Apic interview – 40 ans après le Concile (III)

Le Concile Vatican II s’est conclu le 8 décembre 1965. A l’occasion de ce 40e anniversaire, l’Apic a demandé à une dizaine de témoins de cette époque de livrer leurs souvenirs et de décrire les changements qui ont marqué la vie de l’Eglise catholique. Troisième volet de cette série d’interviews avec le chanoine Claude Ducarroz, directeur de l’Ecole de la Foi et Prévôt de la Cathédrale à Fribourg.

Fribourg: Le Concile a été mis en application à Fribourg grâce à une grande Mission

Séminariste préconciliaire et prêtre sous Vatican II

Bernard Bovigny, agence Apic

Fribourg, 14 octobre 2005 (Apic) Les réformes liturgiques, se rappelle l’abbé Claude Ducarroz, se sont heurtées à Fribourg à des résistances illustrées par certains prélats et le mouvement pour le maintien du latin Una Voce. Mais les paroisses du décanat se sont mises en route ensemble à travers une Mission, de 1965 à 1970.

Passés les conflits sur la messe et le port de la soutane, que reste- t-il de l’engouement provoqué par le Vatican II et le synode diocésain 72 ? Le soufflé n’est-il pas retombé ?

Après un premier ministère de vicaire à St-Nicolas, puis d’aumônier du séminaire et de la jeunesse dans le canton de Fribourg, Claude Ducarroz a fait un crochet dans le canton de Vaud comme curé à la paroisse Notre- Dame à Lausanne, puis journaliste et auxiliaire à Vevey, avant de revenir sur les bords de la Sarine comme directeur de l’Ecole de la Foi et prévôt de la Cathédrale.

Apic: Que faisiez-vous en décembre 1965?

Claude Ducarroz: Ordonné prêtre le 27 juin 1965, je débutais un ministère de vicaire à la paroisse St-Nicolas à Fribourg lors de la clôture du Concile.

Apic: Et quelle était l’ambiance au séminaire durant les années conciliaires?

C.D: Il y régnait une belle effervescence, avec beaucoup de discussions, pour ou contre les réformes dans l’Eglise. Mais il faut savoir que nos responsables ne nous livraient que des informations sélectionnées. L’abbé Mamie, qui nous enseignait l’Ancien Testament, lisait « Le Monde », mais nous- mêmes n’y avions pas droit.

Apic: De quoi avaient-ils peur?

C.D: Les idées nouvelles développées par le Concile étaient très déstabilisantes. Par exemple, la remise en question de l’autorité solitaire du pape passait mal. De même, la notion de sacerdoce commun des fidèles était quelque chose de très nouveau.

Apic: Les séminaristes étaient conscients de cette censure?

C.D: Oui, mais le séminaire était comme un monastère. La censure faisait partie des règles du jeu.

Apic: Séminariste préconciliaire, puis prêtre sous Vatican II: le changement a dû être rude .

C.D: Pas rude, mais passionnant. Il a été facilité par la Mission qui a accompagné les paroisses du Grand Fribourg de 65 à 70, en vue d’adopter les décisions du Concile. Des missionnaires de France et de Suisse nous ont beaucoup aidés dans la réflexion et dans la mise en pratique. Pour moi, le Concile est associé à ce grand effort de renouveau pastoral dans lequel j’étais impliqué.

Apic: A vous entendre, tout s’est déroulé sans accrocs sur Fribourg .

C.D: Sauf en liturgie, où il y a eu de fortes résistances, surtout dans le chapitre de la Cathédrale de la part de son prévôt, Mgr Von der Weid, ainsi que du recteur de Notre-Dame, Mgr John Rast, le secrétaire de la nonciature à Berne. C’est l’époque de la fondation de Una Voce, mouvement pour le maintien du latin dans la liturgie. Des personnes, surtout âgées mais très influentes, freinaient des quatre fers la réforme liturgique du Concile. Mais le fait d’être « en mission » ensemble a permis aux paroisses du Grand Fribourg d’avancer.

« On nous change la religion », entendions-nous de la part des opposants à Vatican II, en pensant en particulier à la messe. Le fait que le prêtre préside face à l’assemblée ou qu’on reçoive la communion dans la main ne passait pas toujours bien. Et lire davantage la bible, ça faisait protestant.

Apic: Et à part la liturgie, y a-t-il eu d’autres mises en pratique qui se sont heurtées à la tradition?

C.D: Bien entendu. Je pense à la soutane, que j’ai portée durant tout mon séminaire et au début de mon ministère à St-Nicolas. Ensuite, j’ai conservé le col romain et même la soutane le vendredi lorsque j’apportais la communion aux malades, ainsi que le dimanche.

L’évêque de l’époque, Mgr François Charrière, s’était fâché en voyant que des prêtres abandonnaient la soutane. En 1967, il avait ordonné à tous de la remettre. Ceux qui l’avaient laissée de côté, dont je faisais partie, n’ont pas obtempéré. Un jour il m’a dit: « Je vous aime bien. Mais vous m’avez fait beaucoup de peine ».

Apic: A votre avis, quels fruits du Concile n’ont pas été réalisés?

C.D: Depuis Vatican II, et le synode 72 qui a suivi dans notre diocèse, j’enregistre des espoirs déçus et même des régressions. Certains voeux du synode se sont cassés les dents sur le centralisme romain. Je pense entre autres aux conditions d’accès aux ministères ordonnés, à l’accueil des divorcés aux sacrements, à l’oecuménisme. Au Forum diocésain AD 2000, je constate par exemple qu’il n’a plus été question de l’ordination des femmes.

Alors que le principe de synodalité a été bien reconnu au niveau local, avec la formation des conseils presbytéral et pastoraux par exemple, la résistance est venue au niveau de l’Eglise universelle.

D’autre part, le Concile avait été perçu comme un grand mouvement de renouveau de l’évangélisation. Mais il a été suivi d’une forte baisse de la pratique dominicale et d’une importante crise des vocations chez les prêtres et les religieux.

Apic: Voulez-vous dire que cela est dû au Concile?

C.D: Je ne pense pas, mais le Concile n’a pas eu les conséquences attendues, d’où un désenchantement. En 1960, nous étions 20 à commencer le séminaire. En 1965, nous fûmes 15 à être ordonnés. Dans les années qui ont suivi, 5 ont quitté le ministère.

Par ailleurs, la relation entre l’Eglise et le monde a été promue dans un optimisme un peu inconscient durant le Concile. On s’est aperçu ensuite que le monde n’était pas aussi positif et que la société se montrait rétive à l’évangile. Cette tension a été symbolisée par l’encyclique « Humanae Vitae », parue en 1968 justement, qui aborde entre autres les moyens de contraception. Cette publication a marqué la fin de la lune de miel entre l’Eglise et la société.

Heureusement, le Concile a également sonné l’entrée en oecuménisme de l’Eglise catholique. Ce rapprochement, notamment avec les réformés, se heurte encore aujourd’hui à des noyaux durs comme la Vierge Marie, le service du pape et la question des ministères, auxquels s’attaque le Groupe des Dombes afin de poursuivre l’oeuvre de rapprochement oecuménique.

Apic: Et si un Concile avait lieu actuellement .

C.D: Je le souhaite!

Apic: . Quels thèmes devrait-il aborder en priorité?

C.D: Il devrait remettre en route ce qui s’est arrêté après Vatican II. Je pense en particulier à l’évangélisation des cultures, à la participation des Eglises locales, aux progrès dans l’oecuménisme, à la question des ministères où cela devient une véritable misère, du moins en Occident.

Je soutiens une plus grande ouverture des conditions d’accès aux ministères ordonnés. Elles sont trop étroites pour assurer l’avenir indispensable du clergé. En excluant d’entrée les femmes et les hommes qui aspirent au mariage, le vivier des candidats possibles est forcément des plus restreint! (apic/bb)

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