Fribourg: Les évêques suisses mettent en évidence les remous qui secouent l’Eglise

Apic interview

Trop d’énergie et d’engagement partent en querelles internes

Bernard Bovigny, Agence Apic

Fribourg, 14 septembre 2005 (Apic) Les évêques suisses en ont assez des remous internes qui secouent l’Eglise catholique dans leur pays. « Situation de repli », « énergie et engagement partant en querelles internes », « perte de vue de ce qui est au centre: le Christ »: la lettre pastorale des évêques qui sera lue dans les paroisses catholiques le Jeûne fédéral, dimanche 18 septembre, met le doigt sur les divisions dans l’Eglise et invite les fidèles à retrouver le sens de l’unité.

L’abbé Agnell Rickenmann, secrétaire général de la Conférence des évêques suisses, a expliqué à l’Apic ce qui a incité les évêques à aborder les remous internes à l’Eglise dans leur lettre pastorale. L’affaire de Röschenz, du nom de cette paroisse de Bâle-Campagne montée contre l’évêque après que ce dernier ait retiré la mission canonique à leur prêtre, a certes montré la complexité des structures de l’Eglise en Suisse. Mais d’autres signes également inquiètent les évêques, explique l’abbé Rickenmann.

Apic: Le message des évêques parle de « repli de l’Eglise dans notre pays ». Avez-vous l’impression que les catholiques suisses sont peu ouverts à la dimension universelle de l’Eglise?

Abbé Agnell Rickenmann: Effectivement, les évêques mettent en évidence une vision étroite des problématiques, où la dimension universelle de l’Eglise est peu présente, notamment lorsqu’il est question de l’accès des femmes à la prêtrise, du célibat des prêtres, de l’utilisation des préservatifs, du blocage des réformes, etc . Un certain type de fidèles se prennent pour des « experts du Saint-Office » et croient qu’ils sont en possession de la pleine vérité.

Les débats sur ces thèmes font perdre beaucoup d’énergie de chaque côté. Ils fonctionnent comme des « mécanismes qui bloquent l’Eglise ». Or le travail de l’Eglise est beaucoup plus vaste que les problématiques et les jeux de force, dans lesquels la Conférence des évêques suisses se doit de garder un certain équilibre.

Mais tout ce que disent les personnes remettant en question l’Eglise est loin d’être insensé. Des critiques, de quelque côté que ce soit (conservateurs, progressistes, .) sont fondées sur quelques aspects. Mais cela demande un certain discernement.

Apic: L’abolition du célibat des prêtres était peut-être l’apanage de milieux progressistes il y a 10 ou 20 ans, mais des hauts responsables de l’Eglise, y compris en Suisse, s’affirment maintenant favorables à l’ordination d’hommes mariés .

A.R: Le problème n’est pas celui d’une discussion sereine sur cette question, mais le fait qu’elle fasse souvent partie d’un paquet global de revendications qui comprend également l’ordination des femmes, comme dans le cas du synode catholique de Lucerne. Or, si l’accès à la prêtrise des hommes mariés relève des domaines de la discipline, de la tradition et de la spiritualité, l’ordination des femmes touche à la doctrine de l’Eglise. On ne peut aborder en bloc ces thématiques.

Par ailleurs, la question de l’ordination d’hommes mariés se pose maintenant dans un contexte de crise des vocations. Mais si cette mesure était adoptée, va-t-elle perdurer? La problématique des vocations ne peut se réduire à celle du célibat. Elle touche l’identité même de l’Eglise catholique. Et je m’aperçois que dans les régions où il y a pénurie de prêtres, il y a également de plus en plus pénurie de laïcs engagés, y compris de collaborateurs pastoraux. A titre personnel, je doute qu’une abolition du célibat obligatoire des prêtres constitue une réponse adéquate à la crise des vocations.

Apic : « Remous », « querelles » : on sent que les évêques sont marqués par l’affaire de Röschenz .

A.R : Evidemment, cette affaire a mis en évidence une certaine faiblesse de notre système de relations Eglises / Etat en Suisse, qui peut être prédestiné aux conflits. Je ne remets pas du tout en question l’engagement et le dévouement de celles et ceux qui s’engagent au service de l’Eglise catholique au niveau de l’administration et des finances. Mais lorsque les droits et le bon fonctionnement des institutions canoniques et pastorales ne sont plus sauvegardés, cela pose problème.

Il faudrait avoir le courage de rediscuter de ce système pour voir si des changements ne sont pas nécessaires. Cette division entre instances canoniques et administratives est née dans un contexte « d’Eglise institutionnelle majoritaire ». Mais lorsqu’une bonne partie de ce peuple est moins proche de l’institution de l’Eglise, il y a un problème d’identification à l’Eglise canonique et pastorale.

Apic : D’autres événements ont-ils incité les évêques à aborder la question des remous dans l’Eglise?

A.R : Bien entendu. Il y a aussi dans ce message des évêques une réaction face à la résignation ou au fatalisme de bon nombre d’agents pastoraux, qui se reflète ensuite chez les fidèles. J’ai utilisé une fois dans une homélie l’expression « encorisme »: « Nous faisons ’encore’ cela ., nous avons ’encore’ l’énergie pour ., ou ’encore’ les forces pastorales suffisantes pour . » Toutes ces expressions relèvent d’un défaitisme qui n’est pas chrétien.

Le message des évêques veut donc encourager à redécouvrir la place de Dieu dans cette Eglise et inciter les personnes à se mettre en action. Nous parlons trop souvent des « implosions » dans l’Eglise. Mais des nouveaux mouvements apparaissent. A témoin par exemple le succès que rencontrent les Facultés de théologie de Lugano, avec ses 260 étudiants, ou la croissance tranquille de la Faculté de théologie de Coire. Notre Eglise est marquée par un certain alarmisme. Retournons un peu à l’essentiel : la joie de vivre sa foi, la confiance en Dieu, et la solidarité avec les autres Eglises locales et avec l’Eglise universelle.

Apic : Lors des JMJ de Cologne, le cardinal allemand Joachim Meisner a estimé que des figures emblématiques des mouvements progressistes dans l’Eglise, en l’occurrence les théologiens Küng et Drewermann, avaient fait leur temps. Place maintenant à une Eglise plus jeune. Et plus docile ?

A.R : Il est vrai que nous assistons à un problème de générations dans l’Eglise. Ceux qui ont mené certaines croisades autrefois ne comprennent pas que des jeunes pensent autrement qu’eux. Ils ressentent de la frustration et de l’amertume en voyant que l’Eglise s’est développée d’une toute autre manière qu’ils l’avaient imaginé dans les années 60, 70 et 80. Les jeunes intéressés à l’Eglise ne s’identifient plus à ceux de la « génération Hans Küng », dont le message ne leur parle plus et ne les porte plus.

L’isolement, l’esprit critique, l’anonymat et l’égoïsme sont devenus plus forts dans notre société. Les jeunes ont davantage besoin de se sentir en communauté et s’identifient avec une institution telle que l’Eglise catholique, qui reflète des valeurs sures et une certaine tradition, mais le tout dans une liberté plus grande.

Les années post-conciliaires ont été surtout marquées par une « Eglise diaconie »: sociale et avec une option préférentielle pour les pauvres. Cela n’est pas oublié, mais maintenant complété par la recherche spirituelle, la prière, l’eucharistie, . tout ce que nous avons rencontré aux JMJ. La nouvelle génération amène avec elle une Eglise dans laquelle il est naturel de prier, de partager sa foi, de pratiquer l’adoration eucharistique. Une Eglise moins rigide et beaucoup plus décrispée.

Apic : Dans leur lettre, les évêques affirment que la presse maltraite parfois l’information sur l’Eglise. Qu’est ce qui leur fait dire cela ?

A.R : En fait, il y a deux types d’expériences. Nous avons parfois à faire à des médias qui ont bien perçu les événements marquant la vie de l’Eglise et en rendent compte avec compétence. Mais parfois, des journalistes parlent de l’Eglise avec des préjugés et rédigent des articles dans le seul but de les vendre. Il en résulte des versions complètement décalées de la réalité et marquées par une certaine superficialité.

Je m’aperçois que de moins en moins de journalistes maîtrisent la connaissance de base de l’Eglise. Certains portent des jugements sur l’Eglise sans en connaître les structures. Il arrive même que les évêques soient « utilisés ». Mais, je le répète, ce n’est pas le cas de tous les journalistes.

Même certains grands médias sont restés désemparés après les événements comme le changement de pape, les JMJ ou les autres grands rassemblements, comme celui que nous avons vécu à Berne l’an dernier en compagnie de Jean Paul II. Ils n’ont pas compris ce qui s’était passé car il leur manquait des clés de compréhension. Des journalistes ont conservé leur schéma de l’Eglise alors que les jeunes venaient simplement partager leur foi. (apic/bb)

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