ce que nous faisons. Mais malheureusement, nous manquons de forces pastorales et nombre de congrégations missionnaires ne veulent pas venir s’installer dans nos régions en danger d’islamisation. Dieu nous donne actuellement tellement d’opportunités; si nous ne les saisissons pas maintenant, elles ne reviendront jamais!
Je suis comme une voix qui crie dans le désert. Certes, le Soudan est une zone difficile, mais les missionnaires aujourd’hui cherchent à mon avis trop souvent le confort; ils refusent les challenges! Et question sécurité, si c’est dangereux pour eux, c’est aussi dangereux pour moi, pour la population. Quand on est missionnaire, il faut être prêt à donner sa vie pour le Christ. Dans les Monts Nouba, je vis dans le bush, sans électricité, sans eau courante. On chemine à pied, dans la montagne. Comme je suis malade du diabète, c’est une vraie torture parfois de marcher sous la chaleur. Parfois, les soldats de l’APLS doivent me porter, m’installer sur une bicyclette ou un âne pour me transporter.
Apic: A Rome, comprend-on votre situation et vos problèmes spécifiques ?
Mgr Macram Max Gassis: Certains oui, d’autres non, cela dépend avec qui vous parlez. J’ai vraiment apprécié notre rencontre avec la Congrégation pour la doctrine de la foi, lors de la visite «ad limina» des évêques soudanais. Là, on comprend notre situation difficile, et j’ai parlé sans ambages. J’ai dit qu’il ne sert à rien d’affirmer que l’Eglise gagne du terrain en Afrique, alors que l’islam va beaucoup plus vite!
Je suis fatigué des gens qui pointent leur doigt contre nous, en nous enjoignant de dialoguer avec l’islam, alors que personne ne m’a encore donné la définition du dialogue. Je ne vais tout de même pas jeter aux orties mes principes moraux et ma vie spirituelle pour des «peanuts». Non!
Apic: Vous avez une conception pratique et non théorique du dialogue avec l’islam!
Mgr Macram Max Gassis: Je n’ai pas envie que l’on dise de moi que je suis un bon évêque parce que je dialogue. Est-ce que le dialogue doit être basé sur l’ignorance ? Combien d’évêques ont une réelle connaissance du Coran, combien l’ont-ils étudié? Moi je connais la réalité pratique, sur le terrain, pas les dialogues au sommet qui ne mènent nulle part quand on aborde certains sujets religieux: pour moi, Jésus est fils de Dieu, et ce n’est pas un objet de discussion, alors que pour les musulmans, ce n’est qu’un prophète. Pourquoi ne pourrait-on pas laisser la religion de côté, et vivre côte à côte comme des frères et des soeurs en humanité?
Je crois au dialogue de la vie: quand j’ai une école, et qu’une moitié des élèves sont des chrétiens, l’autre des musulmans, c’est cela le dialogue. Quand je fais construire une maternité, les femmes qui viennent accoucher sont protestantes, catholiques, appartiennent aux religions africaines traditionnelles ou à l’islam. Si je fais creuser un puits, l’eau n’est ni chrétienne ni musulmane, elle est pour tout le monde. C’est cela, le dialogue, pas nous vendre à bon marché juste pour dire que nous sommes pour le dialogue! Je vois des tendances dans ce sens en Europe, qui demandent de nous taire face au fondamentalisme musulman, sous prétexte que les chrétiens ont fait de même dans le passé, notamment durant les croisades! JB
Encadré
Mgr Macram Max Gassis veut rentrer dans son diocèse et espère qu’il sera divisé en trois
Grâce aux accords de paix, Mgr Macram Max Gassis pense pouvoir rentrer dans son diocèse au cours de cette année encore. Mais il attendra pour reprendre sa charge que Mgr Antonio Menegazzo, un missionnaire combonien italien nommé administrateur apostolique d’El Obeid en 1996 alors que lui-même était contraint à l’exil, ait atteint l’âge de 75 ans, l’année prochaine.
D’autre part, dans la zone des Monts Nouba, l’évêque soudanais a développé une pastorale en langue anglaise, alors que dans la zone gouvernementale, tout était arabisé sous la pression des fondamentalistes. Durant toutes ces années d’isolement, les Monts Nouba ont développé leurs propres priorités en matière d’éducation et de formation: ainsi tous les jeunes catéchistes parlent anglais.
Mgr Macram Max Gassis avait quitté El Obeid en 1990 pour se soigner en Europe et aux Etats-Unis d’un cancer du canal biliaire. Alors qu’il voulait rentrer dans son diocèse, il fut averti qu’il allait être arrêté pour avoir témoigné des atrocités du régime islamiste de Khartoum – les massacres, l’esclavage, les viols, les persécutions – devant le Congrès des Etats-Unis. Il décida alors de ne pas rentrer dans la zone gouvernementale. Aujourd’hui, les gens sur place attendent leur pasteur. Mais il espère que son diocèse, trop vaste pour un seul évêque, soit divisé dans le futur entre trois nouveaux diocèses: El Obeid-Nord-Kordofan, le Darfour et les Monts Nouba. JB
Un portrait de Mgr Macram Max Gassis et l’Eglise des Monts Nouba peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch Dorénavant, les photos de CIRIC peuvent être commandées automatiquement par Internet sur le site www.ciric.ch (apic/be)
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