Apic Interview
Le rêve de justice sociale incarné par Lula commence à s’effondrer
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 16 octobre 2005 (Apic) La Brésilienne Marcia Dias a milité dans le Parti des Travailleurs (PT) dès le début. Aujourd’hui, face au scandale de la corruption qui touche des personnalités du PT proches du président Lula, elle se dit très touchée et souffrir de la situation. Mais elle refuse de se laisser aller à la désillusion, car la réalité de la misère est toujours présente pour nombre de Brésiliens. Rencontre.
Secrétaire exécutive de l’association brésilienne des ONG (ABONG) réunies au sein du Forum régional du Nordeste II, qui comprend les Etats de Bahia et de Sergipe, Marcia Dias vient de passer un mois en Suisse dans le cadre d’une formation au sein du mouvement E-Changer à Fribourg – un mouvement de volontaires qui travaille à changer les rapports Nord-Sud.
ABONG, qui rassemble plus de 270 ONG brésiliennes, fait partie des partenaires privilégiés d’E-Changer au Brésil, avec la Centrale des Mouvements Populaires (CMP) et le Mouvement des Sans Terre (MST). Le Brésil est l’un des points forts de l’engagement du mouvement romand dans les pays du Sud.
Apic: Le président brésilien Luiz Inacio «Lula» da Silva, confronté à des scandales de corruption, est dans la tourmente. Des ministres et des dirigeants du Parti des travailleurs (PT), formation dont il est issu, sont éclaboussés; José Dirceu, chef du cabinet présidentiel, a dû démissionner.
Marcia Dias: C’est certain, le Brésil vit un moment difficile de sa vie politique depuis plusieurs mois, avec la création à l’initiative du Congrès d’une Commission parlementaire d’enquête (CPI) pour faire la lumière sur les accusations de corruption contre le gouvernement de Lula. Mais d’un point de vue personnel, je dirais que cela pourrait devenir un moment d’une grande richesse pour repositionner les relations dans le PT et réorganiser les cadres internes du propre gouvernement brésilien.
Des cadres de haut niveau, des personnes qui jouissaient d’une très grande confiance dans le gouvernement de Lula ont dû démissionner face à ce scandale. Dès le premier moment, l’attitude de Lula a été de combattre l’impunité, quelle que soit la personne impliquée, et il s’agissait souvent de personnalités historiques du PT. Le président Lula s’est ainsi senti trahi par d’anciens compagnons de lutte du parti auxquels il avait délégué les pleins pouvoirs, comme José Dirceu, qui fut toujours, historiquement, un révolutionnaire!
Apic: La désillusion a été grande, quand on a découvert l’ampleur de la corruption.
Marcia Dias: Surtout parce que le gouvernement de Lula, qui venait après des décennies de corruption généralisée, se présentait à nos yeux comme une nouvelle possibilité d’exercer une démocratie vraiment participative, d’avoir un gouvernement plus transparent. Les récentes enquêtes d’opinion montrent une désillusion des gens face à la politique des partis, et plus spécialement du gouvernement Lula.
Ce gouvernement est arrivé au pouvoir avec le slogan de l’espérance qui vainc la peur. Alors, quand le scandale a éclaté, cela a été un véritable choc national. Tout le monde avait cru que les choses se passeraient dorénavant différemment au Brésil. Et maintenant, l’on voit des cadres politiques impliqués dans la corruption.
Apic: Et Lula, dans toute cette affaire ?
Marcia Dias: Il faut dire que les médias brésiliens se sont précipités sur cette affaire, de façon tendancieuse, comme ils le font habituellement. Ces médias, qui défendent une minorité de gens puissants, essaient par tous les moyens possibles de décrédibiliser le gouvernement de Lula, l’histoire de lutte du PT. Pour la grande partie de la population, ce qui compte, c’est ce qui passe à la télévision, et ces médias distordent souvent la vérité pour former l’opinion contre le gouvernement Lula et la militance populaire.
Les militants, en ce moment, sont silencieux, ils se posent des questions face à cette crise structurelle. Il y a des gens qui ne croient plus à rien ni à personne: «Lula, qui fut un travailleur, un ouvrier comme nous…., son gouvernement qui fait la même chose que les précédents! A qui peut-on faire confiance ?», peut-on entendre dans la rue. Les médias dominants alimentent ce sentiment de désillusion.
Apic: Que faire alors ?
Marcia Dias: Ce que nous attendons, c’est que Lula s’exprime de la forme la plus sincère et la plus idoine possible et qu’il mette réellement toute sa force contre l’impunité. Car il faut souligner que la corruption n’est pas quelque chose qui aurait soudainement fait irruption dans le gouvernement Lula. Cela fait des générations, dès l’installation du système capitaliste au Brésil, que la corruption est au coeur du mécanisme de gestion du pays. Que l’on pense aux présidents précédents: José Sarney, Fernando Collor de Mello, Fernando Henrique Cardoso!
Je suis certes déçue, car certains des compagnons dénoncés pour corruption sont des gens qui ont travaillé à la réelle démocratisation de l’Etat brésilien. Certains ont été persécutés et torturés par la dictature brésilienne, de 1964 à 1984, c’étaient nos idoles, des points de repères. Et les voilà amenés à gérer la machine néolibérale, à céder à ses tentations. C’est pour nous une grande interrogation: que s’est-il donc passé ?
Apic: Les prochaines élections sont en octobre 2006, une année encore pour redresser la barre.
Marcia Dias: Il faut reconnaître que le gouvernement Lula, qui est au pouvoir depuis moins de trois ans, a rencontré une situation caractérisée par un certain chaos hérité de la gestion néolibérale du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Les premiers temps de Lula au pouvoir ont servi à remettre de l’ordre dans la maison. Il a ouvert certains espaces paritaires permettant le dialogue avec la base, le contrôle social des politiques publiques.
Des gens organisés à la base ont pu participer à des conseils s’occupant de divers thèmes, selon le principe de la démocratie participative: sécurité alimentaire et nutrition, enfants et adolescents, mouvement économique et social, etc. Tous ces conseils ont des instances nationales à Brasilia et sont représentés au niveau des Etats et des municipalités. Ils fonctionnent effectivement, même si l’on n’a pas encore fait d’analyses globales. Quant aux prochaines élections, le taux de satisfaction à l’égard du gouvernement Lula est désormais très bas. Mais les sondages au Brésil sont de toute façon tendancieux.
Apic: Le programme «Faim Zéro» semble battre de l’aile; le théologien de la libération Frei Betto, coordinateur de ce programme, a démissionné l’automne dernier déjà, affirmant qu’il n’avait plus d’arguments pour défendre la politique économique du gouvernement.
Marcia Dias: Frei Betto a participé au lancement de cette initiative, mais il a fini par quitter le bateau pour des divergences politiques. Il a été cohérent, car il ne voulait pas que ce programme soit développé sur une base «assistantialiste». Les aides alimentaires à la population pauvre peuvent passer par les pouvoirs publics municipaux, qui les utilisent souvent dans un sens clientéliste, pour se faire réélire.
Dans chaque commune, il a fallu donc mettre sur pied des comités de gestion du programme «Faim Zéro», pour empêcher que ce soient les maires qui gèrent ces programmes. Dom Mauro Morelli, alors évêque de Duque de Caxias, avait initialement aidé à mettre sur pied ce programme, mais il n’a pas ménagé ses critiques à «Faim Zéro». S’il se consacre toujours en priorité à la lutte contre la faim et la dénutrition, lui aussi le fait dans un autre cadre.
Apic: La réforme agraire, une promesse de Lula, semble au point mort. En novembre 2003, le gouvernement brésilien s’engageait à installer 430’000 familles sur les trois ans qu’il lui restait de mandat. Moins de 65’000 familles ont pour le moment bénéficié du Plan national de réforme agraire.
Marcia Dias: Le leader du Mouvement des Sans Terre (MST), Joao Pedro Stedile, parle d’une réforme agraire qui marche au rythme de la tortue. Un pourcent des grands propriétaires terriens contrôlent plus de la moitié des terres arables au Brésil. C’est le pays le plus inégalitaire du monde en ce qui concerne la distribution des terres.
Ce pays est jeune, certes, et il est difficile de sortir de ce schéma de domination et d’exploitation qui profite à une caste, une sorte de capitalisme prédateur. Si on parle de temps à autres de la persistance de l’esclavage dans certaines régions du Brésil, on fait face également à du travail esclave plus camouflé. Si on parle en bien des initiatives de Lula au plan international, par exemple en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté dans le monde, il ne faut pas oublier la situation interne: il y a encore des gens qui meurent de faim au Brésil, des femmes qui meurent en couches, des enfants qui n’ont pas à manger.
Le peuple brésilien aimerait bien que les déclarations généreuses et importantes de Lula au plan international aient des suites concrètes à l’intérieur du Brésil. Je sais bien que cette situation dure depuis plus de 500 ans et que l’on ne peut pas tout changer tout de suite, mais les actions fortes manquent, et c’est vraiment une grande frustration. Mais pour moi, le mouvement social doit continuer à faire pression pour que les choses changent. JB
Encadré
E-CHANGER: «Dans l’échange et pour le changement»
E-CHANGER, anciennement Frères sans Frontières, est une ONG à but social basée à Fribourg et reconnue d’utilité publique depuis plus de 40 ans. Elle comprend deux volets: l’envoi et l’encadrement de volontaires-coopérants (coopér-acteurs) dans les pays du Sud et la sensibilisation du public suisse aux relations Nord-Sud.
Outre l’envoi de volontaires dans les pays du Sud, E-CHANGER appuie des projets élaborés et mis en oeuvre par des organisations du Sud, souvent mieux placées pour évaluer leurs propres besoins et assurer la continuité des projets.
Les partenaires locaux sont les principaux agents du changement vers une société plus juste et plus humaine, estime E-CHANGER. Le volontaire considère comme primordiales les attentes des partenaires du Sud, leurs ressources et leurs dynamiques.
Par son travail, le volontaire contribue à l’autonomie et à l’autodétermination des communautés concernées. Le volontaire E-CHANGER, dans l’idéal, «ne porte ni la casquette du coopérant, ni celle de l’expert et encore moins celle du directeur de projet. Le volontaire est donc un intermédiaire privilégié entre les partenaires du Nord et du Sud». Il accompagne en priorité les secteurs populaires vers le mieux-être socio- économique et l’autonomie et cherche à «promouvoir un changement structurel dans les sociétés civiles du Sud et du Nord, dans le respect des droits humains fondamentaux, des différentes cultures et de l’environnement».
Aujourd’hui: 45 volontaires d’E-CHANGER sont sur le terrain dans 6 pays, avec 4 coordinations locales de volontaires et partenaires: Brésil (près de la moitié), Bolivie, Nicaragua, Colombie. Ils travaillent dans les secteurs du renforcement institutionnel, de l’éducation, de la santé, de la technique et des droits humains. Le mouvement, qui compte plus de 600 membres et sympathisants en Suisse, est cofinancé par la Coopération suisse (DDC), l’Action de Carême et des dons privés. Il est membre moteur de UNITÉ, Communauté de travail d’une trentaine d’ONG actives dans l’envoi de volontaires. JB.
Des illustrations de cet article peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch Dorénavant, les photos de CIRIC peuvent être commandées automatiquement par internet sur le site www.ciric.ch (apic/be)
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