Apic interview – 40 ans après le Concile (V)

Le Concile Vatican II s’est conclu le 8 décembre 1965. A l’occasion de ce 40e anniversaire, l’Apic a demandé à une dizaine de témoins de cette époque de livrer leurs souvenirs et de décrire les changements qui ont marqué la vie de l’Eglise catholique. Cinquième volet de cette série d’interviews avec l’ancien professeur de dogme Georges Bavaud, spécialiste de l’oecuménisme.

Fribourg: Le chanoine Bavaud a assisté aux tensions qui ont marqué la Faculté de théologie Les espoirs déçus la section de langue allemande Bernard Bovigny, agence Apic Fribourg, 2 novembre 2005 (Apic) Le concile Vatican II, pour le professeur Georges Bavaud, n’a pas débouché sur une révolution dans l’Eglise, mais sur une mise à niveau de ce qui se vivait et se professait déjà, notamment en matière oecuménique. A la Faculté de théologie de Fribourg, les années post- conciliaires ont été marquées par des tensions qui ont animé les étudiants de la section allemande, influencés par le professeur Stefan Pfürtner et les thèses de Hans Küng. C’est à la suite de fusion des cours de théologie au séminaire et à l’Université de Fribourg, à partir de 1970, que le professeur Georges Bavaud s’est retrouvé chargé de cours à la Faculté de théologie. Retraité, âgé de 82 ans, il livre ses souvenirs sur cette époque marquée par un sentiment de renouveau dans l’Eglise, mais également par les espoirs déçus de ceux qui attendaient davantage de changements à la suite du Concile.

Apic: Que faisiez-vous en décembre 1965?

Georges Bavaud: J’étais chanoine résident à la Cathédrale St-Nicolas et professeur de dogme au séminaire diocésain.

Apic: Quels souvenirs gardez-vous de cette époque conciliaire?

G.B: J’ai personnellement participé, à l’évêché, à la première rédaction du texte sur la liberté religieuse. L’évêque du diocèse, Mgr Charrière, avait de l’intérêt pour ce sujet et il avait été sollicité par le Saint-Siège pour élaborer un projet en compagnie de Mgr De Smedt et du futur cardinal Hamer. Et c’est ainsi que sur sa demande, j’ai contribué pour une petite part aux travaux du Concile, mais je ne suis pas allé à Rome. Au séminaire, je me rappelle des nombreuses discussions passionnées sur les débats de Vatican II. Nous espérions qu’un renouveau apparaisse dans l’Eglise. Nous avions constaté que même les positions défendues par des hommes d’Eglise réputés «suspects», comme Congar et de Lubac, étaient écoutés.

Apic: Est-il vrai que les cours de théologie et de philosophie se donnaient alors en latin?

G.B: Au séminaire, seul le professeur Clerc avait gardé la tradition d’enseigner en latin, ainsi que le professeur Marmier pour certains cours, mais qu’il traduisait ensuite en français. Mais tous les autres enseignaient en français. A l’Université, les cours de dogme, de morale, d’exégèse et de droit canon étaient effectivement donnés en latin. Mais progressivement, les professeurs se sont heurtés à deux types de difficultés. D’abord, plusieurs étudiants, notamment les plus âgés, ne connaissaient pas assez le latin. Ensuite, il devenait toujours plus difficile pour les professeurs eux-mêmes de maîtriser cette langue ancienne pour aborder certaines questions théologiques délicates. Je me souviens qu’avant le Concile, Jean XXIII avait réagi à l’abandon progressif du latin dans les universités et séminaires dans un document intitulé «Veterum Sapientia» (Sagesse des anciens). Il demandait de réintroduire le latin dans les cours. Le message a été très mal reçu par les étudiants. Je pense que le pape a voulu faire une concession aux milieux conservateurs. Je note que Vatican II n’a pas consacré une seule ligne à «Veterum Sapientia». Le document a donc été abandonné sans avoir été mis en application. L’abandon du latin, à la suite du Concile, a provoqué la séparation de la Faculté de théologie en deux sections: allemande et française.

Apic: Le Concile a donc provoqué d’énormes changements à la Faculté de théologie de Fribourg .

G.B: Des changements, oui, mais également des tensions entre les deux nouvelles sections. Les francophones se trouvaient parfaitement dans la ligne du Concile et de la tradition de l’Eglise. Les professeurs ont eu davantage recours à la méthode historique et aux Ecritures, et une plus grande importance a été donnée à la liturgie et à la pastorale. La section allemande, davantage influencée par la ligne progressiste du professeur Hans Küng et du catéchisme hollandais, attendait davantage d’ouverture à la suite du Concile. C’est dans ce contexte qu’est apparue «l’affaire Pfürtner», du nom, de ce dominicain qui avait donné une conférence publique en 1971 à Berne dans laquelle il admettait entre autres les relations sexuelles avant le mariage. Rome est intervenu très rapidement, ce qui a provoqué un sentiment de déception chez bon nombre d’étudiants de langue allemande. Une manifestation est descendue de l’université jusqu’à l’évêché. Mais la plupart des Romands ne sont pas intervenus. Personnellement, je considère le Concile non pas comme une «révolution dans l’Eglise», mais comme un «aggiornamento», à savoir une mise à niveau de ce qui se vivait et se professait déjà dans l’Eglise. A la Faculté de théologie de Fribourg, les années post-conciliaires ont vu l’éclosion d’initiatives comme la fondation de l’Institut d’oecuménisme, et davantage de dialogue et de rencontres entre les professeurs.

Apic: estimez-vous que c’est à partir de Vatican II que l’Eglise catholique est véritablement entrée en dialogue oecuménique?

G. B: Pour moi, le Concile n’a pas innové, mais confirmé ce qui se vivait déjà en matière de dialogue oecuménique. Il faut dire que jeune prêtre, j’étais fortement influencé par la tradition de l’Eglise selon laquelle l’oecuménisme se résumait à la thèse du retour sans nuances des chrétiens séparés. C’est par la suite, en me rendant à plusieurs reprises dans les environs de Lyon, que j’ai été influencé par les thèses des Pères Couturier et Villain, et du cardinal Bea. Pour eux, la communion des chrétiens avec le Christ est réelle quoique imparfaite. Il faut donc entrer en dialogue entre frères, qui ne sont pas responsables des erreurs du passé.

Apic: Si un concile devait se tenir maintenant, quels thèmes devrait-il aborder en priorité?

G.B: Je vois quatre sujets importants: – La présentation actuelle du péché originel fait difficulté. Elle doit être revue en prenant en compte le fait que la doctrine sur l’évolution des espèces influence beaucoup de nos contemporains. – J’aimerais que l’enseignement sur la rédemption soit centré davantage sur l’amour de Dieu envers nous que sur la justice comprise dans son sens habituel. Une certaine révision des vues de S. Anselme serait opportune. – Concernant la nomination des évêques, je souhaite une autre forme de participation de l’Eglise locale. Le Conseil presbytéral pourrait proposer trois noms, et Rome choisirait librement parmi les trois. C’est le système mis en place au diocèse de Coire, mais avec le Conseil presbytéral à la place du Chapitre des chanoines. Et il faudrait éviter la nomination d’un coadjuteur avec droit de succession. – Enfin, je propose que les textes de synthèse des synodes du Vatican soient rédigés par des évêques désignés par le Collège et non des membres de la Curie. Ceci afin d’éviter que les documents issus de ces synodes ne soient pas entièrement fidèles aux débats qui y ont été menés. Je voudrais ajouter que personnellement, je m’oppose fortement à ce qu’un concile étudie la question de l’ordination des femmes. Cela introduirait dans l’Eglise un climat de «conciliarisme». Selon cette doctrine, les décisions solennelles du pape ne seraient infaillibles que si les évêques en majorité les approuvent. C’est une position contraire à Vatican I. (apic/bb)

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