Apic interview – 40 ans après le Concile (IV)

Le Concile Vatican II s’est conclu le 8 décembre 1965. A l’occasion de ce 40e anniversaire, l’Apic a demandé à une dizaine de témoins de cette époque de livrer leurs souvenirs et de décrire les changements qui ont marqué la vie de l’Eglise catholique. Quatrième volet de cette série d’interviews avec l’ancien spécialiste en projets de développement Paul Jubin, qui avait suivi les débats finaux du Concile depuis l’Ile de la Réunion.

Fribourg: Les pays du Sud ont été davantage ouverts aux réformes, selon Paul Jubin

1 «Je n’ai jamais autant découvert l’Esprit-Saint qu’au Concile»

Bernard Bovigny, agence Apic

Fribourg, 18 octobre 2005 (Apic) Les réformes liturgiques, affirme Paul Jubin, ont passé plus facilement dans les pays du Sud, moins marqués par le conservatisme qu’en Europe. Le Jurassien a suivi les débats finaux de Vatican II depuis l’Ile de la Réunion.

Agé de 82 ans, Paul Jubin a été directeur de l’école secondaire à Saignelégier dans le Jura, avant d’enseigner outre-mer de 1964 à 1967. Puis il poursuit son activité dans les pays du Sud à partir de la Suisse, d’abord comme secrétaire général du mouvement Frères sans Frontières, devenu E-Changer, qui forme et accompagne des volontaires, puis comme responsable du Service des projets de développement de l’Action de Carême. Retraité, il connaît plusieurs engagements notamment dans les domaines de la justice et de la solidarité, et comme journaliste pour différentes revues et agences.

Apic: Que faisiez-vous en décembre 1965?

Paul Jubin: Je me trouvais à l’Ile de la Réunion avec ma famille comme volontaire. J’enseignais à Cilaos dans le seul lycée de l’île.

Apic: Avez-vous suivi les débats de la session finale du Concile?

P.J: Oui, avec beaucoup d’attention. Le lycée était tenu par des Spiritains, bretons et lorrains pour la plupart. Nous suivions l’évolution du Concile avec des attentes très fortes. Nous en parlions très souvent à table ou lors de rencontres avec les groupements. Et comme il y avait une minorité de Réunionnais dans le clergé, nous nous sentions tenus de livrer des informations dans les paroisses sur les réformes dans l’Eglise. Tous, nous étions admiratifs face aux intuitions printanières du bon pape Jean XXIII, considéré d’abord comme un pape de transition.

Apic: Et vous-même, qu’attendiez-vous de Vatican II?

P.J: J’attendais que le Concile ne se focalise pas sur la seule institution «Eglise», mais touche d’abord l’incarnation de la Parole de Dieu. Les réformes du Concile devaient aboutir à des conclusions et références souples, pour s’adapter à une société en perpétuel changement. Car la vie est toujours évolution, nouveauté, surprise.

Apic: Quels souvenirs gardez-vous de cette époque conciliaire?

P.J: J’ai un souvenir très admiratif par rapport à la liberté de parole et de critique qui s’est exercée au Vatican, y compris de la part de ceux qui étaient opposés à tout changement. Je n’ai jamais autant découvert la place de l’Esprit-Saint dans l’Eglise qu’à cette occasion-là.

Je me rappelle que Mgr Marcel Lefebvre était venu à La Réunion pour visiter des confrères spiritains. Il s’était adressé à un groupe de laïcs en leur disant :»Priez pour qu’il n’y ait pas trop de déraillements dans l’Eglise!»

Au terme du Concile, un des spiritains, le Père Ritter, baigné dans la culture plutôt fermée des catholiques lorrains, redoutait les réformes adoptées par Vatican II, notamment dans le domaine de l’oecuménisme. Finalement il affirma avec sagesse: «Si le Concile l’a décidé, c’est l’Esprit Saint qui l’a décidé. Et je l’accepte».

Il est vrai qu’il y avait tellement de nouveautés, que certains courants de l’Eglise ont pris peur et ont actionné les freins ou obtempéré sans aucune conviction. J’ai entendu ici des prêtres présenter les décisions conciliaires à leurs paroissiens en les introduisant ainsi: «Je ne suis pas convaincu de cela, mais j’ai reçu l’ordre de vous dire que . «

Apic: D’après ce que vous en avez perçu, a-t-il été facile de mettre en application les décisions du Concile dans les pays du Sud?

P.J: Il me semble que Vatican II a été appliqué avec davantage de ferveur dans le Sud que dans cette Europe marquée par une longue tradition. Il faut dire que la plupart des pays du Sud vivaient une phase de libération. Un des fruits les plus forts du Concile, en Amérique latine, puis en Afrique et en Asie, a été la formation de communautés chrétiennes de base. Les fidèles du Sud ont le goût de la fraîcheur. Ils ne cherchent pas à appliquer une tradition, mais à vivre ce qu’ils découvrent dans l’évangile. Les pays européens, eux, sont alourdis par une sorte de «religion héréditaire».

Un exemple vécu au Tchad, où ne paraissait aucun quotidien, où l’analphabétisme atteignait un pourcentage très élevé. A la suite de Vatican II, les évêques du pays ont édité «l’évangile en français facile». Il était utilisé en liturgie comme en catéchèse, dans les paroisses ou lors des missions. Les analphabètes, c’est bien connu, jouissent d’une fabuleuse mémoire. J’ai participé à la mission d’une semaine dans une communauté rurale. Le texte du jour retenu était la rencontre de Jésus et de la Samaritaine au bord du puits. Après une première lecture, les fidèles répétaient le récit fidèlement, puis expliquaient comment ils le comprenaient, et enfin cherchaient ce qu’il pouvait signifier pour leur propre vie. Ils ont alors pris conscience de leurs difficultés à se procurer de l’eau potable et cela a constitué le départ d’un vaste projet de creusage de puits dans la région.

Apic: Quels fruits du Concile n’ont pas été réalisés à votre avis?

P.J: Je pense d’abord à toutes ces questions qui ont été soulevées dans notre diocèse à la session finale de la démarche synodale AD 2000, comme l’ordination d’hommes mariés, la pastorale des divorcés, la place de la femme dans l’Eglise, les démarches oecuméniques, etc. L’Eglise devrait évoluer vers davantage de collégialité et moins de centralisme romain.

Le Concile avait généré un élan missionnaire plein de promesses. Il s’est affadi, il a perdu son souffle, il s’est alourdi d’une redoutable timidité. Pourtant notre monde actuel devrait être éclairé plus que jamais par la Bonne Nouvelle. La foi est devenue tellement discrète qu’elle tend à passer inaperçue.

Elle se réduit à la sphère privée. Jean Paul II a bien ouvert les portes de la communication, mais les autres niveaux de l’Eglise sont restés timorés.

Apic: Si un Concile se tenait maintenant, quels thèmes devrait-il aborder en priorité?

P.J: Comment multiplier les petites communautés de foi liant Evangile et vie, à l’intérieur de vastes structures ou de larges unités pastorales? Comment rendre le travail pastoral plus efficace ad extra et moins mangé par l’ad intra? Et face au libéralisme débridé actuel, quel développement pour la société du 21e siècle? Comment prévenir les dérives d’une économie de profit au détriment de l’humain? Quelle place donner à l’argent, aux pouvoirs économiques et financiers? Quelles décisions courageuses pourrions- nous prendre pour rendre visible l’unité des chrétiens? Voilà des thèmes que pourrait aborder un Concile.

Autre élément: nous avons depuis longtemps dépassé l’époque d’une Eglise liée à la classe dominante. Mais cette réputation lui colle à la peau. Pourtant, elle manifeste une extraordinaire attention aux plus pauvres, aux victimes de toutes les formes de pauvreté, aux laissés pour compte. Elle est réellement au service des cabossés de la société. Et elle exprime une parole forte et se mouille pour défendre la justice et le développement solidaire dans le monde, pour dénoncer la violence et la guerre, pour lutter contre le racisme et l’intolérance, pour promouvoir la paix. Ces thèmes restent toujours décisifs.

Au niveau interne, je souhaite que l’Eglise permette une transmission des réalités ecclésiales vécues ailleurs, comme la sève à l’intérieur d’un même organe. Une sorte d’inter communion, voire d’une fécondation réciproque. Découvrir ce qui se vit aux Philippines ou au Brésil peut être bénéfique, surtout pour ceux qui peinent à vivre leur foi au quotidien. (apic/bb)

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